Les 80 % de contributions défavorables lors de l’enquête publique n’y ont rien fait : le commissaire enquêteur a rendu le 24 août un avis favorable au méga-projet de centre de données Microsoft entre Petit-Landau et Hombourg.
Le préfet du Haut-Rhin doit désormais trancher. Retour sur une affaire locale qui dit beaucoup d’une folie planétaire.
Il y a des semaines où l’Alsace se souvient qu’elle a durement souffert de la canicule. Cet été, pendant que les arrêtés de restriction d’usage de l’eau se succédaient à travers les arrêtés préfectoraux du super-département, à quelques kilomètres de là, le long du Rhin, trente-six hectares de terres – dont une partie conduite en agriculture biologique – semble toutefois promis à l’érection de trois bâtiments de tôle et béton armé, à un poste électrique haute tension, et à une forêt de groupes électrogènes de secours.
Le projet est connu. Annoncé en 2024 lors du sommet « Choose France », ce centre de données signé Microsoft mobiliserait, selon les documents d’enquête, plus de 13 millions de gigawattheures par an.
Il faut prendre le temps de lire ce chiffre. Il représente à peu près 80 % de la consommation électrique de tous les ménages du Haut-Rhin réunis. Ou la consommation résidentielle de 300 000 à 370 000 foyers français moyens.
Pour, au bout du câble, du flux d’intelligence artificielle générative. Des images produites, des textes rédigés, des conversations simulées, stockées et recyclées en continu dans des salles climatisées à 20 degrés, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
IA moyen d’être souverain numériquement… avec Microsoft ?
C’est cette proportion que les habitants réunis au sein du collectif « IA pas moyen ! » n’a pas supportée. Ils étaient 665 à participer à l’enquête publique ouverte du 1er juin au 3 juillet 2026. Près de quatre contributions sur cinq étaient défavorables.
En droit, ce verdict-là ne pèse rien : le commissaire enquêteur n’est tenu par aucun « référendum » des protestataires. S’appuyant sur 2500 pages de dossier, il a rendu en conséquence, le 24 août, trois avis favorables, assortis d’une réserve et de trois recommandations, estimant que le bilan avantages-inconvénients penchait du côté du projet et que celui-ci répondait à l’intérêt général.
Naïf ou cynique, toujours est-il que le commissaire va jusqu’à écrire que : « le projet de la mise en place d’un centre de données répond à un objectif de souveraineté numérique nationale ». Ajoutant que : « la proximité géographique des données peut être considérée comme stratégique ».
Sachant que l’on a affaire, avec Microsoft, à une multinationale de droit américain, soumise au CLOUD Act, laquelle législation d’exception consacre le principe d’extraterritorialité juridique.
Ainsi, les autorités judiciaires américaines peuvent contraindre une entreprise soumise à son droit national à leur transmettre des données en volume illimité, peu importe le pays où se trouve physiquement le serveur (en France, en Allemagne ou ailleurs). Le critère est la nationalité de l’opérateur, et non le lieu où il exerce son activité !
Les opposants, eux, retiennent autre chose. Ils retiennent que la mission régionale d’autorité environnementale (MRAE), instance indépendante s’il en est, a jugé le dossier incomplet. Que les questions énergétiques et écologiques n’y ont pas été, à son sens, approfondies suffisamment.
Ils retiennent que la seule réserve formulée porte sur le bruit – ce bourdonnement continue des systèmes de refroidissement qui ne s’arrête jamais- avec, pour tout horizon, une étude acoustique dans les trois mois suivant la mise en service et des « mesures correctrices » en cas de dépassement des seuils. On corrigerait donc le bruit après coup. Le problème, lui, serait déjà posé.
Le collectif d’opposant-e-s, et les organisations qui le soutiennent (Alsace Nature, Alter Alsace Énergies, la Confédération paysanne d’Alsace, Extinction Rebellion Alsace, Les Soulèvements de la Terre...) portent un diagnostic qui dépasse largement le cas de Petit-Landau.
Leur argument est simple et redoutable : on ne peut pas, dans une décennie qui bat des records de température, dans un département où l’agriculture plaide pour l’eau et où l’État martèle (du moins martelait) l’objectif de zéro artificialisation des sols, consacrer 36 hectares de terres agricoles vivantes et l’équivalent de quatre cinquièmes de l’électricité domestique haut-rhinoise à un équipement dont l’emploi direct se compte en centaines (hypothèse probable quoique optimiste), sur un investissement de 2 à 2,5 milliards d’euros.
La proportionnalité est là encore le nerf de la guerre. La municipalité de Petit-Landau, placée devant le fait accompli par l’intercommunalité, s’oblige à voter favorablement, le 7 juillet 2026, par 14 voix pour et une abstention. Mulhouse Alsace Agglomération (M2A), initiatrice du projet, qui avait donné son feu vert quinze jours plus tôt, avance 150 à 200 emplois et des retombées pour l’écosystème numérique.
Les opposants, eux, rappellent qu’un data center n’est pas une usine, ou du moins une industrie (argument soulevé par Antoine Waechter lors d’une réunion dans les locaux d’Alsace nature Mulhouse) : c’est un bâtiment presque vide, monitoré à distance, dont la valeur ajoutée et la fiscalité prennent largement la poudre d’escampette vers d’autres cieux fiscaux, tandis que les lignes à haute tension, la chaleur rejetée, la pression sur le réseau et le foncier bétonné, eux, restent bien sur place.
Chaleur « fatale » et énergie « Kolossale »
Sur l’eau, précisément, le rapport du commissaire enquêteur est rassurant : le site fonctionne en circuit fermé, ne serait raccordé ni à la nappe phréatique d’Alsace ni au Rhin, et prélèverait environ 5 000 mètres cubes par an sur le réseau d’eau potable. Chiffre modeste en valeur absolue, concèdent les opposants, mais symboliquement assassin quand il s’agit d’eau potable dans un territoire soumis à des restrictions estivales.
Et surtout, interrogent-ils, que couvre réellement ce volume ? Qu’en est-il des appoints, des purges, des épisodes de forte chaleur où le rendement du refroidissement s’effondre ? Le dossier d’enquête, sur ce point, n’a pas épuisé le sujet, c’est exactement ce que la MRAe lui avait reproché.
Reste la chaleur « fatale« , ce flux d’air à 30 ou 40 degrés que les serveurs rejettent en permanence et qui pourrait, en théorie, chauffer des serres à tomates (argument du vice-président de M2A chargé du projet), une piscine (et M2A en manque cruellement !), un quartier. Le commissaire enquêteur en fait… une recommandation. Pas une obligation. Un souhait.
Voilà qui résume assez bien l’esprit du dossier, surtout quand on a des dispositions d’esprit très, très, mal orientée sur le capitalisme : tout ce qui pourrait contraindre l’exploitant relève du conseil, tout ce qui le protège relève du droit.
Le plus troublant, pour qui regarde Petit-Landau depuis la plaine du Rhin, est que ce projet n’est pas un accident. La France compte, en août 2026, une centaine de data centers en cours de déploiement, auxquels l’État ajoute 63 sites « clés en main » proposés à l’investissement.
Autant de terrains disposant de procédures administratives accélérées, et des accès facilités aux capacités de raccordement électrique et aux réseaux télécoms pour inciter les opérateurs internationaux à y investir rapidement.
Carte interactive des projets ou établissements actuels de data center en France
Environ 10 gigawatts de demandes de raccordement ont déjà été signés auprès de RTE — 14 gigawatts selon un décompte plus large. RTE anticipe, pour la seule consommation des centres de données français, 15 à 20 térawattheures en 2030, puis 23 à 28 en 2035.
Et le groupe japonais SoftBank annonce 5 gigawatts dans le pays, un campus d’IA de 1,4 gigawatt sort de terre en région parisienne…
Le futur data center de Petit-Landau consommera à pleine charge 1,5 TWh par an (soit 1 500 Gigawatt par heure). Une vétille énergétique à l’ère de l’IA, mais de nature à rendre fou un savant de l’ère pré-transistor… pour une modeste fraction de ce chiffre !
À l’échelle de la planète, les chiffres de l’Agence internationale de l’énergie donnent le vertige : 415 térawattheures consommés par les data centers en 2024, 945 prévus en 2030 dans son scénario de référence. Une demande multipliée par 2,3 en six ans, après cinq années déjà passées à croître de 12 % par an. La part de l’IA, elle, pourrait plus que quadrupler.

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », comme disait M. Camus : on est donc lancé dans une course au gigantisme sans le moindre plan ni la moindre finalité socio-économique, sinon satisfaire la voracité et/ou le délire des mandants capitalistes de l’IA. Chaque acteur privé craint, s’il n’achète pas la puissance de calcul immédiatement, de se faire dépasser par un concurrent.
Le résultat n’est pas un équilibre de marché mais une logique d’enchère portant sur une ressource -l’électricité décarbonée ou non- qui, elle, n’est pas extensible à volonté. Le nickel et l’uranium ne se décrètent pas. Le temps de construire une centrale, non plus. Et l’air froid, nécessaire à évacuer des centaines de mégawatts de chaleur, se fait plus rare à mesure que le siècle avance.
Une question de choix politique et de société, pas de technique
C’est ici que le débat local devient politique, au sens noble. Le problème n’est pas la technologie : nous avons besoin de centres de données, pour l’hôpital, pour la recherche, pour les services publics, pour l’administration, et il est plutôt bon que ces données soient hébergées en France plutôt que dans un « nuage » américain.
Le problème est le régime de croissance dans lequel on les installe. Un data center de 1 700 gigawattheures par an dans le Haut-Rhin, ce n’est pas un besoin identifié que l’on satisfait, c’est une capacité que l’on crée en espérant que la demande suivra, et l’on sait, depuis les cycles précédents du numérique, que la capacité précède toujours la demande, et que la demande finit toujours par dévorer la capacité.
L’objection sera classique : sans ces infrastructures, l’industrie française perdrait la bataille de l’IA, et l’Alsace raterait le train. Deux affirmations emballées sous forme d’alternative.
On peut soutenir le développement industriel sans accepter que les ressources énergétiques d’un territoire soient mobilisées pour l’essentiel au profit de modèles dont la finalité est le renouvellement d’abonnements logiciels et la captation de la publicité mondiale.
On peut vouloir des emplois et refuser d’en payer le prix en terres nourricières, en eau potable et en capacité de réseau, celle-là même dont auront besoin, dans les dix ans qui viennent, l’électrification des transports, la rénovation thermique des logements et la réindustrialisation réelle, celle qui fabrique des objets et pas des jetons.
La vraie question que pose Petit-Landau n’est donc pas « voulons-nous de Microsoft en Alsace ? ». Elle est : qui décide de l’affectation de l’énergie électrique, et selon quel critère ?
Si la réponse est « celui qui peut payer le mégawatt le plus cher, le plus vite, en signant un chèque de 2 milliards », alors l’aménagement du territoire n’est plus une politique, mais un vestiaire où l’on accroche ses clés en attendant que le marché ait fini de se servir.
Ce qui peut encore court-circuiter
Le projet n’est pas encore autorisé. Le préfet du Haut-Rhin doit instruire le dossier, éventuellement le présenter au CODERST, puis notifier un projet d’arrêté au demandeur, qui disposera de quinze jours pour faire ses observations, avant signature, ou refus. À compter de la publication de l’arrêté, les tiers opposant-e-s auront quatre mois pour saisir le juge administratif.
C’est une fenêtre étroite et le temps, dans ce dossier, est une arme : chaque mois de chantier évité, chaque hectare non imperméabilisé, est irréversible dans un sens seulement.
Les opposants, eux, ont déjà annoncé qu’ils ne s’arrêteraient pas au 24 août. Avec 80 % de contributions défavorables, un avis d’incomplétude environnemental et un avis favorable d’enquête publique, le dossier a toutes les chances de finir devant le tribunal administratif.
Souhaitons que, d’ici là, le débat ne soit pas seulement celui des avocats et des experts, mais celui du département. Parce que la question du « à quoi doit servir notre électricité » mérite mieux qu’une ligne dans un dossier d’autorisation ICPE consultable en préfecture pendant un mois.
Ce que Petit-Landau a mis en lumière, c’est une ligne de fracture qui traverse toute l’Europe : d’un côté une croissance numérique qui ne se fixe aucune limite et considère l’énergie comme un facteur de production parmi d’autres, de l’autre des territoires qui découvrent, en calculant, qu’ils n’ont pas assez d’électricité, d’eau et de terres pour tout le monde.
Il y a urgence à dire, collectivement, ce que l’on veut produire, pour qui et pour quoi, avant que l’on présente, une fois de plus, l’irréversible comme une évidence économique.











