Crédit photos : Martin Wilhelm
Blocages, manifestations, interpellations : le mouvement lycéen et étudiant a tenu la rue toute la semaine en Alsace, et notamment à Mulhouse. À la veille d’une mobilisation nationale des gilets jaunes, où la jonction des colères pourrait se dessiner.

La jonction n’est plus une hypothèse de réseaux sociaux. Elle s’écrit dans le calendrier : ce samedi 17 octobre, la journée d’action « contre la vie chère » que les gilets jaunes ont fixée, huit ans presque jour pour jour après l’occupation spontanée des premiers giratoires, entend faire converger « les colères », dont celles des lycéens et étudiants. En Alsace comme ailleurs, la semaine écoulée a posé les jalons d’une possible rencontre.

Mulhouse, épicentre sud alsacien

Né en Île-de-France avant de gagner le reste du pays, le mouvement de contestation lycéen a atteint l’Alsace le 29 septembre. Depuis, les établissements mulhousiens (Montaigne, Lavoisier, Schweitzer, Louis-Armand) et le campus de la Fonderie constituent le cœur battant de la mobilisation sud alsacienne, loin devant Colmar, ou Saint-Louis.

Les revendications varient d’un lieu à l’autre, mais plusieurs fils rouges reviennent : manque de moyens dans l’Éducation nationale, professeurs absents non remplacés, classes surchargées, emplois du temps lourds, bâtiments vétustes, sanitaires défaillants. Le stress de Parcoursup, la séparation familiale qu’il impose à certains, la « fausse méritocratie » complètent le cahier de doléances.

L’ancrage mulhousien est quoi qu’il en soit assuré. Mardi 13 octobre, l’« acte V » de la mobilisation, cette fois épaulé par une intersyndicale (FSU, CGT, CFDT, Unsa, FO, Sud), a rassemblé plusieurs centaines de personnes à Mulhouse, un cortège encadré par une forte délégation syndicale et des citoyens venus en soutien.

À Strasbourg, la même journée a vu défiler entre 3 000 et 9 000 personnes selon les comptages, dans le calme, avant qu’une manifestation sauvage ne se forme et que des tensions n’éclatent boulevard de la Victoire.

La répression, carburant du mouvement

Derrière les slogans, une autre revendication s’est imposée unanimement : la dénonciation de la répression policière. Les chiffres officiels sont éloquents : treize interpellations à Strasbourg et quatre mineurs à Mulhouse pour le seul 13 octobre, autour de jets de mortiers et de feux de poubelles.

Mercredi 14, les forces de l’ordre ont été réquisitionnées « afin de libérer tous les établissements scolaires » bloqués dans l’Eurométropole strasbourgeoise, tandis qu’un important dispositif sécuritaire se déployait rue de Metz, à Mulhouse, où des tirs de mortier ont été entendus au lycée Montaigne.

Ce vendredi, des jets de gaz lacrymogènes ont visé des élèves à Bischheim, tandis que près de 200 lycéens manifestaient pacifiquement à Sarre-Union. On apprenait, par ailleurs, qu’un tir de mortier a visé le proviseur du lycée Lavoisier.

Au micro d’un rassemblement, la lecture de la situation est plus crue encore : on dénonce « des coups de pression », des élèves traités « comme des criminels », des « jeunes gazés » pour avoir simplement exprimé ce qu’ils ressentaient. Et l’on invite chacun, lycéens, étudiants, ouvriers, parents, syndiqués, à s’unir face à ce qui est présenté comme une répression d’État.

Le « distanciel », nouvel angle mort éducatif

À mesure que les blocages s’étirent, une autre fracture apparaît : celle des cours à distance. « On réclame plus d’égalité, mais on recrée de l’inégalité », résume un proviseur alsacien inquiet, à propos d’élèves qui « n’ont pas de bonnes conditions à la maison ».

Pour les plus fragiles, trois semaines de distanciel relèvent de la « catastrophe », avertit une cheffe d’établissement, quand les évaluations se concentrent à la rentrée. Le débat révèle la tension entre la radicalité d’un mouvement qui se veut pleinement engageant, et l’inquiétude de ceux qui redoutent de décrocher.

C’est là que la mobilisation de samedi entre en scène. Les gilets jaunes historiques du rond-point du Kaligone, à Kingersheim, près de Mulhouse, irréductibles depuis huit ans, se réunissent à 10 heures avant de rejoindre, au choix, Colmar, Mulhouse ou Strasbourg.

Lien vers la carte exhaustive des rassemblements.

« On vient en soutien aux lycéens », explique l’un des gilets jaunes, convaincu que « les gilets jaunes sont bien placés pour savoir que l’on sera là après les vacances de la Toussaint ». Même diagnostic du côté des anciens du mouvement : « Le smic n’a pas augmenté, les services publics, il y en a moins, on n’a pas le RIC. Rien n’a changé depuis 8 ans ».

Samedi, point de jonction

À l’échelle nationale, plus de 1 000 actions sont recensées pour la journée, selon les organisateurs, autour d’un mot d’ordre unique : « bloquer les prix et contrôler les marges », dans un contexte où le prix de l’essence est presque deux fois supérieur à celui de l’automne 2018.

En Alsace, le paysage est plus dispersé. Dans le Haut-Rhin, des rassemblements sont annoncés à Sélestat, Guebwiller, Colmar (place Rapp), Wingen-sur-Moder ou Biblisheim, une occupation de rond-point à Helfrantzkirch, des assemblées générales à Munster et à Mulhouse (place de la Réunion et Porte Jeune).

À Mulhouse, les lycéens ont de leur côté déclaré un « repas militant participatif » place de la Bourse, de 10 h à 17 h, comme un prolongement des assemblées tenues ces derniers jours.

La CGT a pour sa part prévu de défiler « en soutien avec les lycéens », avec un mot d’ordre élargi au pouvoir d’achat. Le 17 octobre étant aussi la Journée mondiale du refus de la misère, ATD Quart-Monde organise une mobilisation place des Victoires. Autant de fronts qui, sans se fondre en un seul cortège, dessinent une même séquence.

Un continuum en formation ?

Deux dynamiques se rejoignent sans encore totalement s’épouser. D’un côté, une jeunesse qui se mobilise pour l’école et contre la répression, dans un contexte préélectoral où, selon un enseignant strasbourgeois, les candidats à la présidentielle se trouveront « obligés de se positionner ».

De l’autre, un mouvement de ronds-points, vieux de huit ans, élargi aux agriculteurs, aux chauffeurs VTC et à une partie du monde syndical, sur le terrain du pouvoir d’achat et des services publics.

Entre les deux, les organisations syndicales font la jointure, et le calendrier des vacances de la Toussaint servira de test : la mobilisation survivra-t-elle à la pause ?

Rien n’est écrit. L’inscription à la carte étant de mise, le nombre de participants est non vérifiable par nature. L’ampleur réelle des rassemblements de samedi reste donc une inconnue, y compris, et c’est plus intéressant, pour les renseignements territoriaux, lesquels perçoivent en revanche comme une menace sérieuse cette « logique de convergence des contestations ».

Mais à Mulhouse, du blocus du lycée Lavoisier aux banderoles des ronds-points, une même grammaire s’installe : celle d’une colère sociale qui refuse la dispersion et cherche, semaine après semaine, le point de coagulation idéal…