Crédit photo : Martin Wilhelm
A l’égal des informations obtenues par Médiapart, dans lesquelles le média en ligne documente le chaos provoqué par la police au niveau de la place de la République à Paris, le 17 octobre, Roland Braun, formateur à la résolution non-violente des conflits au sein du MAN Centre Alsace, et adjoint au maire de Merxheim de 2001 à 2020, a constaté des comportements provocateurs analogues, de la part des forces de l’ordre, lors de la manifestation tenue à Mulhouse le même jour.
Voici son témoignage.
J’ai participé à la manifestation mulhousienne du 17 octobre 2026.
Le rassemblement initial devait se tenir sur la place de la bourse, départ traditionnel des manifs mulhousiennes.
J’ai appris sur place que la manif n’avait pas été déclarée. Etait déclaré par contre le stand de « soupe populaire » animé par le collectif d’association de Mulhouse (« Pour avoir un lieu de rassemblement » m’a dit une militante).
Deux autres manifestations avaient été annoncées ce même jour : un rassemblement des gilets jaunes sur la place de la réunion et un autre organisé, par ATD-QUART MONDE pour marquer la journée nationale du refus de la misère.
Le rassemblement (statique) s’est transformé en cortège en direction du centre-ville.
Le cortège, comme partout ailleurs en France était composé dans sa grande majorité de jeunes, lycéen.ne.s, étudiant.e.s, parents les accompagnants, enseignants et syndicats, quelques gilets jaunes également.
Un vrai plaisir pour moi, habitué des manifs où tout le monde se connaît car seuls les multi-activistes bougent encore.
1500 manifestants selon la police, plus de 2.000 à mon avis !
Une immense cohue, sympathique, bon enfant, chantant, brandissant des pancartes pleines d’humour et d’imagination mais avec des revendications ou des témoignages clairs.
J’en ai retenu deux : « + de Chapoutot, – de P.Praud(pagande) » et celle ci « J’enseigne, j’en saigne ».
Pendant près de deux heures, cette immense foule a défilé, pacifiquement, calmement dans tout le centre-ville entre la Porte jeune et les rues piétonnes autour de la place de la réunion, longeant des boutiques ouvertes contournant les terrasses sans même bousculer les chaises.
Les flics étaient invisibles, si ce n’est un véhicule, de temps en temps, assez loin à un carrefour ou en régulation de la circulation des véhicules.
Tout s’est bien passé jusqu’à ce que le cortège arrive à la gare et là, à une cinquantaine de mètres, une ligne de flics barrait la voie et dès que les manifestants ont fait mine d’avancer, les lacrymos ont commencé à tomber et la situation a dégénéré : des jeunes avançaient vers les flics en lançant des projectiles et les autres reculaient en balançant des lacrymogènes. J’ai entendu quelques explosions assez fortes sans savoir s’il s’agissait de grenades de désencerclement ou d’autres engins.
Je ne suis pas allé à l’avant et malgré tout, bien qu’étant de l’autre côté du canal avec les reste des manifestants, nous avons pris quelques nuages dans le visage.
Comme j’avais été emmené par des amis qui ne pouvaient pas me ramener, je me suis dirigé vers la gare pour voir les horaires de train. Un groupe de jeunes policiers masqués se tenaient devant l’entrée et empêchaient les gens d’entrer dans le hall (selon eux, il n’y avait plus de trains) avec une agressivité et une brutalité qui m’ont scandalisé : j’ai vu des gens, hommes et femmes (pas des manifestants) se faire bousculer, repousser aux cris de « Cassez-vous ! ». Un homme qui venait visiblement prendre un train et qui a insisté et protesté s’est pris une giclée de gaz lacrymogène en pleine figure.
D’autres personnes positionnées un peu plus loin ont essayé de filmer la scène et aussitôt le véhicule de police garé devant la gare a démarré pour se placer entre le photographe et la scène de brutalité. Un autre policier, lorsqu’il a vu ce qui se passait s’est précipité en direction du groupe de personnes qui avaient tenté de filmer en brandissant sa bombe lacrymo pour les faire fuir.
Après cela, ne pouvant aller à la gare, j’ai décidé de retourner en ville et je me suis retrouvé face à un groupe de gendarmes qui bloquaient la rue allant vers la place de la bourse. Ils n’ont pas pu ou voulu m’expliquer les raisons de ce blocage, complètement inutile d’ailleurs puisqu’on pouvait rejoindre la place par les rues adjacentes (quelle logique si ce n’est s’imposer ?). Comme j’insistais le type m’a dit qu’il pouvait me demander mes papiers mais qu’il n’en avait pas envie (aurait-il réagi de la même manière si j’avais été jeune et basané ?).
C’est là que je me suis rendu compte qu’aucun des gendarmes de ce groupe n’avait de numéro d’identification RIO visible alors que c’est obligatoire. J’en ai fait la remarque à mon interlocuteur qui m’a répondu « il est là sous ma protection, vous avez bien un bonnet pour vous protéger ! ». Comme j’insistais et que je lui ai signalé le comportement des policiers de la gare, il a fini par me planter là et a rejoindre ses collègues un peu plus loin.
Mon constat personnel suite à ces événements est très clair : à Mulhouse, si la manifestation a dégénéré c’est parce que les « forces de l’ordre » (du désordre en l’occurrence) ont choisi de la faire dégénérer.
Quelques éléments d’analyse maintenant.
Analyser n’est pas justifier et essayer de comprendre n’est pas cautionner.
Bien sûr qu’il faut condamner les violences mais j’ai été profondément dégouté par la traitement médiatique de la journée du 17 octobre.
Dimanche soir, sur France 2, après le discours de Macron – qui visiblement n’a toujours rien compris – pendant près d’une heure les téléspectateurs ont été matraqués par les images des dégradations (souvent les mêzmes d’ailleurs qui repassaient en boucle).
Mais lorsqu’on prend un peu de recul :
Le nombre total de manifestants lors de cette journée du 17 octobre variait entre 500.000 (selon la police) et 800.000 (selon les organisateurs). Les casseurs ont été quelques milliers, 50.000 en comptant large (et probablement beaucoup moins), soit moins de 10% des manifestants.
Ce sont eux qui ont monopolisé les 9/10èmes des chaines d’information alors que les revendications légitimes, le mal-être, les souffrances des 90% de manifestants pacifiques ont été totalement ignorées !
Un hasard ?
Comme a dit quelqu’un : les casseurs sont bien utiles !!
Tous les membres du gouvernement à commencer par leur chef se sont empressés de cibler « l’ultra gauche », seule responsable de toutes les violences.
Des accusations assénées péremptoirement, répétées, répétées jusqu’à plus soif … et sans l’ombre d’une preuve (d’ailleurs même les services de renseignements contestent ces affirmations – Voir un article de Mediapart.
Mais qui dit ultra gauche, dit gauche et ultra (extrême) et renvoie sans le dire à …. La boucle est bouclée !
Dans les enquêtes policières (je suis grand fan de polars), l’une des premières questions que se posent toujours les enquêteurs est : « À qui profite le crime ? ». En l’occurrence, cette question est pertinente : à qui profite ce chaos (orchestré ?) monté en épingle par tous les médias mainstream ?
Pour ce qui est des pillages et des destructions, là encore, j’insiste : comprendre n’est pas justifier ou cautionner mais comprendre permet d’apporter une réponse efficace – et la répression n’est jamais une réponse efficace ; par contre il faut sanctionner les délits et les crimes. J’ai entendu plusieurs fois des responsables brandir l’expression « casseurs-payeurs » ! Pas de problème, sauf que les mêmes sont beaucoup plus discrets dans le cadre des « pollueurs-payeurs ». Deux poids deux mesures une fois de plus.
Selon plusieurs ONG, 15% de la population française vit sous le seuil de pauvreté et la majorité de nos concitoyens continuent d’assister à la dégradation de nos services publics, et d’entendre les discours de nos « élites » : « il faut faire des efforts, nous (élèves, étudiants, retraités) coûtons trop cher ! » alors que, dans le même temps, une minorité continue de s’enrichir de manière éhontée, soutenue par ces mêmes « élites ».
Comment s’étonner alors que dans des moments de crise comme nous en avons vécu ces derniers jours et devant l’aveuglement voire le mépris des autorités, la colère, la rage et tous ses avatars (y compris en termes de profiteurs) se déchainent !! Les renseignements territoriaux avaient d’ailleurs averti le pouvoir depuis des mois (voir l’article de Mediapart ci-dessus).
Je voudrais finir ce long texte (désolé !) par un extrait du livre de l’historien Pierre SERNA « L’extrême centre ou le poison français » que je vous recommande. Même si le livre date de 2019, cet extrait peut expliciter la réalité actuelle.

« Le macronisme, par la perte des repères qu’il impose, par la contradiction permanente entre le discours et le réel, la parole d’un côté, porteuse d’une idéalité présumée, soutenue avec le calme sourire de son président, et d’un autre côté, l’expérience collective d’un vécu quotidien avec son lot de violences sociales voire policières, ce mouvement permanent et antinomique provoque les symptômes d’une schizophrénie sociétale en train de déstabiliser le pays. »










