Madame Brigitte Klinkert, présidente du Conseil départemental du Haut-Rhin depuis le 1er septembre 2017 en remplacement d’Eric Straumann. Elle nous a reçus il y a quelques jours dans ses bureaux pour un entretien exclusif durant lequel nous avons pu aborder toutes les questions que nous souhaitions lui poser. Souriante, détendue, elle nous a livré des réflexions et analyses qui laissent apparaître une détermination sans faille pour défendre l’existence et l’action des départements au sein d’une région Alsace dotée d’un statut particulier qu’elle nous détaille. Des problèmes aigus dans le département sont également traités : le RSA Bénévolat, Stocamine, Fessenheim, l’avenir de la presse régionale… A vous de juger !

L’Alterpresse : Vous avez récem­ment expri­mé votre avis sur la réforme ter­ri­to­riale en regret­tant que l’Alsace ait dis­pa­ru de la carte ins­ti­tu­tion­nelle. Avec M. Fré­dé­ric Bier­ry, vous avez ren­con­tré Le Pre­mier Ministre ain­si que M. Gérard Lar­cher, pour leur pré­sen­ter un pro­jet qui vise à « rendre à l’Alsace une exis­tence poli­tique et ins­ti­tu­tion­nelle ». Pou­vez-vous nous en dire plus ?

Bri­gitte Klin­kert : Notre démarche est sou­te­nue par la majo­ri­té des par­le­men­taires alsa­ciens aujourd’hui. On se rend compte qu’il faut à nou­veau ren­for­cer l’Alsace dans le Grand Est. Celui-ci est beau­coup trop grand et il n’y a pas vrai­ment de cohé­rence dans cette grande région.

Avec Fré­dé­ric Bier­ry, pré­sident du Bas-Rhin, dans le cadre qui nous a été défi­ni par M. le pré­sident de la Répu­blique, c’est-à-dire dans le cadre du Grand Est…

L’Alterpresse : … donc pas de sor­tie du Grand Est ?

Bri­gitte Klin­kert : Même si l’idéal aurait été de sor­tir du Grand Est, le pré­sident de la Répu­blique nous a dit que cela n’était pas pos­sible. Il faut savoir qu’au plus haut niveau, ils se rendent bien compte du sou­ci posé par la grande région mais détri­co­ter le Grand Est amè­ne­rait d’autres pro­blèmes au sein de cette nou­velle région sans l’Alsace et puis d’autres pro­blèmes dans d‘autres nou­velles régions, du côté de la Savoie, du Pays Basque…

Fusion des deux assem­blées, pas des départements

On nous a dit d’accord pour expé­ri­men­ter quelque chose mais dans le cadre du Grand Est. Il s’agit d’un pro­jet d’une Col­lec­ti­vi­té ter­ri­to­riale à sta­tut par­ti­cu­lier sur lequel nous tra­vaillons. Cela signi­fie que les deux assem­blées dépar­te­men­tales du Haut-Rhin et du Bas-Rhin pour­raient fusion­ner, je dis bien les deux assem­blées et pas les dépar­te­ments, mais à une seule condi­tion : d’avoir en plus des com­pé­tences actuelles, des com­pé­tences fortes qui nous seraient délé­guées d’une part par la Région et d’autre part par l’Etat.

Alors pour­quoi seule­ment à cette condi­tion ? Si nous vou­lons créer une Col­lec­ti­vi­té ter­ri­to­riale à sta­tut par­ti­cu­lier Alsace, c’est pour que ce soit une col­lec­ti­vi­té effi­cace poli­ti­que­ment, forte, et nous sou­hai­tons éga­le­ment nous ins­crire dans une dyna­mique euro­péenne, celle de l’espace rhénan.

C’est un pro­jet d’innovation ter­ri­to­riale, d’expérimentation, d’efficacité, et un pro­jet plei­ne­ment européen.

Nous avons une chance extra­or­di­naire d’avoir le Bade Würt­tem­berg et la Suisse du Nord Est (et notam­ment l’agglomération de Bâle) comme voi­sins. Ce sont des régions éco­no­mi­que­ment les plus pros­pères en Europe et nous sou­hai­tons tra­vailler avec elles. Nous expli­quons à nos contacts pari­siens que c’est une chance pour l’Alsace de s’ouvrir plus vers ces ter­ri­toires et que nous y gagne­rons en dyna­misme éco­no­mique. Et si l’Alsace y gagne, la France aus­si y gagnera.

Une Col­lec­ti­vi­té avec des com­pé­tences nouvelles

Ce pro­jet, inno­vant, consiste à deman­der à la Région deux com­pé­tences. Nous aurions pu en deman­der beau­coup plus, mais nous avons rete­nu d’une part le tou­risme, car c’est l’Alsace qu’il faut vendre et pas le Grand Est. Et deuxième com­pé­tence forte, c’est l’économie. Parce que tous les jours la pré­si­dente du Conseil dépar­te­men­tal que je suis, fait de l’économie, et donc de l’emploi, mais qu’en ver­tu de la Loi Notre, nous n’avons plus le droit d’en faire. Je constate aus­si que si on veut créer de l’emploi, redy­na­mi­ser l’économie dans le ter­ri­toire haut-rhi­nois, cela demande un fort inves­tis­se­ment d’une col­lec­ti­vi­té de proxi­mi­té dans le domaine de l’économie. Je pour­rais vous citer des dizaines d’exemples confir­mant cette analyse.

A l’Etat, nous deman­dons les com­pé­tences des routes. Nous avons déjà en charge les routes dépar­te­men­tales, mais ce que nous deman­dons ce sont éga­le­ment les routes natio­nales et les auto­routes non concé­dées. Parce que nous savons faire et cela nous per­met­trait de mettre en place, sur l’axe nord-sud, une éco­taxe puisque nous avons encore les por­tiques. Je l’ai dit au Pré­sident Macron lors du déjeu­ner de tra­vail que nous avions à Soultz, en pré­sence du pré­sident alle­mand, lors de l’inauguration du Hartmannswillerkopf.

Je lui ai dit que nous devons avoir cet axe nord-sud par­mi nos res­pon­sa­bi­li­tés,  car sur cette auto­route, défilent des murs de camions et cela jus­ti­fie la mise en place de cette écotaxe.

Deuxième com­pé­tence trans­fé­rée de l’Etat : la coopé­ra­tion trans­fron­ta­lière. Bien sûr l’Etat devra tou­jours rati­fier les déci­sions que nous pren­drions avec nos voi­sins mais nous devons avoir plus de lati­tude pour tra­vailleur avec eux. Il y a une demande de la part de nos voi­sins suisses et alle­mands pour déve­lop­per notre tra­vail ensemble.

L’enseignement alle­mand et le recru­te­ment de professeurs

Troi­sième com­pé­tence : l’enseignement bilangue, pas seule­ment le bilin­guisme, même si c’est avant tout le bilin­guisme, mais je dirais le mul­ti­lin­guisme. Aujourd’hui on se rend compte qu’il y a des entre­prises en Alsace, d’origine alle­mande, qui ont beau­coup de mal à recru­ter des sala­riés car elles leur demandent de par­ler quelques mots d’allemand et mal­heu­reu­se­ment ils ne le savent pas. Nous en sommes, nous dépar­te­ment, à faire l’interface avec les entre­prises alle­mandes qui veulent s’implanter chez nous ou même des entre­prises qui se trouvent juste de l’autre côté du Rhin, je pense à Euro­pa­park qui cherche à embau­cher des sala­riés mais en leur deman­dant quelques mots d’allemands, eh bien, nous sommes en train de négo­cier avec ces entre­prises pour voir com­ment elles peuvent prendre en charge l’enseignement  de l’allemand auprès de leurs futurs sala­riés, quitte à ce que nous les accom­pa­gnons ou que nous pre­nions tota­le­ment cet ensei­gne­ment en charge.

L’Alterpresse : Un des obs­tacles sur ce point est sou­vent l’absence ou les dif­fi­cul­tés de trou­ver des enseignants….

Bri­gitte Klin­kert : Jus­te­ment, les deux dépar­te­ments et la Région, sont liés avec l’Education Natio­nale dans le cadre d’une conven­tion trien­nale avec le Rec­to­rat, conven­tion dans laquelle nous met­tons cha­cun 1 mil­lion d’euro pour notam­ment favo­ri­ser les jeunes qui sou­haitent deve­nir profs d’allemand. Ils touchent un plus s’ils acceptent d’être prof d’allemand et nous avons pour­tant du mal à en recru­ter. Je suis quelqu’un de très prag­ma­tique : j’ai abor­dé aus­si cette ques­tion avec les deux Pré­si­dents de la Répu­blique lors du déjeu­ner à Soultz, je leur ai deman­dé, il s’agit d’un exemple par­mi d’autres, pour­quoi ne pas envi­sa­ger de faire venir en Alsace, dans les col­lèges, puisque cela relève de nos com­pé­tence, des étu­diants alle­mands en fin de cycle, pen­dant six mois ou une année sco­laire, pour don­ner des cours au moins de conver­sa­tion en alle­mand à nos jeunes et sur­tout de leur don­ner envie d’apprendre l’allemand. Le pro­blème est aus­si celui-là car l’allemand est pré­sen­té comme dif­fi­cile, ce n’est pas une langue assez « exotique »…

Une autre piste qui me tient à cœur : le fait de favo­ri­ser, et nous y tra­vaillons,  les échanges entre les jeunes col­lé­giens haut-rhi­nois et ceux qui sont juste au-delà de la fron­tière du Rhin, pas à Munich ou Ber­lin, pour qu’ils puissent se voir plu­sieurs fois dans l’année, qu’ils se fassent des copains et que là aus­si ils aient envie d’apprendre la langue.

Voi­là nos demandes, nous avons déjà pris tous les contacts qu’il faut pour tra­vailler le dos­sier sous son aspect juri­dique pour que le moment venu, et si nous obte­nons ces com­pé­tences, nous puis­sions mettre en place cette Col­lec­ti­vi­té ter­ri­to­riale à sta­tut par­ti­cu­lier Alsace.

Les ini­tia­tives trans­fron­ta­lières au sein du Trai­té de l’Elysée…

L’Alterpresse : Nous fêtons le Trai­té de l’Elysée signé en 1953 et il est envi­sa­gé d’en rédi­ger un nou­veau. Le tra­vail trans­fron­ta­lier ne devrait-il pas trou­ver sa place dans cette nou­velle mouture ?

Bri­gitte Klin­kert : Je peux vous dire que c’est le cas et lors de ce fameux déjeu­ner à Soultz, le Pré­sident Macron l’a évo­qué. Nous avons déjà toute une série de pro­po­si­tions dont la plu­part ont déjà été tra­vaillées avec nos voi­sins, nous avons des pro­jets à inté­grer dans cette nou­velle réso­lu­tion qui com­plè­te­ra le Trai­té prochainement.

L’Alterpresse : Un exemple concret de projet ?

Bri­gitte Klin­kert : La liai­son fer­ro­viaire Col­mar-Fri­bourg en Brisgau.

L’Alterpresse : Ver­ra-t-on la fin de cette aber­ra­tion que repré­sente l’absence de trans­port fer­ro­viaire entre ces deux villes voisines ?

Bri­gitte Klin­kert : Très fran­che­ment je suis opti­miste, tous les feux sont au vert, il y a une volon­té de l’Etat, du pré­sident  Macron en par­ti­cu­lier, de l’Etat alle­mand éga­le­ment, l’Union Euro­péenne pour­rait s’engager sur ce dos­sier et au niveau local, les prin­ci­paux acteurs sont favo­rables à ce pro­jet et sont prêts à le por­ter. C’est un pro­jet qui ne consiste pas uni­que­ment à relier par le train Col­mar, Brei­sach  et Fri­bourg, mais il y a aus­si les ter­ri­toires entre Col­mar et Fri­bourg qui seraient irri­gués et comme nous par­lons beau­coup de Fes­sen­heim, les ter­ri­toires le long du Rhin. C’est ce que j’ai expli­qué au Ministre Le Cor­nu la semaine der­nière : si nous vou­lons recréer une zone d’activité impor­tante le long du Rhin, il faut aus­si pré­voir les trans­ports et si pos­sible, le trans­port fer­ro­viaire. C’est un pro­jet structurant.

L’Alterpresse : Pour reve­nir quelque peu sur l’apprentissage de la langue alle­mande, il y a une attrac­ti­vi­té de l’Allemagne sur le plan éco­no­mique par exemple, mais beau­coup moins en sa culture. Ne croyez-vous pas qu’il fau­drait éga­le­ment pen­ser à des inves­tis­se­ments entre autres dans les acti­vi­tés culturelles ?

Bri­gitte Klin­kert : C’est pour cela aus­si que déjà dans un pre­mier temps on sou­haite une meilleure connais­sance de l’autre. Et si on connaît mieux son voi­sin, obli­ga­toi­re­ment on s’intéressera à son mode de vie, sa culture. Je suis pré­si­dente de l’association des Domi­ni­cains de Haute-Alsace à Gueb­willer et au cours de l’année sco­laire pas­sée, nous avons mené à bien un beau pro­jet cultu­rel ini­tié entre une classe d’un col­lège du dépar­te­ment et une autre de Brei­sach, dans le cadre duquel les col­lé­giens alsa­ciens et alle­mands étaient les acteurs. Nous avons envie d’entrer dans les col­lèges haut-rhi­nois pour y déve­lop­per l’enjeu citoyen mais éga­le­ment la culture, notam­ment cette culture rhé­nane qui est celle de notre territoire.

L’Alterpresse : Donc sur cette reforme ter­ri­to­riale, l’objectif est de recréer une Col­lec­ti­vi­té en fusion­nant les assem­blées dépar­te­men­tales mais pas les dépar­te­ments et en deman­dant des com­pé­tences nou­velles aujourd’hui assu­mées par soit la Région, soit l’Etat…

Bri­gitte Klin­kert : Je tiens à pré­ci­ser que fusion­ner les assem­blées juste en l’état n’a aucun sens car on sou­haite don­ner une vraie effi­ca­ci­té poli­tique à cette nou­velle collectivité…

L’Alterpresse : Il ne s’agit pas d’un bri­co­lage institutionnel…

Bri­gitte Klin­kert : Non, non…

L’Alterpresse : Est-ce que votre pro­jet est com­pa­tible avec ce que veut créer Jean Rott­ner au sein de la région Grand Est ?

Bri­gitte Klin­kert : Je ne sas pas exac­te­ment ce que Jean Rott­ner veut faire… Je n’ai pas sui­vi cela… Mais nous sommes en négo­cia­tion avec lui.

Le finan­ce­ment de la Col­lec­ti­vi­té territoriale

L’Alterpresse : Une dimen­sion nou­velle pour notre région Alsace mais dans quelle mesure aurez-vous les moyens finan­ciers pour assu­rer ces nou­velles compétences ?

Bri­gitte Klin­kert : Le dépar­te­ment ne tire plus ses res­sources des impôts locaux depuis quelques années. Evi­dem­ment, trans­fert de com­pé­tences veut dire trans­fé­rer des moyens pour les assu­mer. La mise en place de l’écotaxe sera éga­le­ment une entrée finan­cière sub­stan­tielle pour cette Collectivité.

L’Alterpresse : Pas de nou­veaux impôts en vue ?

Bri­gitte Klin­kert : Non, nous ne sommes pas dans ce registre. Quand je suis arri­vée à la tête du Dépar­te­ment, j’ai pro­po­sé à mes col­lègues, qui sont dans le même état d’esprit, un pacte bud­gé­taire qui exclut le recours à l’impôt, cela serait juste impos­sible à réaliser.

L’Alterpresse : Avez-vous des assu­rances de la part de la Région et de l’Etat d’obtenir les moyens finan­ciers liés aux nou­velles com­pé­tences que vous devrez assumer ?

Bri­gitte Klin­kert : Elé­ment impor­tant. Ce que nous deman­dons avec Fré­dé­ric Bier­ry, c’est que ce soit la loi qui mette cette Col­lec­ti­vi­té en place, sans ambigüi­té et qu’on ne puisse pas, en cas de chan­ge­ment de pré­sident de Région par exemple, reve­nir sur cette création…

L’Alterpresse : Et les enga­ge­ments finan­ciers seront éga­le­ment défi­nis par la loi…

Bri­gitte Klin­kert : Oui. Très fran­che­ment, nous en sommes au pro­jet et je dois voir Fré­dé­ric Bier­ry ces jours-ci pour voir com­ment avancer.

L’Alterpresse : Reve­nons à l’actualité immé­diate. Nous avons vu votre bud­get et avons été frap­pé que vous ayez pu déga­ger ces deux der­nières années, 104 mil­lions d’euros pour le rem­bour­se­ment de la dette. Cela fait près de 20% des dépenses d’activité… N’aurait-il pas été plus effi­cace de les affec­ter ailleurs, par exemple aux inves­tis­se­ments qui ne sont que d’environ 76 mil­lions d’euros ?

Bri­gitte Klin­kert : Il faut savoir qu’un gros tra­vail a été réa­li­sé pour réa­li­ser des éco­no­mies de fonc­tion­ne­ment et il faut saluer le tra­vail fait par Eric Strau­mann dans ce domaine. Aujourd’hui, nous avons tou­jours des contraintes bud­gé­taires mais avec mes col­lègues et dans la mesure de nos pos­si­bi­li­tés, nous sou­hai­tons clai­re­ment faire des inves­tis­se­ments plus impor­tants. Car c’est ain­si qu’on peut redy­na­mi­ser l’économie : si les dépar­te­ments veulent conti­nuer à gar­der leur place (et aujourd’hui on se rend compte jus­te­ment du fait des grandes régions que les dépar­te­ments ont toute leur place, que ce sont des col­lec­ti­vi­tés de proxi­mi­té irrem­pla­çables qui ne sont pas remises en ques­tion clai­re­ment aujourd’hui), il faut donc qu’ils répondent pré­sents en matière d’investissements.

Par ailleurs, nous allons conti­nuer à faire des éco­no­mies notam­ment de fonctionnement.

« Je suis pour l’équité territoriale »

L’Alterpresse : Le dépar­te­ment a fort à faire pour répondre aux défis de déve­lop­pe­ment dans toute la Sud Alsace… Avec ce que Mul­house est en train de vivre actuellement…

Bri­gitte Klin­kert : Abso­lu­ment et avec tout ce qui va se pas­ser aus­si dans le sec­teur des 3 Fron­tières, dans le sec­teur de Fes­sen­heim, il y  a là de beaux enjeux.

 

L’Alterpresse : Que pen­sez-vous de la place que prennent de plus les métro­poles. N’y a‑t-il pas là une concur­rence avec les dépar­te­ments qui  est en train de s’affirmer… L’Eurométropole de Stras­bourg donne un peu cette impression…

Bri­gitte Klin­kert : Il ne faut jamais oublier que les élus des dépar­te­ments, plus que d’être proches des ter­ri­toires, en sont issus. Je dis tou­jours que les conseillers dépar­te­men­taux ont de la boue à leurs sou­liers, on les connaît, ce sont eux, avec les maires, qu’on va voir quand il y a des problèmes…

Je suis une ardente défen­seuse de l’équité ter­ri­to­riale : j’y veille dans le Haut-Rhin entre autres entre les trois prin­ci­pales villes, Col­mar, Mul­house, Saint-Louis et les autres ter­ri­toires. Cela est du rôle du Conseil dépar­te­men­tal. Comme vous évo­quiez Stras­bourg, une étude récem­ment faite par France Stra­té­gie* démontre que ce n’est pas la métro­pole de Stras­bourg qui dyna­mise les ter­ri­toires du dépar­te­ment, mais que ce sont bien les ter­ri­toires du dépar­te­ment qui portent le dyna­misme vers Strasbourg.

Troi­sième élé­ment de réponse : l’eurométropole de Stras­bourg n’est pas des­ti­née à suivre le modèle lyon­nais cela a été clai­re­ment affirmé.

L’Alterpresse : Dans votre bud­get, on voit appa­raître le peu de moyens affec­tés à la ques­tion éco­no­mique et on com­prend pour­quoi puisque cela est du domaine de la Région. Le bud­get fait plus appa­raître vos inter­ven­tions sur les consé­quences éco­no­miques, comme si vous étiez les « pom­piers de ser­vice » pour répa­rer les dégâts… Peut-on ima­gi­ner que vous soyez plus à l’initiative avec la nou­velle Collectivité ?

Bri­gitte Klin­kert : Aujourd’hui, j’ai pas­sé ma mati­née à faire de l’économie. Je n’ai pas le droit d’en faire selon la loi Notre, mais depuis que je suis pré­si­dente, la moi­tié de mon temps est consa­cré aux choses éco­no­miques. Parce que nous sommes les élus de proxi­mi­té, il y a une confiance des chefs d’entreprise envers nous, et nous avons aus­si la chance d’avoir un outil qui tra­vaille « dans la den­telle » et qui a la confiance des entre­prises, c’est l’ADIRA qui fait vrai­ment un très beau travail.

Par le biais de la soli­da­ri­té, plus spé­ci­fi­que­ment de l’insertion, nous allons sur le ter­rain de l’économie. Un exemple : nous sommes en train de mettre en place, dans notre Direc­tion de la Soli­da­ri­té, en par­te­na­riat avec les acteurs de l’emploi et de  l’insertion sur le ter­rain, une cel­lule qui met en lien nos béné­fi­ciaires du RSA avec des entre­prises qui recherchent et qui ont beau­coup de mal à trou­ver des sala­riés. Non seule­ment, nous essayons de trou­ver par­mi nos béné­fi­ciaires du RSA des per­sonnes inté­res­sées mais nous nous effor­çons des les accom­pa­gner pour les ras­su­rer dans leur démarches de retour à l’emploi mais éga­le­ment de ras­su­rer les entre­prises prêtes à recru­ter ces béné­fi­ciaires du RSA.

Bilan du RSA bénévolat

L’Alterpresse : Est-ce que cela signi­fie que vous envi­sa­gez des contrats d’engagement récri­proque avec les entre­prises pri­vées comme cela se fait déjà avec les col­lec­ti­vi­tés ou les associations ?

Bri­gitte Klin­kert :  Non, là il s’agit juste d’une mise en contact. Je suis effa­rée par le nombre d’entreprises, d’artisans qui ne trouvent pas de sala­riés. Nous avons à pré­sent des béné­fi­ciaires du RSA qui font du béné­vo­lat dans les col­lec­ti­vi­tés ou les asso­cia­tions, mais ce béné­vo­lat doit aus­si être un trem­plin pour eux pour accé­der à l’emploi.

L’Alterpresse : Quel est le bilan que vous tirez de onze mois du dis­po­si­tif RSA que vous avez mis en place et qui a été tel­le­ment décrié…

Bri­gitte Klin­kert : Le RSA béné­vo­lat ne fonc­tionne pas depuis onze mois, car il a fal­lu du temps pour le mettre en place à par­tir de la déci­sion de février 2017. Il a vrai­ment démar­ré en sep­tembre 2017, en quatre mois nous avons 500 béné­fi­ciaires du RSA qui ont accep­té des mis­sions de béné­vo­lat. Et nous avons 700 pro­po­si­tions de postes…

L’Alterpresse : Pour l’instant vous n’avez donc pas pu répondre favo­ra­ble­ment à toutes les demandes des asso­cia­tions ou collectivités…

Bri­gitte Klin­kert : Evi­dem­ment, pour qu’un béné­fi­ciaire du RSA accepte une mis­sion de béné­vo­lat, il y a tout un tra­vail à faire par notre Direc­tion de la Soli­da­ri­té. Se posent des ques­tions comme l’emplacement géo­gra­phique, l’intérêt du béné­fi­ciaire pour la mis­sion pro­po­sée, et cela me conduit à pen­ser que 500 en quatre mois, c’est fran­che­ment un bon résultat.

L’Alterpresse :  A par­tir de ces infor­ma­tions, pou­vez-vous savoir si cette mesure a un impact sur l’emploi dans les col­lec­ti­vi­tés, ou bien de l’utilisation du béné­vo­lat pour com­pen­ser la perte de contrats aidés ou de postes fixes…

Bri­gitte Klin­kert : Ce n’est pas l’esprit de cette mesure !  Nous y veillons de très près, il y a une charte qui doit être signée par l’association ou la col­lec­ti­vi­té. Nous avons des par­te­naires à nos côtés qui nous aident à veiller au grain, il n’est pas ques­tion de rem­pla­cer des postes fixes…

L’Alterpresse : Est-ce que des col­lègues d’autres dépar­te­ments vous ont contac­tée en vue d’appliquer cette mesure chez eux ?

Bri­gitte Klin­kert : Oui, nous avons des col­lègues qui sont inté­res­sés et qui nous demandent des renseignements.

L’Alterpresse : Et les asso­cia­tions sont satis­faites ? Il y a moins de réac­tions que ne pou­vaient le pré­sa­ger les pro­tes­ta­tions à l’origine ?

Bri­gitte Klin­kert : Il est nor­mal que les gens s’interrogent, cela ne s’est jamais fait aupa­ra­vant. C’est tou­jours bien que tout le monde ne soit d’accord, car cela per­met d’affiner, d’aller plus loin. Aujourd’hui, c’est un dis­po­si­tif qui est tout à fait sécu­ri­sé, avec des mesures d’accompagnement.

L’Alterpresse : Savez-vous que beau­coup de béné­fi­ciaires poten­tiels du RSA ne le demandent même pas… Ne croyez-vous pas que votre condi­tion en décou­ra­ge­rait encore plus…

Bri­gitte Klin­kert :  Notre dis­po­si­tif n’est pas une condi­tion ! Il ne faut pas le voir comme cela, ce n’est pas une obli­ga­tion. Il s’agit d’une pro­po­si­tion que cha­cun est libre d’accepter. Nous voyons cela comme une mobi­li­sa­tion de la per­sonne, que cela peut lui don­ner un objec­tif d’activité dans la semaine, car ne pas tra­vailler, c’est ne plus se sen­tir inclus dans la société.

« Sto­ca­mine : Je main­tiens ma demande de désto­ckage total »

L’Alterpresse : Autre dos­sier impor­tant pour la région. Sto­ca­mine. Vous avez eu la chance de pou­voir accé­der au lieu de sto­ckage au fond de la mine. Qu’y avez-vous vu ?

Bri­gitte Klin­kert : Ce sont deux grandes gale­ries dans les­quelles appa­raissent des pro­blèmes de fluage de sel qui sous la pres­sion, déforment les gale­ries, réduisent l’espace de sto­ckage et com­pliquent de ce fait l’enlèvement des matières qui y sont dépo­sées. On a pu voir aus­si le chan­tier expé­ri­men­tal des futurs bou­chons en béton qui devraient per­mettre d’isoler Sto­ca­mine des gale­ries voisines.

Je vou­drai quand même rap­pe­ler qu’un accord ini­tial avait été éta­bli pour assu­rer la réver­si­bi­li­té du sto­ckage. Et les pro­blèmes de fluage, d’inondation, n’avaient, à cette époque, jamais été évo­qués. La ques­tion que je me pose, c’est que ces « big-bags » qui contiennent ces déchets sont certes dif­fi­ciles à dépla­cer dans la gale­rie où l’incendie avait sévi. Mais les autres ont été dépla­cés dans la gale­rie pour faire le tri et je ne com­prends pas pour­quoi ils n’ont pas été sor­ti à cette occa­sion, j’ai du mal à accep­ter cela.

Ma posi­tion a été confor­tée lors de cette visite et compte tenu des risques réels d’ennoiement de ces gale­ries dans les­quelles sont entre­po­sés encore des déchets dan­ge­reux et du risque pour la qua­li­té des eaux en Alsace, je main­tiens ma demande du désto­ckage de tous les déchets.

L’Alterpresse : Pour­tant, le pré­fet main­tient son arrê­té et les tra­vaux de désto­ckage sont arrê­tés. Pen­sez-vous inter­ve­nir pour que les tra­vaux reprennent ?

Bri­gitte Klin­kert : Vous savez qu’il y a une pro­cé­dure en cours, nous pour­sui­vons notre pro­cès contre cet arrêté.

L’Alterpresse : Il y a consti­tu­tion d’un groupe d’élus locaux qui se défi­nit comme le seul inter­lo­cu­teur auprès du minis­tère. En faites-vous partie ?

Bri­gitte Klin­kert : Oui, je suis par­mi ce groupe d’élus. Le pré­fet, lui, est le repré­sen­tant de l’Etat dans le dépar­te­ment. Nous nous adres­sons au Ministre.

Fes­sen­heim : Cinq axes pour trou­ver des solutions

L’Alterpresse : Fes­sen­heim. Vous avez accom­pa­gné le ministre et lui avez fait des propositions…

Bri­gitte Klin­kert : J’ai été occu­pé durant deux jours par Fes­sen­heim ! Nous avons  remis au ministre, un docu­ment au nom de l’ensemble des élus, des pro­po­si­tions avec un plan de tran­si­tion éner­gé­tique et éco­no­mique. Cinq axes : créer une zone d’activité fran­co-alle­mande à proxi­mi­té de la Cen­trale, des inves­tis­se­ments d’avenir avec un espace de recherche trans­fron­ta­lier tour­né vers l’énergie et les maté­riaux de demain, ain­si que vers l’industrie et l’agriculture de demain. Ensuite ali­men­ter le dépar­te­ment en éner­gie exclu­si­ve­ment renou­ve­lable d’ici une dizaine d’années (éolien, solaire, métha­ni­sa­tion, géo­ther­mie) mais aus­si le sto­ckage de l’énergie, la construc­tion d’une cen­trale au gaz « vert ».

Les deux autres axes portent sur la fis­ca­li­té et, sur le plan social avec lequel j’aurai d’ailleurs dû com­men­cer et dans lequel nous incluons les pres­ta­taires et sous-traitants.

Compte tenu des com­pé­tences, le plan social sera assu­mé par l’Etat en lien avec la Région.

Sur le fond de ma pen­sée, je crois qu’on ferme un peu trop vite et je plaide avec un espoir d’y arri­ver pour repous­ser la fer­me­ture en 2021 ou 2022 pour com­men­cer à concré­ti­ser la redy­na­mi­sa­tion éco­no­mique de ce territoire.

Le dépar­te­ment n’a pas per­du de temps sur cette affaire : nos cinq axes sont des vraies pro­po­si­tions qui ont été pro­fon­dé­ment étudiées.

Les repré­sen­tants de la muni­ci­pa­li­té de  Frei­burg, ceux de la Chambre de com­merce de Frei­burg, étaient là lors de la visite du Ministre. Il y a une volon­té de leur part de s’impliquer dans la revi­ta­li­sa­tion du territoire.

Main­te­nir le plu­ra­lisme de la presse en Alsace

L’Alterpresse : Une der­nières ques­tion : que pen­sez-vous de la déci­sion du Cré­dit Mutuel de fer­mer l’imprimerie de Mul­house et des risques que cela fait poser au plu­ra­lisme de la presse en Alsace ?

Bri­gitte Klin­kert : On nous a assu­ré que nous allions conser­ver les deux quo­ti­diens, les DNA plus dans le Bas-Rhin et L’Alsace plus dans le Haut-Rhin. Il y a déjà une mutua­li­sa­tion faite au niveau des rédac­tions. Bien évi­dem­ment, je regrette la fer­me­ture de l’imprimerie de Mul­house mais mal­heu­reu­se­ment elle n’est plus viable éco­no­mi­que­ment d’après les infor­ma­tions qu’on m’a données.

En tout cas, j’ai expri­mé auprès de la direc­tion d’Ebra les pré­oc­cu­pa­tions du conseil dépar­te­men­tal car il y a des réper­cus­sions sur les per­son­nels, cela va deman­der des dépla­ce­ments des per­sonnes, il faut donc des mesures d’accompagnement. Je lui ai éga­le­ment fait part de notre déter­mi­na­tion pour le main­tien de deux titres en Alsace. C’est effec­ti­ve­ment une pré­oc­cu­pa­tion pour qu’il y ait encore un plu­ra­lisme de l’information mais sur­tout que les spé­ci­fi­ci­tés haut-rhi­noises puissent être prises en compte.

Si le groupe Ebra pou­vait déve­lop­per sur Mul­house son pole digi­tal, avec les inves­tis­se­ments à la fois humains et finan­ciers, cela répon­dra à un sou­hait de notre part. Et nous en avons fait part au Cré­dit Mutuel.

* http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/fs-na-64-dynamique-emploi-metropoles-30-novembre-2017.pdf

Pro­pos recueillis par Michel Muller