Crédit photos : Martin Wilhelm

Des centaines de manifestants à Mulhouse, plusieurs milliers à Strasbourg, un rassemblement à Colmar : en Alsace, le 1er mai 2026 n’a pas seulement remis les questions sociales au centre du jeu. Il a aussi pris la forme d’une riposte politique à un exécutif accusé d’avoir tenté de placer sa convenance au-dessus de la loi en promettant une tolérance pour le travail salarié du 1er mai, le tout sans base légale nouvelle.

En Alsace, une mobilisation qui dépasse le rituel

À Mulhouse, plus d’un millier de personnes, selon les syndicats, ont défilé derrière une intersyndicale large, rejointe notamment par un important cortège kurde. À Strasbourg, la manifestation a rassemblé 5 000 selon les organisateurs, tandis qu’à Colmar une centaine de participants se sont réunis devant la préfecture.

Ces chiffres attestent à tout le moins d’un élément fondamental : le 1er mai reste une date de cristallisation politique dès lors qu’un principe fondamental du droit du travail paraît menacé. En Alsace, la rue ne s’est pas contentée de réclamer de meilleurs salaires ou de dénoncer la vie chère ; elle a également signifié qu’un gouvernement ne peut pas s’autoriser à traiter la loi comme une variable d’ajustement.

Ambiguïté et méthode calamiteuses

Le 17 avril, après une réunion avec les représentants des boulangers et des fleuristes, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé que les commerces artisanaux de ces deux secteurs pourraient ouvrir le 1er mai avec des salariés volontaires payés double.

Dans le même temps, Matignon a indiqué qu’une instruction serait donnée pour que les professionnels concernés ne subissent « aucune conséquence », tout en reconnaissant qu’en l’état du droit il n’existe « pas de dérogation de droit » leur permettant de faire travailler des salariés ce jour-là.

Tout est là. Le gouvernement a admis que le droit existant ne permettait pas de réaliser son agenda politique consistant à assouplir progressivement le principe de fermeture des commerces, puis a cherché à neutraliser les effets de cette illégalité par la promesse d’une indulgence administrative.

Ce n’est pas une maladresse de communication. C’est une méthode de gouvernement : annoncer d’abord, légaliser plus tard, et entre-temps demander à l’administration de fermer les yeux. En l’occurrence aux inspecteurs du travail, de ne pas faire respecter la loi au besoin.

Un État de droit à géométrie sociale variable

Le 1er mai n’est pas un jour férié comme les autres. Le communiqué de Matignon lui-même rappelle qu’il s’agit d’une journée « fériée et chômée », et qu’en dehors de certains secteurs qui ne peuvent interrompre leur activité, les salariés n’ont pas à travailler. En promettant malgré cela l’absence de conséquences pour les employeurs qui passeraient outre, l’exécutif a donné un signal redoutable : la loi serait contraignante pour les uns, négociable pour les autres.

Dans un État de droit, le pouvoir exécutif applique la loi. Point. Il ne choisit pas les moments où elle cesse de lui convenir.

Le ministre du Travail a ensuite assuré n’avoir donné « aucune instruction » aux inspecteurs du travail pour renoncer aux contrôles. Mais cette rectification tardive n’a fait qu’ajouter de la confusion à une séquence déjà grave, puisqu’elle confirmait le décalage entre la communication politique du sommet de l’État et l’application normale du droit par les services compétents.

Dans un État de droit, le pouvoir exécutif applique la loi. Point. Il ne choisit pas les moments où elle cesse de lui convenir. Il peut proposer une réforme, saisir le Parlement, défendre une évolution du code du travail ; il ne peut pas sérieusement organiser une suspension officieuse de la norme en attendant des jours meilleurs.

À Mulhouse, la portée politique du cortège

C’est ce qui donne à la mobilisation mulhousienne une signification plus forte que celle d’un défilé annuel convenu. Les mots d’ordre affichés, « Ni les actionnaires, ni les réactionnaires : un 1er-Mai pour les travailleurs et travailleuses », et « du pain, la paix et la liberté« , résonnaient cette année comme une réponse directe à un pouvoir soupçonné de céder à la pression économique tout en piétinant le droit social applicable.

Derrière les revendications sur les salaires, la protection sociale ou les solidarités internationales, une autre exigence traversait les cortèges : celle de ne pas laisser s’installer l’idée qu’une simple parole gouvernementale pourrait corriger, contourner ou ajourner le droit commun. Autrement dit, la défense du monde du travail a rejoint celle de l’État de droit, parce que l’une ne tient pas longtemps sans l’autre.

« Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. »


HENRI DE LACORDAIRE

Fort avec les faibles, faible avec les forts : l’antienne néolibérale par excellence

L’affaire est d’autant plus sérieuse qu’elle touche à un acquis hautement symbolique. Si le pouvoir peut traiter avec désinvolture le seul jour férié légalement chômé pour les salariés, au nom du pragmatisme ou de l’émotion médiatique, alors il installe une logique dangereuse : la règle ne vaut plus par sa force juridique, mais par le rapport de force politique du moment.

Ce que les manifestations du 1er mai ont exprimé en Alsace, au fond, est moins l’expression d’une tradition ancrée dans l’histoire sociale internationale, qu’un rappel démocratique élémentaire. Dans une République digne de ce nom, on ne gouverne pas contre la loi en promettant qu’on régularisera plus tard ; on change la loi dans les formes, ou on la respecte.

« Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » disait le dominicain libéral Lacordaire, peu avant la chute de la Monarchie de juillet.

Pour le théologien et journaliste, l’idée centrale est que la vraie liberté ne peut exister que si elle est encadrée. Sans la loi, la liberté n’est qu’un privilège pour les puissants ; avec la loi, elle devient un droit pour tous.

On en est exactement au même point, aujourd’hui. La liberté du petit patron « artisan » (encore un terme à définir précisément) emporte donc celle du salarié « volontaire » (depuis quand est-on « volontaire » quand le contrat de travail institue nativement une inégalité de droit : le lien de subordination ?). Un subordonné « volontaire » qui chercherait à « doubler » son salaire journalier, faute de pouvoir assurer ses besoins par le salaire ordinaire.

N’y aurait-il donc pas un vice du consentement matriciel dans la nation de « volontariat« , dont se gargarise le gouvernement et ses sectateurs ?

Tandis que le bienheureux consommateur, le seul arbitre, quand il n’est pas proclamé « roi » par les tartuffes de l’artisanat, qui lui ne travaille heureusement point ce jour-là, peut-aller nonchalamment chercher ses croissants dodus, en ce seul jour férié et chômé, parce qu’il lui paraitrait impensable d’en faire provision la veille, ou de s’en dispenser jusqu’au 2 mai !