Nous vous proposons un retour sur quelques conférences tenues lors de l’édition 2026 de la foire éco bio à Colmar (la version audio est fournie au bas de l’article).
Nous amorçons notre première restitution avec la conférence donnée le dimanche 16 mai par Barbara Stiegler et Christophe Pébarthe

À l’heure des périls et de l’urgence écologique, est-il raisonnable de défendre l’idée démocratique, d’un gouvernement effectif du peuple sur lui-même ? Ne serait-il pas préférable d’opter pour des dispositifs autoritaires permettant de prendre rapidement les décisions qui s’imposent ? Parce que nous ne sommes pas en démocratie, Barbara STIEGLER philosophe et Christophe PÉBARTHE proposent de redéfinir l’hypothèse démocratique.

À la Foire Éco Bio d’Alsace, le débat intitulé « Démocratie ou écologie, une relation troublée » a réuni la philosophe Barbara Stiegler et l’historien Christophe Pébarthe dans le cadre des conférences du samedi 16 mai. Pendant près de deux heures, les deux universitaires ont défendu une même ligne de crête : face à la crise écologique, la démocratie ne doit pas être contournée au nom de l’urgence, mais réinventée comme condition même de la bifurcation écologique.

D’emblée, Barbara Stiegler a replacé la discussion dans une critique plus large du néolibéralisme, présenté comme une pensée de l’« adaptation » des sociétés à la mondialisation. Selon elle, cette doctrine ne se contente pas d’organiser l’économie : elle repose sur une vision de l’humanité jugée déficiente, qu’il faudrait orienter, éduquer et gouverner de manière toujours plus étroite pour l’ajuster à un environnement compétitif mondialisé.

Dans cette lecture, la démocratie représentative moderne apparaît moins comme un pouvoir populaire que comme un dispositif de fabrication du consentement. Barbara Stiegler a soutenu que le néolibéralisme a durablement imposé l’idée qu’il existerait une seule direction rationnelle de l’histoire — la mondialisation — et que les gouvernants auraient pour mission d’y conduire les sociétés, y compris contre leurs résistances.

La crise écologique bouleverse toutefois cette hégémonie intellectuelle, a-t-elle expliqué. Car la relocalisation des productions, la limitation des flux et la préservation des milieux vivants entrent en collision avec le récit d’une adaptation nécessaire à l’ouverture généralisée des marchés et à l’accélération permanente. Mais ce renversement, a-t-elle averti, porte en lui un risque symétrique : substituer à l’autoritarisme néolibéral un autoritarisme écologique fondé sur l’expertise, l’urgence et la certitude d’avoir raison.

« Aucune science ne peut nous dire quelle est la bonne direction », a résumé la philosophe, en défendant l’idée que la délibération collective reste indispensable, y compris dans un contexte d’emballement climatique. À ses yeux, le péril serait de sacrifier une troisième fois la démocratie : après le gouvernement représentatif qui a confisqué le pouvoir du peuple, puis le néolibéralisme qui l’a travestie en pilotage des masses, l’écologie pourrait à son tour être tentée de gouverner sans le peuple.

Christophe Pébarthe a prolongé cette mise en garde par un détour assumé vers l’Athènes du Ve siècle avant notre ère. Pour l’historien, l’intérêt de l’histoire n’est pas de fournir un modèle à copier, mais de produire un décentrement critique : regarder les régimes actuels avec les catégories de la démocratie athénienne permet de mesurer à quel point le sens du mot « démocratie » a été déplacé.

Là où les modernes parlent de « démocratie représentative », les Athéniens auraient plutôt vu, selon lui, le gouvernement d’une minorité choisie pour gouverner à la place du peuple. Christophe Pébarthe a rappelé que, dans les textes fondateurs des régimes représentatifs, cette forme politique a bien été pensée pour empêcher l’exercice direct de la souveraineté populaire, notamment par crainte de voir les plus pauvres, majoritaires, s’en prendre aux intérêts des plus riches.

À rebours de cette tradition, l’expérience athénienne repose, a-t-il souligné, sur une hypothèse politique décisive : nul ne peut prétendre connaître à l’avance le sens du monde ou la bonne décision. C’est précisément parce qu’aucune vérité révélée ne s’impose définitivement que la cité doit délibérer, confronter les points de vue et décider collectivement de ses propres limites.

Cette insistance sur l’« incertitude radicale » a constitué le point de rencontre le plus net entre les deux interventions. Pour Barbara Stiegler comme pour Christophe Pébarthe, la démocratie n’est pas un ralentissement coupable face à l’urgence écologique : elle est la seule manière légitime de déterminer, sans dogme préalable, les formes d’autolimitation nécessaires.

L’échange avec la salle a prolongé cette réflexion sur des terrains très concrets : vote blanc, abstention, fédéralisme, sécurité sociale, tirage au sort, condamnation de Socrate ou encore salaire à vie. Cette séquence a confirmé la tonalité de la rencontre : moins un débat théorique sur des concepts abstraits qu’une interrogation de fond sur les institutions capables d’associer effectivement les citoyens aux choix collectifs dans une période de bascule écologique.

À Colmar, les deux universitaires n’ont donc pas opposé démocratie et écologie. Ils ont au contraire défendu une thèse exigeante : la transition écologique ne sera ni juste ni durable si elle se construit par en haut, sans conflictualité assumée, sans pluralité des savoirs et sans pouvoir populaire réel.

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