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Le groupe Le Répu­bli­cain Lor­rain est rache­té par le Cré­dit Mutuel en mars 2007, et l’opération est vali­dée par Le conseil de la concur­rence en avril 2007. 

Celui-ci doit à nou­veau se pen­cher sur l’absorption conjointe du groupe Dela­roche-Soc­presse (ancien­ne­ment Her­sant) en aout 2007. Le Cré­dit Mutuel et le groupe L’Est Répu­bli­cain remettent donc le cou­vert sur le rachat, après avoir été débou­tés le 31 jan­vier 2007 par le Conseil d’État, pour embrouille capi­ta­lis­tique caractérisée. 

La Haute Cour admi­nis­tra­tive avait bien noté que le rôle de la banque était pré­pon­dé­rant en matière de nomi­na­tion ou de révo­ca­tion d’actionnaires au sein du conseil d’administration du groupe EBRA.

Cela en était si cari­ca­tu­ral, que le Conseil d’État relève par ailleurs que c’est le Cré­dit Mutuel qui finance en tota­li­té l’opération d’achat, par l’injection de 189 mil­lions d’euros de capitaux. 

Elle avait de ce fait annu­lé une pre­mière fois la cession. 

Un ban­quier beau­coup trop sympathique 

EBRA revoit donc son action­na­riat de sorte à rééqui­li­brer les pou­voirs entre les 2 action­naires. L’Est Répu­bli­cain pos­sé­de­ra donc 51% du capi­tal, et le Cré­dit Mutuel 49%. 

Le groupe Dela­roche, qui publie dans toute la zone Rhône-Alpes, exploite de grands titres comme « Le Pro­grès » « Le Dau­phi­né libé­ré » ou encore « Lyon Matin », voire même des médias audio­vi­suels tel « Lyon Télé­vi­sion Métropole ». 

C’est donc à l’occasion de ce rachat que sera for­mé offi­ciel­le­ment le groupe EBRA. Mais pro­mis, juré, il n’y a pas de pacte d’actionnaire entre les 2 pro­prié­taires, qui res­te­ront auto­nomes et indé­pen­dants quant à leur propre péri­mètre économique. 

Mais le ban­quier action­naire se montre éton­nam­ment bien­veillant (et pour cause) envers le jou­ven­ceau EBRA. Le compte du Cré­dit Mutuel ouvert pour le soin du nou­veau groupe sera blo­qué pen­dant 3 ans. Un vrai cré­dit gra­tuit non rem­bour­sable de 36 mois. Charge pour le groupe EBRA de rem­bour­ser le ban­quier au seul terme du délai. Pour­tant, le débi­teur est déci­dé­ment ver­ni : il n’y a pas le moindre échéan­cier à l’ho­ri­zon, et le cré­dit n’est assor­ti d’au­cune garan­tie finan­cière pour le Cré­dit Mutuel ! 

Mieux: EBRA rem­bour­se­ra son créan­cier en fonc­tion de la tré­so­re­rie dis­po­nible ! N’est-ce pas là un ban­quier exem­plai­re­ment souple, « à qui l’on peut par­ler » en cas de dif­fi­cul­tés (comme le disait la pub). 

Un action­naire mino­ri­taire de l’Est répu­bli­cain, Her­sant Média, voit venir la manœuvre. Il dénonce auprès de l’Autorité de la concur­rence le fait évident qu’EBRA n’est pas seule­ment un « véhi­cule d’acquisition » du groupe Dela­roche, mais ser­vi­ra évi­dem­ment à inté­grer les acti­vi­tés médias du Cré­dit Mutuel et de l’Est Républicain. 

Il pré­tend à ce titre qu’un pro­to­cole d’accord exis­te­rait déjà entre les deux action­naires, qui juraient pour­tant ne pas en avoir contrac­té. Selon Her­sant, il ne fait pas de doute que L’Est répu­bli­cain devrait tom­ber dans l’escarcelle d’EBRA.

Le fait est que les deux action­naires le recon­naissent ouver­te­ment. Mais nient qu’il existe un pacte d’actionnaire, car Her­sant pos­sé­de­rait un droit de pré­emp­tion et de blo­cage sur l’Est-Républicain. 

Poker men­teur

Bref, se jouait alors une par­tie de poker men­teur à deux ou à trois, dont le grand per­dant allait être les lec­teurs, par l’aveuglement suc­ces­sif du Conseil de la concurrence. 

Bala­dé par des stra­tèges indus­triels qui savent par­fai­te­ment mener une par­tie de billard à 4 bandes, le Conseil ne peut que consen­tir à l’absorption, en envi­sa­geant mol­le­ment des sanc­tions en cas de trans­ferts de pro­prié­té non déclarés :

« En consé­quence, sur la base du dos­sier de noti­fi­ca­tion trans­mis par les par­ties au ministre et des ren­sei­gne­ments com­plé­men­taires qu’elles ont four­nis, le Conseil consi­dère que le péri­mètre de l’opération noti­fiée est la créa­tion par l’Est Répu­bli­cain et la BFCM de l’entreprise EBRA dont, ain­si que l’a jugé le Conseil d’État dans sa déci­sion du 31 jan­vier 2007, elles détiennent conjoin­te­ment le contrôle, et l’acquisition par EBRA de la socié­té Dela­roche. S’il appa­rais­sait néan­moins que la noti­fi­ca­tion était incom­plète et que cer­tains des trans­ferts de pro­prié­té envi­sa­gés fai­saient d’ores et déjà l’objet de contrats, les sanc­tions pré­vues au III de l’article L. 430–8 du code de com­merce seraient appli­cables ».

L’autorité évoque cepen­dant de nom­breux « che­vau­che­ments » entre titres de presse natio­nale de l’un et l’autre groupe, mais qui n’emportent, tou­jours selon elle, pas d’effets sur la concurrence. 

Et quand on aborde les risques d’atteinte à la concur­rence, liés à la dis­pa­ri­tion d’un concur­rent poten­tiel, du fait de fusions poten­tielles, les choses appa­raissent encore plus aberrantes. 

Ain­si, est éta­blie d’abord l’étendue des dégâts poten­tiels : « En l’espèce, L’Est Répu­bli­cain, la BFCM et la socié­té Dela­roche sont pré­sentes sur des mar­chés locaux de la presse quo­ti­dienne régio­nale dont cer­tains sont géo­gra­phi­que­ment proches. Notam­ment, L’Est Répu­bli­cain et la BFCM dif­fusent cer­tains de leurs titres de presse dans les dépar­te­ments du Ter­ri­toire de Bel­fort, de la Haute-Saône, du Doubs, de la Haute-Marne, du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle, situés à proxi­mi­té, notam­ment, des dépar­te­ments du Jura, de Côte‑d’Or et de Saône-et-Loire où Dela­roche est présente.

Ce fai­sant, ne peut-on conclure, par évi­dence, que la logique capi­ta­lis­tique va entrai­ner méca­ni­que­ment, par effet de concen­tra­tion, une dimi­nu­tion des titres ? 

Pas du tout, selon l’autorité. Elle pré­fère évo­quer les muta­tions impor­tantes que connaissent le sec­teur, les­quelles jus­ti­fient la manœuvre industrielle : 

« Plu­sieurs élé­ments conduisent tou­te­fois à esti­mer que la socié­té Dela­roche n’était pas un concur­rent poten­tiel des titres de L’Est Répu­bli­cain ou de la BFCM sur les mar­chés de presse quo­ti­dienne régio­nale.  En pre­mier lieu, le Conseil relève (…) la crise que tra­verse le sec­teur de la presse, et en par­ti­cu­lier de la presse quo­ti­dienne régio­nale.  La « gra­vité de la crise que subit la presse d’infor­ma­tion générale » a depuis été éga­le­ment sou­li­gnée dans le rap­port Lan­ce­lot.  Cette crise trouve en par­tie son ori­gine dans des muta­tions de sociétés pro­fondes et dans l’appa­ri­tion de nou­veaux médias en phase avec ces muta­tions.  Dans ces condi­tions, les efforts de la presse quo­ti­dienne régio­nale ont plus été consa­crés à l’endiguement du recul de son lec­to­rat qu’à la conquête   de   nou­veaux   ter­ri­toires   de   dif­fu­sion. D’ailleurs, pour l’ensemble de la presse quo­ti­dienne régio­nale, on n’observe pas dans la période récente de ten­ta­tive d’incursion d’un titre hors de son mar­ché his­to­rique : au contraire, la ten­dance est à la concen­tra­tion, pour répondre au besoin de restruc­tu­ra­tion du sec­teur. Les groupes pri­vi­lé­gient éga­le­ment la diver­si­fi­ca­tion de leurs acti­vi­tés ».

Autre­ment dit, le Conseil de la concur­rence adopte le point de vue des indus­triels, et c’est en fonc­tion de la seule logique éco­no­mique à court terme qu’est trai­tée le pro­blème des menaces poten­tielles sur des titres de la presse quo­ti­dienne régio­nale, dont la tona­li­té rédac­tion­nelle est déjà très homogène. 

C’est dire si les opé­ra­tions menées dans le domaine échappent tout ou par­tie à ceux qui sont cen­sés en pré­ve­nir l’avènement. Car la presse n’a rien d’un domaine éco­no­mique ano­din. Il y va de la qua­li­té et de la diver­si­té du débat public, notamment. 

Manœuvres en cascade

Il est vrai que bien des sec­teurs éco­no­miques stra­té­giques ou essen­tiels sont éga­le­ment confiés à des entre­pre­neurs capi­ta­listes, qui peuvent ain­si abu­ser de l’importance de leur situa­tion pour peser sur les déci­sions poli­tiques, à l’instar, par exemple, de l’industrie pharmaceutique. 

Après avoir exa­mi­né sur une dizaine de pages les cir­cons­tances au cours des­quelles les deux mai­sons mères (L’Al­sace et L’Est répu­bli­cain) pour­raient pro­fi­ter de leur filiale com­mune (EBRA) pour se répar­tir les mar­chés, le conseil de concur­rence en conclut que :

 « Le rôle que pour­rait jouer la créa­tion d’EBRA dans un accrois­se­ment des inci­ta­tions de L’Est Répu­bli­cain et de la BFCM (Cré­dit Mutuel) à coor­don­ner leurs com­por­te­ments concur­ren­tiels n’a pu être mis en évi­dence. Néan­moins, le Conseil exa­mi­ne­ra au sur­plus le carac­tère vrai­sem­blable d’une telle coordination ».

L’idée cen­trale appa­rais­sant en fili­grane dans l’ensemble du rap­port étant que les « bar­rières à l’entrée » sont nom­breuses. A tra­vers cette for­mu­la­tion d’école éco­no­mique, il faut com­prendre qu’elle illustre l’incapacité qu’a un opé­ra­teur pri­vé d’entrer sur un nou­veau mar­ché, tant les chausse-trappes et obs­tacles divers (éco­no­miques, régle­men­taires, tech­niques et tech­no­lo­giques etc.) sont mul­tiples. Ain­si, le sta­tu quo pré­do­mi­ne­ra pour les opé­ra­teurs déjà en place (L’Est répu­bli­cain, L’Alsace…), et ceux qui se ris­que­raient à pro­po­ser de nou­velles offres en seront dis­sua­dés, du fait des dif­fi­cul­tés ren­con­trées, et le peu d’assurance qu’ils en auront de pou­voir ren­trer dans leurs frais. 

Le conseil conclu­ra par un bilan éco­no­mique digne de la Prav­da de la grande époque, dans lequel on vou­drait croire, en dépit des évi­dences, que le soleil res­plen­di­ra de plus grand feux dans un proche avenir :

« (…) cette opé­ra­tion com­porte, selon les par­ties noti­fiantes, des gains d’efficience impor­tants pour les lec­teurs, les annon­ceurs et le bien-être social, au tra­vers du  main­tien d’une infor­ma­tion locale de qua­li­té, d’un sup­port  publi­ci­taire local effi­cace et d’une presse locale dyna­mique sus­cep­tible de contri­buer au sou­tien du com­merce local de proximité ». 

Et com­ment « contri­buer au sou­tien du com­merce local de proxi­mi­té », sinon en pas­sant par le Cré­dit Mutuel, ce pieux phi­lan­thrope de la finance, aux mul­tiples rami­fi­ca­tions fran­çaises et inter­na­tio­nales ?

« Selon les par­ties noti­fiantes, la BFCM (Cré­dit Mutuel) n’attendrait de l’opération, à ce stade, aucune syner­gie avec ses propres acti­vi­tés dans le sec­teur de la presse ou de la banque ».

Et tout est dans l’art de la litote ban­caire : « à ce stade ». 

« Dra­lu­cas » conserve tout son mordant

Lucas, ou « Dra­lu­cas », patron du Cré­dit Mutuel en même temps que patron de presse, se frotte déjà les mains en pré­vi­sion de son pro­chain coup. 

Aus­si­tôt dit, aus­si­tôt cro­qué ! En juin 2008, le Cré­dit mutuel acquiert la socié­té « France Est », qui détient 18 % du capi­tal du groupe L’Est répu­bli­cain, qui lui-même détient 51 % du groupe EBRA. Lucas semble jouer de la pou­pée gigogne finan­cière avec une gour­man­dise toute particulière. 

Ni vu, ni connu, ni entra­vé par le Conseil de la concur­rence: le Cré­dit mutuel devient ain­si action­naire majo­ri­taire du groupe EBRA. Alors qu’il était conve­nu devant le Conseil que cela ne sur­vien­drait pas. 

Mais le groupe Her­sant Média, qui pres­sen­tait l’attaque sour­noise de Lucas, et en avait pré­ve­nu le régu­la­teur public, est éga­le­ment action­naire mino­ri­taire du groupe L’Est répu­bli­cain. Il demande aus­si­tôt l’an­nu­la­tion de cette prise de contrôle, qui réduit sa part de 27 % à 17 %, le dépos­sé­dant de sa mino­ri­té de blocage. 

Le tri­bu­nal de com­merce de Nan­cy lui donne rai­son le 23 décembre 2008, et la cour d’ap­pel de Nan­cy confirme le juge­ment le 17 juin 2009. 

Patience et lon­gueur de temps pour le ban­quier, qui ne rentre pas les crocs pour autant : le 24 juillet 2009, le Cré­dit Mutuel de l’Est, action­naire à hau­teur de 49% de la socié­té EBRA, rachète à Gérard Lignac, action­naire majo­ri­taire de L’Est Répu­bli­cain et des Les Der­nières Nou­velles d’Alsace, les 51% qu’il déte­nait jusque-là. 

Déjà pro­prié­taire du « Répu­bli­cain Lor­rain » et de « L’Alsace », le Cré­dit Mutuel devient donc action­naire unique d’un ensemble de jour­naux qui font de lui le pre­mier édi­teur de presse régio­nale, devant le groupe Ouest-France.

Après le contrôle de la mai­son mère, la pro­chaine opé­ra­tion pour « Luca­torze » (autre sur­nom sym­pa­thique don­né au patron), consis­te­ra à s’emparer du capi­tal de L’Est Répu­bli­cain et des Der­nières Nou­velles d’Alsace, dont il est évi­dem­ment créancier. 

Pro­blème : il lui fau­dra attendre 2012 pour s’en empa­rer, car le groupe Her­sant, encore lui, dis­pose d’une par­ti­ci­pa­tion mino­ri­taire, et pos­sède un droit de pré­emp­tion en cas de modi­fi­ca­tion du capital.

Éten­due des jour­naux du groupe Cré­dit Mutuel

En octobre 2010, le Cré­dit mutuel rachète les 29 % que détient le groupe Her­sant Média dans le groupe L’Est répu­bli­cain. Il dis­pose ain­si au total de 48 % du des actions du groupe. Le mois sui­vant, il rachète les 43 % de parts du PDG Gérard Lignac, et prend ain­si le contrôle du groupe, alors inté­gré dans EBRA.

En juillet 2011, L’Autorité de la concur­rence auto­rise sous condi­tions la prise de contrôle exclu­sif du groupe L’Est Répu­bli­cain par le Cré­dit Mutuel. 

Elle constate cepen­dant que, sur ces zones, l’acquéreur détien­dra l’ensemble des titres de la presse quo­ti­dienne régio­nale, alors qu’une concur­rence s’exerçait jusqu’à pré­sent entre les titres.

L’Autorité écarte le risque d’une aug­men­ta­tion des prix dans les zones concer­nées, mais estime expli­ci­te­ment que l’opération « risque de conduire à une homo­gé­néi­sa­tion du conte­nu des titres, se tra­dui­sant pour le consommateur/lecteur par une réduc­tion de la qua­li­té et de la diver­si­té des jour­naux de presse quo­ti­dienne régio­nale ».

Mise au pied du mur par les coups de bou­toir du Cré­dit Mutuel et de Lucas, c’est la pre­mière fois qu’elle concède une forme d’échec impli­cite quant à sa capa­ci­té à conte­nir des opé­ra­tions de pré­da­tion com­mer­ciale et industrielle. 

Des enga­ge­ments qui n’engagent que ceux qui veulent y croire 

Aus­si, auto­rise-t-elle l’opération sous réserve d’engagements per­met­tant de remé­dier aux pro­blèmes de concur­rence identifiés.

Les enga­ge­ments solen­nel­le­ment pris par le Cré­dit Mutuel ont été for­ma­li­sés par le cabi­net de conseil juri­dique Vogel & Vogel situé à Paris, dont une copie est dis­po­nible ici. On y assure la main sur le coeur du res­pect de la diver­si­té des conte­nus entre les titres du groupe, du main­tien des rédac­tions en chef dédiées, et de la garan­tie de la dif­fu­sion des titres de presse rache­tés dans les zones concernées. 

Plus encore, afin de garan­tir le main­tien de la qua­li­té des titres, la BFCM (banque fédé­ra­tive du Cré­dit Mutuel) s’engage tout d’abord à ne pas pro­cé­der à l’harmonisation des conte­nus entre L’Est Répu­bli­cain et Le Pays d’une part, et Les Der­nières Nou­velles d’Alsace et L’Alsace d’autre part. Seules les infor­ma­tions par nature indif­fé­ren­ciées (météo, hip­pisme, pro­grammes de télé­vi­sion, etc.), c’est-à-dire les infor­ma­tions fac­tuelles ne com­por­tant pas d’apport per­son­nel de la rédac­tion, trans­mises en l’état au lec­teur, pour­ront faire l’objet d’une telle harmonisation. 

Un double jour­nal pas encore unique en 2011

De même, pour main­te­nir l’actuelle diver­si­té des titres de presse dans les zones concer­nées, le Cré­dit Mutuel s’est enga­gée à main­te­nir la dif­fu­sion des Der­nières Nou­velles d’Alsace et de L’Alsace dans le dépar­te­ment du Haut-Rhin et dans l’arrondissement de Séles­tat (Bas-Rhin) et de L’Est Répu­bli­cain et du Pays dans le Ter­ri­toire de Belfort.

Pre­mier accroc: le quo­ti­dien « Le Pays » est stop­pé en 2013, contrai­re­ment aux sti­pu­la­tions for­ma­li­sées dans le docu­ment du cabi­net Vogel, valant enga­ge­ment pour les 5 années à venir, soit 2016. 

Deuxième accroc après le blanc-seing octroyé par le conseil de la concur­rence : le nou­veau groupe ins­talle à Paris un Bureau d’in­for­ma­tions géné­rales (BIG) en novembre 2012. 

Éco­no­mies d’échelle oblige, les pages natio­nales et inter­na­tio­nales seront rédi­gées à Paris pour tous les quo­ti­diens du groupe. 

L’uniformisation et homo­gé­néi­sa­tion édi­to­riale est déjà en marche à grands pas, contrai­re­ment aux enga­ge­ments pris devant l’au­to­ri­té de régulation. 

L’Al­sace et les DNA com­mencent à jume­ler leurs rédac­tions. Il n’est plus pos­sible de les dif­fé­ren­cier aujourd’­hui, tant les rédac­tion­nels sont rédi­gés et dis­tri­bués à l’identique.

Plus encore, c’est l’ef­fet d’homogénéisation sur l’é­di­to­rial qui s’en res­sent, comme on en trouve un exemple édi­fiant dans l’ar­ticle ci-des­sous. Datant de 2013, il a bien été mis en forme par les maquet­tistes, mais n’est jamais paru. 

Un jour­na­liste s’é­tait alors per­mis d’in­ter­ro­ger un cher­cheur au CNRS, Jean-Marie Cha­ron, sur les évo­lu­tions de la presse. 

Le plu­mi­tif lui deman­dait de com­men­ter les pers­pec­tives de conver­gence entre jour­naux alsa­ciens et les enjeux, pour la presse régio­nale, de la révo­lu­tion numé­rique en cours. Cha­ron y explique alors notam­ment que « par­tout où on a rap­pro­ché des titres qui, tra­di­tion­nel­le­ment, étaient en concur­rence, avaient des his­toires dif­fé­rentes, ren­voyaient en géné­ral à des ter­ri­toires dif­fé­rents, cela s’est payé par des baisses de dif­fu­sion impor­tantes. »

Une recen­sion into­lé­rable pour le patron du Cré­dit Mutuel (ou une auto­cen­sure du rédac’ chef plus assu­ré­ment), mais un fait qui demeure ter­ri­ble­ment vrai. La cruelle véri­té vau­dra donc au jour­na­liste le trai­te­ment idoine par Madame Anas­ta­sie.

Par ailleurs, Euro-infor­ma­tion, la filiale infor­ma­tique du Cré­dit mutuel, cen­tra­li­se­ra la tota­li­té de l’informatique édi­to­riale. Une base de don­nées regrou­pe­ra les don­nées four­nies par les rédac­teurs, et la revente d’ar­ticles prêts à publier est ain­si ren­due pos­sible. Là encore, les outils propres à chaque rédac­tion sont démantelés. 

En sep­tembre 2017, Phi­lippe Car­li (ancien pré­sident de Sie­mens France et ancien direc­teur géné­ral du Groupe Amau­ry) suc­cède à Michel Lucas à la tête du groupe de presse. 

Le groupe ayant enre­gis­tré en 2018 une perte de plus de 113 mil­lions d’eu­ros, il annonce début juin 2019 le pro­jet d’ou­ver­ture d’un Plan de Sau­ve­garde de l’Emploi : 

Comme déjà pré­ci­sé dans notre pré­cé­dent article sur le sujet, cela se tra­dui­ra par une exter­na­li­sa­tion des fonc­tions non rédac­tion­nelles à Nan­cy (stu­dios gra­phiques, annonces légales, exé­cu­tion gra­phique, tra­fic digi­tal, ser­vice de rela­tions clien­tèle et main­te­nance infor­ma­tique). Affec­tant 9 titres du groupe, au tra­vers de la filiale « EBRA ser­vices », il se tra­dui­ra par un plan social sup­pri­mant 386 postes de sala­riés (puis une recréa­tion de 284 postes sur place), accom­pa­gné d’une révi­sion à la baisse du sta­tut des tra­vailleurs de la presse… 

Voi­ci un tableau réca­pi­tu­la­tif des titres du groupe EBRA/Crédit Mutuel, men­tion­nant le total de leur dif­fu­sion payée en 2013, puis en 2018–2019 :

Source: Wiki­pé­dia

Sans sur­prise, l’en­semble des titres, qui ont fait l’ob­jet de restruc­tu­ra­tions sévères, de plans sociaux, d’é­co­no­mies d’é­chelle et de mutua­li­sa­tions diverses au niveau des moyens maté­riels et humains, ont vu leurs ventes chu­ter de 20% en moyenne, sur les der­nières 5 années. 

Bien sûr, tous les titres régio­naux connaissent un sort iden­tique par­tout ailleurs en France. 

Final tes­ta­men­taire

Le syn­di­cat de la presse quo­ti­dienne régio­nale a beau répé­ter ses chiffres comme il le ferait d’un man­tra: 18 mil­lions de lec­teurs, 6 mil­lions d’exem­plaires ven­dus chaque jour, 66 quo­ti­diens régio­naux, 2,32 mil­liards d’eu­ros de chiffre d’af­faires. Le fait est que tout cela est déjà de l’his­toire ancienne, car ces chiffres datent de l’an­née 2005. 

15 ans ont pas­sé depuis lors, et l’on peut s’a­ven­tu­rer à dire que d’i­ci 10 ans à peine, à baisse constante, les trois-quarts des titres régio­naux fran­çais auront pure­ment et sim­ple­ment disparu.

Les muta­tions socio­lo­giques et les habi­tudes de « consom­ma­tion » de l’in­for­ma­tion sont sans aucun doute le fac­teur majeur à rele­ver. Le lec­to­rat s’é­rode, vieilli, et n’est pas rem­pla­cé. La pente semble donc fatale. Mais il est impos­sible de ne pas en repé­rer les causes struc­tu­relles, sans évo­quer les logiques indus­trielles mal­thu­siennes à l’oeuvre en conti­nu depuis plus de 20 ans. 

Cer­tains diront même que la « crise de la presse » n’af­fecte que la presse natio­nale, puisque, a contra­rio de la presse régio­nale, elle est sou­mise à plus forte concurrence. 

C’est là se ras­su­rer à vil prix. Car les mono­poles locaux de la presse régio­nale sont à l’é­vi­dence pareille­ment res­pon­sables de la déser­ti­fi­ca­tion du lec­to­rat. Com­ment plai­der le déve­lop­pe­ment de la presse, une éco­no­mie de l’offre pour l’es­sen­tiel, dès lors que celle-ci est réduite à peau de cha­grin dans toutes les régions françaises ? 

Chan­ger le paradigme 

Par­mi les maux qui reviennent sans cesse dans la bouche des « experts », on retien­dra sou­vent l’ex­pres­sion « sous-capi­ta­li­sa­tion chro­nique » de la presse. Manière de sou­li­gner que la presse s’est recons­truite dans l’a­près-guerre sur des pré­sup­po­sés idéo­lo­giques hos­tiles aux puis­sances d’argent, ou aux « féo­da­li­tés éco­no­miques », ain­si que l’é­nonce le pro­gramme du Conseil natio­nal de la Résis­tance.

C’est pour par­tie vrai. Mais la carte des pro­prié­taires de presse que l’on voit ci-des­sous, montre clai­re­ment, s’il le fal­lait encore, com­bien un tel pré­sup­po­sé est aujourd’­hui bel et bien révolu. 

La presse est aujourd’­hui à nou­veau l’af­faire exclu­sive des « féo­da­li­tés éco­no­miques », et pour autant elle se meurt aus­si sur­ement de sa ges­tion et de ses logiques capitalistiques. 

Prin­ci­paux groupes de presse français

Il parait évident que si cette petite dizaine de « tycoons » a toute liber­té pour s’a­che­ter des relais d’in­fluence, à tra­vers divers organes de presse, elle n’a­chè­te­ra pas la liber­té dont nous dis­po­sons de la fuir à grands pas. 

Pour ce faire, plus que de rap­port aux conte­nus et aux usages (nou­veaux médias déma­té­ria­li­sés etc.), il fau­drait d’a­bord pen­ser la presse comme un ins­tru­ment de régu­la­tion démo­cra­tique de pre­mière nécessité. 

Si on la conce­vait comme exer­çant une fonc­tion d’intérêt public, une entre­prise cultu­relle, et non une entre­prise indus­trielle, un ins­tru­ment cultu­rel rem­plis­sant une mis­sion citoyenne et non un ins­tru­ment mer­can­tile en quête de pro­fit com­mer­cial, alors il s’a­gi­rait de créer un ins­tru­ment de finan­ce­ment public et pérenne de la presse non capitalistique. 

Une telle pro­po­si­tion per­met­trait peut-être d’as­so­cier et d’im­pli­quer le lec­teur dans le pro­ces­sus infor­ma­tif, en trans­pa­rence, voire de jugu­ler la défiance enra­ci­née tou­jours plus à l’é­gard des émet­teurs d’in­for­ma­tion, dont on apprend, à l’ap­pui du der­nier baro­mètre des médias « La Croix », que « 71 % des fran­çais n’ont pas le sen­ti­ment que les médias rendent « mieux et davan­tage compte » de leurs pré­oc­cu­pa­tions », et que 40% par­mi eux se détournent pure­ment et sim­ple­ment de l’information ! 

En com­plé­ment: nous aurons l’oc­ca­sion de reve­nir pro­chai­ne­ment sur l’his­toire de la presse quo­ti­dienne en Alsace. 

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