Andrea Koc­sis est vice-pré­si­dente du grand syn­di­cat alle­mand des ser­vices Ver.di. Elle anime la branche « poste et logis­tique » et a mené la grande grève cette été qui a duré plus de quatre semaines et s’est sol­dé par un accord. La direc­tion de La Poste alle­mande vou­lait mettre en place  un ser­vice low cost de livrai­son des colis vio­lem­ment contes­té par Ver­di.  L’accord inter­ve­nu exclut tout licen­cie­ment éco­no­mique pour les 140 000 agents du tri et de la dis­tri­bu­tion du cour­rier et des paquets jusqu’à fin 2019, de même que la sous-trai­tance de ces acti­vi­tés à des entre­prises externes, et pro­gramme des hausses de salaires en 2016 et 2017. Nous publions ici l’interview publiée le 3 sep­tembre par Welt der Arbeit.

Rap­pe­lons qu’un des points cru­ciaux de la confron­ta­tion était la créa­tion, par la Poste alle­mande, de 49 filiales appe­lés « Deli­ve­ry » pour dis­tri­buer les paquets; dans ces centres  les salaires sont mino­rés et la conven­tion col­lec­tive du sec­teur n’est pas appliquée.

Sans la grève, nous n’y serions jamais arrivés !

Andréa, êtes-vous satis­faites après la signa­ture de cet accord ?

Je le consi­dère aujourd’hui encore comme un grand suc­cès car nous avons réus­si à conju­rer les reven­di­ca­tions de l’employeur de mettre un nou­veau sys­tème de rému­né­ra­tion en place pour La Post AG en rai­son des soi-disant hauts salaires pra­ti­qués dans l’entreprise.

A pré­sent, la valeur du tra­vail reste intacte et les salaires vont aug­men­ter même si cela reste modé­ré. En outre, l’a­ve­nir de l’emploi au sein de la Post AG est garan­ti grâce à de nou­velles embauches, des reclas­se­ments et de la for­ma­tion. Tout cela ne fai­sait pas par­tie de ce que s’imaginait La Poste AG !

La pro­tec­tion et la sécu­ri­té sont des sujets prio­ri­taires pour nos membres et ce depuis de nom­breuses années. Par consé­quent, nous avons mis l’accent sur ces ques­tions et nous avons pu impo­ser des solu­tions posi­tives appli­cables durant quatre années supplémentaires.

Je suis convain­cu que sans les grèves nous n’en serions jamais arri­vés là. A tous ceux qui pré­tendent main­te­nant que nous aurions pu obte­nir cela d’une manière plus  tran­quille je réponds qu’au regard du dérou­le­ment des négo­cia­tions, nous n’y serions jamais arri­vé sans l’action.

De nom­breux membres ont expri­mé leur décep­tion après la signa­ture, cer­tains se sentent tra­his et veulent même démis­sion­ner. Pou­vez-vous com­prendre cette frustration?

Je peux com­prendre qu’il y ait des décep­tions. Après tout, un des objec­tifs dans ce dif­fé­rent n’a pas été atteint, à savoir se débar­ras­ser de l’entreprise DHL Deli­ve­ry GmbHS. Cela est amer. Mais compte tenu de la situa­tion ini­tiale, à savoir un employeur qui s’était mis comme objec­tif de faire bais­ser les salaires des  pos­tiers et d’appliquer uni­que­ment les pra­tiques de l’économie du mar­ché, je ne vois pas où est la tra­hi­son dans cet accord. Je suis pro­fon­dé­ment convain­cu que nous devons seule­ment à la force que repré­sentent nos membres que le Post AG a les meilleures condi­tions de tra­vail. Cela n’est cer­tai­ne­ment pas parce que les repré­sen­tants des employeurs pos­taux auraient une atti­tude plus sociale que d’autres. Cela se véri­fie quand on observe la situa­tion dans d’autres entre­prises de ce pays où il n’y a pas cette force syndicale.

Un objec­tif décla­ré de la grève était la réin­té­gra­tion de 49 filiales Deli­ve­ry GmbHs. Pour­quoi n’avez vous pas réussi ?

 Nous n’avons pas déclen­ché la grève contre les filiales Deli­ve­ry, parce que ce serait illé­gal en Alle­magne et l’employeur aurait pu faire inter­dire notre grève. Nous avons inté­gré la ques­tion de Deli­ve­ry dans le conflit et l’avons connec­té à notre reven­di­ca­tion de la réduc­tion du temps de travail.

 Nous avons dit que nous sommes étions prêts à renon­cer à l’exi­gence de la réduc­tion du temps de tra­vail si l’ex­ter­na­li­sa­tion du tra­vail vers les Deli­ve­ry était annu­lée. L’employeur a caté­go­ri­que­ment refu­sé de prendre cela en compte et ne l’aurait pas fait même si la grève s’était pour­sui­vie. Par consé­quent, nous avons tenu à ren­for­cer par­ti­cu­liè­re­ment les garan­ties des sala­riés dis­tri­buant les paquets au sein de La Poste AG. Ce que nous avons réussi.

Avec sa poli­tique d’externalisation, La Poste AG alle­mande met en cause les contrats de tra­vail. N’as-tu pas peur qu’elle fasse la même chose avec les nou­velles dis­po­si­tions que vous lui avez imposées ?

 D’emblée je me suis posée la ques­tion com­ment peut-on conclure des contrats avec une entre­prise qui se com­porte de cette façon. Mais ensuite, nous avons por­té cette ques­tion d’une manière offen­sive dans les entre­prises, auprès de la popu­la­tion et des par­tis poli­tiques. La rai­son de la dure­té du conflit qui est allé jus­qu’à la grève illi­mi­tée rési­dait là. Je suis convain­cu que les employeurs en ont tiré des ensei­gne­ments et qu’ils ne sont pas prêts de sitôt à se com­por­ter de la sorte.

Pas de consul­ta­tion des adhérents

Pour­quoi la Com­mis­sion (Kon­zern­ta­rif­kom­mis­sion) qui a négo­cié l’accord et a approu­vé à l’u­na­ni­mi­té les résul­tats n’a‑t-elle pas déci­dé de sou­mettre le résul­tat au vote des adhérents ?

La Com­mis­sion tari­faire et le comi­té de négo­cia­tion se sont inten­sé­ment impli­qués depuis le début du conflit dans la défi­ni­tion de la stra­té­gie de lutte et de l’appréciation des résul­tats. A chaque étape de la lutte, nous avons réflé­chi à la suite des évé­ne­ments. Les col­lègues élus à cette fonc­tion se sont retrou­vés au terme des six pré­cé­dents cycles de négo­cia­tion durant les­quels rien n’avait avan­cé, devant la res­pon­sa­bi­li­té de trou­ver une issue au conflit. Le résul­tat obte­nu lors de la der­nière négo­cia­tion est appa­ru comme un bon résul­tat et l’appréciation n’a pas changé.

La ques­tion du vote s’était posée lors de la rup­ture des négo­cia­tions par l’employeur. A cette époque, nous n’aurions pu nous déter­mi­ner qu’en fonc­tion du résul­tat sur la réduc­tion du temps de tra­vail. Un scru­tin à la fin des négo­cia­tions n’aurait rien appor­té de plus. C’est pour­quoi nous y avons renon­cé. La consul­ta­tion des membres doit être uti­li­sée par la Com­mis­sion tari­faire quand celle-ci n’est pas en mesure de prendre une décision.

Quels sont les pro­chains pro­jets et les objec­tifs? Quel sont les pers­pec­tives pour les tra­vailleurs de la dis­tri­bu­tion. Et com­ment peut-on exer­cer ces pres­sions sur La Poste AG et sur le gou­ver­ne­ment fédé­ral en tant qu’actionnaire ?

Le conflit vu dans son ensemble n’a pas seule­ment une dimen­sion sociale. Il a sou­le­vé  d’autres pro­blèmes tels que la mise en cause du droit de grève par l’u­ti­li­sa­tion abu­sive des tra­vailleurs tem­po­raires et de contrats de tra­vail amoin­dris, le tra­vail du dimanche, la réqui­si­tion des fonc­tion­naires, le rôle des agences d’emploi tem­po­raire pen­dant la grève, etc. Le rôle des poli­tiques devra être éva­lué dans la fou­lée. Certes nous avons béné­fi­cié de beau­coup de soli­da­ri­té, mais la ques­tion de savoir si le « gou­ver­ne­ment action­naire » est plus inté­res­sé par des divi­dendes éle­vés que par de bonnes condi­tions de travail.

Dans des socié­tés de dis­tri­bu­tion Deli­ve­ry, nous ferons tout pour mettre en place des Comi­tés d’entreprise (Betriebs­beräte), impo­ser des règles de fonc­tion­ne­ment pro­tec­trices pour  les tra­vailleurs  et les pré­ser­ver d’un rythme de tra­vail 24 h sur 24. En outre, nous conti­nue­rons de nous poser la ques­tion sur les conven­tions col­lec­tives à mettre en place.  Une chose est claire pour nous : à la fin ce sera notre rap­port de force qui sera déter­mi­nant et celui-ci n’existera que si les tra­vailleuses et tra­vailleurs se syndiqueront.

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