Crédit photo : Rhénamap

Salle comble ce dimanche 25 octobre aux Sheds de Kingersheim, pour une conférence de Serge Zaka intitulée : « Impact du changement climatique sur l’agriculture et les forêts locales », organisés par AMAP Framboises et Doryphores à Thuramap et Les Ami·e·s des Sheds devenus Les Tisseurs de Liens.

Agroclimatologue et… chasseur d’orages

Serge Zaka n’est pas un conférencier comme les autres. Ingénieur agronome, docteur en biologie et spécialiste en agroclimatologie, science de l’impact du climat sur l’agriculture, il s’est fait connaître comme lanceur d’alerte sur les conséquences du dérèglement climatique sur la production agricole.

Il est par ailleurs un chasseur d’orages et photographe d’événements climatiques. Remportant en 2021 le prix international Weather Photographer of the Year, ce qui l’a fait connaître du grand public.

Éclair d’un orage isolé sur la baie de Cannes – de Serge Zaka

« Mon travail, c’est l’anticipation », résume-t-il : quand il rencontre les ministres, « je ne leur parle pas de ce qui se passe cette année, je leur parle du long terme, c’est 2050 ».

« Nous ne savons plus ce qu’est une année normale »

C’est le constat formulé en ouverture par les organisatrices, écho direct aux dires des producteurs : depuis des années, « les événements hors normes se succèdent et bouleversent les cycles agricoles », et les calendriers de plantation « sont tous remis en question ».

Serge Zaka a déroulé le fil des catastrophes récentes : en 2021, un « faux printemps » suivi d’un décrochage polaire a provoqué les gelées tardives les plus coûteuses depuis 1945 : 2 milliards d’euros de pertes, cerises à -80 %, poires à -64 %.

2022 et 2026 ont été marquées par des sécheresses exceptionnelles, la dernière étant, « de très loin, la plus importante que la France ait connue », loin devant 1976 : dans la plaine de Colmar, il n’y avait « plus d’eau » sur les deux premiers mètres de sol jusqu’à début octobre. À l’inverse, 2016 et 2024 ont été des années d’excès d’eau, fatales aux moissons : jusqu’à -50 % de blé tendre en Normandie.

Selon la FAO, la plaine d’Alsace perdrait 10 à 20 % en non irrigué, contre -50 % côté Toulouse. Mais attention : « c’est un problème de stress thermique, pas d’eau », quand il fait 43-44 °C avec une bise à 40 km/h et moins de 10 % d’humidité, « irriguer ne change rien, le maïs meurt ».

L’Alsace, un paradoxe hydrique

Fait peu connu : « en Alsace, il pleut la même quantité d’eau depuis 1958 », avec de fortes disparités locales, plus de 1 000 mm au sud de Colmar contre 600 mm à Colmar, protégé par les Vosges.

Le problème ? Avec la hausse des températures, l’évapotranspiration grimpe, et le bilan hydrique devient négatif : « la sécheresse progresse, pas forcément à cause du manque d’eau, mais à cause de la hausse des températures ».

Maïs : le stress thermique plutôt que la soif

Le conférencier a présenté les résultats de trois groupes de scientifiques indépendants. En modèle irrigué, avec +1 à +2 degrés, le rendement du maïs augmente dans le nord de la France et de l’Europe, « mais diminue légèrement en plaine d’Alsace à cause des stress thermiques ».

En modèle non irrigué, le rendement baisse dans toute l’Europe, « jusqu’à -10 % dans la plaine d’Alsace », la nappe phréatique rhénane, « beaucoup plus costaud que dans d’autres régions », y jouant un rôle protecteur.

Selon la FAO, la plaine d’Alsace perdrait 10 à 20 % en non irrigué, contre -50 % côté Toulouse. Mais attention : « c’est un problème de stress thermique, pas d’eau », quand il fait 43-44 °C avec une bise à 40 km/h et moins de 10 % d’humidité, « irriguer ne change rien, le maïs meurt ».

« Dans les plaines agricoles d’Alsace, on ne pourra pas avoir de maïs jusqu’à la fin du siècle », a-t-il averti, plaidant pour développer dès maintenant les filières alternatives : chanvre, sorgho, patate douce, pois chiches, « il ne faut pas attendre 2050 pour changer ».

La Méditerranée à Colmar

Selon la trajectoire actuelle, la France gagnerait + 4 °C d’ici 2100 : la température moyenne de Colmar équivaudra alors à celle de Toulouse, Carcassonne ou Montpellier. Et le nombre de jours au-dessus de 35 °C sera multiplié par vingt, soit 30 à 40 jours par an.

D’où son message sans détour sur les extrêmes : à 46 °C, « il n’existe aucune adaptation possible ». La preuve, vécue dans son village du Sud le 28 juin 2019, jour du record national (46,1 °C) : « les vignes étaient vertes le matin, marrons le soir » — l’« effet sèche-cheveux ». « La meilleure façon d’adapter notre agriculture au changement climatique, ce n’est pas la course à l’adaptation, c’est de réduire les gaz à effet de serre ».

Forêts et biodiversité en première ligne

En forêt, le frêne élevé et le hêtre pourraient disparaître de la plaine d’Alsace d’ici 2050, tandis que le charme d’Orient, méditerranéen, remonte vers le nord.

La baisse des jours de gel, divisés par deux ou trois, est « cool pour les humains », mais elle perturbe la vernalisation des fruitiers, qui « ont besoin de froid pour fleurir », et favorise les moustiques vecteurs de maladies, dont la fièvre du Nil détectée jusqu’à Paris. Des milliards de poissons sont morts cette année en France, faute d’eau.

Des lueurs d’adaptation

Zaka a aussi dressé la carte des possibles : la vigne restera en Alsace avec de nouveaux cépages, l’abricotier en fera de même, à partir de 2080, l’Alsace pourrait devenir la zone de France où l’abricot s’adapte le mieux (mais « ne plantez pas tout de suite », le gel d’avril reste une menace) ; l’olivier, résistant à -15 °C, pourrait donner « une huile d’olive de Strasbourg » vers 2070.

En maraîchage, la saisonnalité se décalera : tomates, courgettes et melons en été, carottes et poireaux au printemps, la tomate de plein air, notamment, pourrait intéresser les AMAP locales.

« Compter sur le terrain »

Le débat a livré des témoignages poignants : Frédéric, arboriculteur du Jura alsacien et AMAPiste depuis 2005, a mesuré -25 °C chez lui en 2012… et 35 jours au-dessus de 44 °C cet été. « On ne peut pas trop compter sur l’État : il faut que les choses changent à la base », a-t-il lancé, rappelant que « la plupart des producteurs des AMAP sont en danger d’arrêter leur activité ».

Serge Zaka a conclu en plaidant pour une viande française consommée « trois fois moins » et pour l’héritage transmis : « le changement dans les arbres, la vie des sols, l’agriculture du territoire : il n’y a pas que le carbone de l’air ».

Quant à la question posée en ouverture : « que pouvons-nous espérer pour 2027 ? », elle reste posée. Peut-être même tragiquement.