Crédit photos : Martin Wilhelm
Une semaine après les grandes journées de blocage et de manifestation qui ont secoué les lycées et les universités alsaciennes, la mobilisation s’est poursuivie samedi 17 octobre à Mulhouse.
Le cortège, composé de lycéens, d’étudiants, de militants associatifs et de gilets jaunes, a été marqué par des prises de parole virulentes. La manifestation, prévue à l’origine pour être statique, s’est transformée en parcours improvisé dans le centre-ville, et s’est soldée par des affrontements violents avec les forces de l’ordre à la gare et Porte Jeune, au cours desquels une étudiante de l’université de Haute Alsace a été grièvement blessée à l’œil.

Des discours sans ménagement pour le pouvoir macroniste

C’est sur le ton de l’appel à l’auto-organisation que la mobilisation a débuté : « Maintenant, on doit dire stop, et c’est par la rue que ça se passe. Et si les bureaucraties syndicales ne le font pas, on doit le faire par nous-mêmes. N’attendons de personne ce mouvement-là, il doit partir de nous », a lancé un orateur, sous les slogans « Et la rue, elle est à qui ? À nous ! ».

Le rapprochement avec les gilets jaunes, dont plusieurs représentants étaient présents, a été explicitement recherché : « Faut qu’on arrête de nous diviser. On est tous ensemble dans la même merde. Qu’importent nos idées politiques, on est ensemble (…). On est 99 % de la population », a-t-on insisté au micro, face à « 1 % », qualifié d’« ultra-riches ».

Une ancienne étudiante a livré un témoignage sur la précarité : vivant avec à peine 600 euros par mois en cumulant un emploi et ses études, elle a raconté avoir fait « une dépression, un putain de burn-out alors que j’étais à peine majeure ». La question des moyens était au cœur des revendications : manque de personnel et de moyens, critique d’un « système géré par des robots » et d’une « fausse méritocratie », opposition à la suppression de 200 000 APL.

Le blocage universitaire, érigé en symbole depuis le 6 octobre, a été largement commenté. Un orateur, parent d’une lycéenne, a dénoncé la transformation de l’université publique en « fac élitiste pour les bourgeois qui ont les moyens ». Les inégalités territoriales ont également été pointées : « Tu n’as pas la même chance quand tu viens de Strasbourg que quand tu viens de Belfort.

Ajoutant :

« Merci à la jeunesse de nous avoir montré qu’on n’est pas obligé d’accepter une vie de merde, qu’on n’est pas obligé de bosser de 8h à 18h comme des cons tous les jours. On n’est pas obligé d’accepter la guerre qu’ils sont en train de nous construire partout, ni l’écocide qu’ils sont en train de nous promettre avec leur inaction climatique dans ce pays ».

« Ce n’est pas normal qu’on ne promette aucun avenir à cette jeunesse à part la guerre, l’écocide, le chômage et la misère. Et c’est dans ce sens-là aujourd’hui que partout en France, oui il y a des émeutes, oui il y a de la violence, mais ça fait des années qu’on nous opprime, qu’on ne nous écoute pas, qu’il y a eu des manifestations, il y a eu les gilets jaunes, des éborgnés, des mains en moins, il y a eu des blessés très graves, il y a eu dans la jeunesse ces derniers temps plus de 9000 gardes à vue, de la répression comme on n’a jamais vu sur des mineurs, et ça c’est pas acceptable ».

Une répression au cœur de la colère

Des participants ont inscrit leur colère dans une histoire longue des violences policières, évoquant les gilets jaunes, leurs « éborgnés », leurs « mains en moins » et leurs « blessés très graves », avant de s’arrêter sur la jeunesse : « Il y a eu dans la jeunesse ces derniers temps plus de 9 000 gardes à vue, de la répression comme on n’a jamais vu sur des mineurs, et ça, c’est pas acceptable ».

Une intervenante a rappelé les répressions passées du droit de manifester : « Aujourd’hui, on va faire valoir le droit de manifester ».

Ces propos prennent un relief particulier au regard des incidents qui ont émaillé les mobilisations alsaciennes depuis le début du mois : usage de lacrymogènes et de LBD devant le lycée Pasteur à Strasbourg, dispersion violente de lycéens au parc de la Citadelle, témoignages d’étranglements par des policiers en civil non identifiés.

Charges à la gare et Porte Jeune, pluie de gaz lacrymogènes et tirs de LBD à Mulhouse

La journée de mobilisation qui s’annonçait paisible a toutefois basculé en fin de cortège. Selon nos observations sur place, plusieurs dizaines d’autonomes, venus pour en découdre avec les forces de l’ordre, ont chargé la police.

Les premiers incidents ont éclaté aux abords de la gare, où les policiers ont été mis en difficulté une première fois, avant de recevoir des renforts. Les gaz lacrymogènes ont alors recouvert le parvis de la gare. Au loin, une fumée noire, possiblement issue d’un véhicule incendié, se distinguait entre les jets de grenades. Les affrontements se sont poursuivis jusqu’à la Porte Jeune.

C’est précisément à la Porte Jeune qu’une étudiante de l’UHA a été blessée. Touchée à l’œil gauche par un tir de lanceur de balles de défense (LBD), elle pourrait en perdre définitivement l’usage, selon des proches de la famille.

Document remis

Des vidéos consultées par la rédaction situent le lieu d’impact au niveau de la Porte Jeune. Ces faits, s’ils sont confirmés par l’enquête, s’ajoutent à une série de dérives documentées depuis le début du mouvement et relancent la question du maintien de l’ordre face à une jeunesse largement mineure ou majeure depuis peu.

Les débordements ont débuté dès 16h. Outre une tentative d’intrusion repoussée à la gare, provoquant l’arrêt des transports, la préfecture déclare des dégradations du tramway, une tentative d’intrusion à la mairie, l’attaque d’un local de police municipale, quatre boutiques mises à sac. 10 interpellations dont 6 gardes à vue.

Un mouvement qui veut durer

Le mouvement alsacien, qui avait réuni selon les chiffres officiels entre 900 et 1 200 personnes à Mulhouse le 6 octobre, entend transformer l’essai. Une assemblée générale était prévue en fin de journée devant la Fonderie pour organiser la suite. La consigne qui a clos les prises de parole résume l’ambition : « Il faut que ça dure. Et donc, il n’y a qu’une seule solution : c’est que là, on commence la grève et qu’on s’y mette ».

Ailleurs en Alsace

A Strasbourg : 15 000 manifestants place Kléber selon la préfecture (20 000 selon la CGT). Quatre cortèges non déclarés au centre-ville ; des groupes diffus déambulaient encore à 20h.

17 blessés parmi les manifestants (un homme grièvement touché à la tête), 27 policiers blessés dont un par tir de mortier, 27 interpellations, usage de gaz lacrymogènes.

Des commerces pillés ou dégradés, et une agence CTS, le musée alsacien tagué, le tram interrompu plusieurs heures. Dans la nuit : 11 feux de poubelles et 15 voitures incendiées (Hautepierre, Poterie, Meinau, Cronenbourg).

Colmar : un calme relatif, mais quelques échauffourées sporadiques. Environ 350 participants, une seule interpellation.