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Jeudi 18 juin, une intersyndicale historique appelle l’ensemble des salariés des médias à manifester à Paris. Derrière les plans sociaux, la précarité et l’IA qui grignote les rédactions, c’est un modèle d’information indépendante et de qualité qui est en jeu.

Il y a des dates qui frappent les imaginaires résistants. Le 18 juin, les syndicats de journalistes et des métiers de la presse, SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes, SGJ-FO, Filpac-CGT, SNPEP-FO et Info’Com-CGT, ont choisi ce jour pour lancer un appel à la grève et à la mobilisation nationale à Paris.

Un cortège partira à 11 heures en direction du ministère de la Culture, avant des tables rondes revendicatives l’après-midi à la Bourse du travail, rue du Château d’eau.

Ce n’est pas un mouvement de plus. C’est le signal d’alarme d’une profession qui voit ses fondations s’effriter, et voit l’accès des citoyens à une information fiable et pluraliste plus que jamais menacé.

Tempête de restructurations depuis le début de l’année

Depuis janvier 2026, les mauvaises nouvelles s’accumulent dans les rédactions françaises. Des suppressions de postes par centaines, une précarisation croissante, des émissions arrêtées faute de budget, des pressions toujours plus fortes sur l’indépendance éditoriale, parfois de la part de propriétaires milliardaires aux intérêts éloignés du journalisme.

Dans plusieurs grands groupes, les plans sociaux se multiplient. Chez Prisma Media, un projet de suppression de près de 40 % des effectifs a récemment été dénoncé comme un « carnage » par les salariés. Ailleurs, des médias historiquement solides vacillent : Ouest-France, pilier de la presse régionale, a accusé plus de 33 millions d’euros de pertes en 2025.

Même les rédactions économiques ou audiovisuelles ne sont pas épargnées, tandis que certains groupes misent ouvertement sur l’intelligence artificielle pour réduire leurs coûts, comme M6 qui prévoit des économies massives en s’appuyant sur ces technologies.

Le tableau que dresse l’intersyndicale dans son appel, publié le 4 juin 2026, est sombre mais lucide : « Lecteur et lectrice, vous ne trouvez plus votre village dans les pages de votre quotidien régional, vous constatez que votre magazine est moins épais et avec des articles tous écrits de la même façon, que les flashs infos sont moins nombreux, les reportages vidéo moins développés par manque de temps… Ce n’est pas qu’une impression : les conditions de travail se sont fortement dégradées. »

Ce ne sont pas seulement les journalistes qui en pâtissent. Ce sont les infographistes, les documentalistes, les correcteurs, les monteurs vidéo, les caméramans, les rotativistes, les techniciens, les personnels administratifs, toute une chaîne humaine qui fait qu’une information devient compréhensible, vérifiée, mise en contexte, avant d’atterrir entre vos mains ou sur votre écran.

IA : l’opportun prétexte

Parmi les enjeux qui cristallisent les colères, l’intelligence artificielle occupe une place centrale. Non pas parce que les professionnels de l’information rejettent en bloc tout usage de ces outils, mais parce que, dans de trop nombreuses rédactions, l’IA est devenue un argument commode pour justifier des suppressions de postes.

Les grévistes d’Infopro Digital résumaient ainsi leur position en mai dernier : « L’IA ne doit pas supprimer des postes ». Et l’intersyndicale de L’Équipe-Presse Sports, qui avait appelé à une journée de grève reconductible le 8 mai, avait été encore plus directe : « IA, il est urgent de se défendre. »

Les revendications du 18 juin sont claires sur ce point : il ne s’agit pas d’interdire l’intelligence artificielle, mais d’en encadrer l’utilisation pour préserver à la fois l’emploi et la qualité de l’information. Une information entièrement générée par algorithme, sans vérification humaine, sans ancrage local, sans regard critique, n’est plus vraiment de l’information.

Strasbourg, au miroir d’une crise nationale

À l’échelle locale, le cas strasbourgeois illustre parfaitement ce que vivent les rédactions partout en France. Nos confrères de Rue89 Strasbourg, média indépendant, ont récemment documenté les fractures qui traversent le paysage médiatique alsacien : plans sociaux, fermetures de rubriques, réduction des équipes, déserts informationnels qui s’étendent dans les zones périurbaines et rurales.

Les syndicats des Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA), principal employeur de presse de la région avec 140 journalistes, redoutent l’annonce d’un plan social d’envergure juste avant l’été. Cette crainte fait suite aux visites des rédactions de Sophie Gourmelen, directrice du groupe EBRA (propriété du Crédit Mutuel).

Deux menaces principales pèsent sur l’organisation : l’automatisation : le groupe pourrait généraliser l’utilisation de ChatGPT pour la relecture des articles, une technologie déjà expérimentée dans d’autres rédactions de l’Est. Et la logistique : Une fermeture potentielle de l’imprimerie de Strasbourg au profit de celle de Nancy est envisagée. L’imprimerie de L’Alsace a été fermée en 2018 à Mulhouse.

Cela entraînerait des pertes d’emplois, des coûts de transport supplémentaires et l’obligation d’avancer l’heure de bouclage du journal.

C’est précisément ce phénomène des déserts informationnels, ces territoires où plus aucun journaliste ne couvre la vie locale, les conseils municipaux, les faits divers, les associations, que l’intersyndicale entend combattre.

La revendication d’un « véritable plan national pour lutter contre les déserts informationnels » n’est pas une abstraction syndicale : elle correspond à une réalité vécue chaque jour par des millions de citoyens qui ne se reconnaissent plus dans une presse devenue trop lointaine, trop généraliste, trop essoufflée.

Sur le plan national, un total de 1 000 suppressions de postes ont été annoncées depuis la fin 2025. À moyen terme, le total monte à 10 500 pertes nettes d’emploi dans le secteur depuis 2009 (plus de 6 700 journalistes et 2 800 emplois dans l’impression et la distribution).

Des revendications concrètes, un combat d’ordre politique

Au-delà des questions d’emploi et d’IA, le cahier de revendications du 18 juin est ambitieux, et c’est tant mieux. Il touche à des enjeux structurels que les pouvoirs publics ont trop longtemps laissés en jachère :

  • L’arrêt des plans de suppressions d’emplois et la titularisation des précaires, ces CDD qui font tourner les rédactions dans l’ombre sans jamais accéder à la stabilité
  • Des rémunérations à la hauteur des qualifications, et la fin de la pression sur les budgets piges qui fragilisent des milliers de journalistes indépendants
  • Le respect de l’indépendance des rédactions, pour que les médias d’information ne se transforment pas en « officines de propagande ou de désinformation », formule forte, mais pas excessive au regard de ce que l’on observe dans certains groupes de presse proches de l’extrême droite
  • Les moyens de l’audiovisuel public, dont les missions de service public ne peuvent être remplies sous contrainte budgétaire permanente
  • Une bataille contre les géants du numérique qui captent la valeur de l’information sans en financer la production
  • Un renforcement des droits voisins, dont la collecte et la répartition restent très insuffisantes
  • Une révision de la loi de 1986 sur la concentration des médias, obsolète face à la réalité des empires médiatiques actuels

Un impact sur toutes et tous

On aurait tort de réduire cette journée à un conflit entre des syndicats de journalistes et leurs employeurs. Ce qui se joue le 18 juin dépasse largement les intérêts catégoriels.

Une démocratie ne peut fonctionner sans une presse libre, pluraliste et suffisamment bien dotée en moyens humains pour faire son travail : enquêter, vérifier, contextualiser, donner la parole aux sans-voix, surveiller les pouvoirs. Quand une rédaction régionale perd la moitié de ses effectifs, ce ne sont pas des salaires qui disparaissent, c’est la couverture d’un conseil municipal, d’un tribunal, d’une zone industrielle qui s’évanouit avec eux.

« À travers les dangers qui menacent l’information, c’est une question de vie ou de mort pour la démocratie en France », écrit l’intersyndicale. La formule peut sembler dramatique. Dans un monde de post-vérité façonné par des algorithmes au service de l’agenda de milliardaires autoritaires, elle n’est que raisonnée.

Contact : orga18juin@gmail.com