Alsace: l’enseignement bilingue au rapport

GYM NEUROTONIC

La cause est entendue : bilinguisme et plurilinguisme précoces, loin d’être handicapants, constituent un bénéfice et un avantage cognitif documenté, chaque jour, par les neurosciences. Et cela notamment lorsqu’ils ont cours au plus tôt au sein du milieu familial et/ou pendant le temps de scolarité. L’imprégnation bilingue protégerait, ou du moins retarderait, l’apparition des maladies neurodégénératives, telles Alzheimer, ou renforcerait la flexibilité mentale du double locuteur, c’est à dire ses dispositions à l’attention, l’inhibition, et la sélection, notamment.

Mais, selon certains chercheurs, c’est surtout le principe de continuité dans l’imprégnation qui faciliterait les apprentissages, et permettrait le déploiement de capacités d’adaptation supérieures. La psychologue Ellen Bialystok, enseignante à l’Université de York au Canada, et spécialiste mondiale du plurilinguisme, le formule ainsi: «Les bénéfices du bilinguisme augmentent avec sa durée, et plus on pratique, mieux c’est».

Pour autant, il ne suffit pas d’établir l’état des connaissances scientifiques pour justifier inconditionnellement des vertus de l’application d’un volontarisme bilingue, fût-ce à l’échelle régionale. Encore faut-il anticiper les conditions (sociales notamment) de son déploiement, soutenir ses besoins de financement, et rendre possible son inscription dans le long terme.

TRÉSOR D’ALSACE

A cet égard, les collectivités territoriales alsaciennes (conseil régional et conseils départementaux du Haut-Rhin et Bas-Rhin), toutes cosignataires d’un accord-cadre sur le bilinguisme avec l’État (période 2018-2022), versent chaque année une obole de 3 millions d’euros à un « fonds de concours langue et culture régionale ». L’Alsace étant le seul espace linguistique où les collectivités contribuent financièrement à un tel niveau, pour favoriser l’enseignement de l’allemand dans le premier degré.

Et le secret de polichinelle qu’évente enfin Bruno Studer, député LRER du Bas-Rhin, dans un rapport de 115 pages, intitulé: “8 propositions pour un enseignement bilingue ambitieux au service du territoire“, permet d’illustrer combien cette coûteuse architecture politico-linguistique souffre de paradoxes et d’insuffisances considérables.

LE JACOBIN SANS PEINE

Ainsi, feu la région Alsace a choisi d’opter pour un enseignement paritaire dit “par immersion”. Soit 12 heures de français alternant avec 12 heures d’allemand, assurées par un enseignant par matière (dit principe ou méthode de Ronjat-Grammont, du nom de linguistes patentés). Pour Jules Ronjat, linguiste de langue occitane, il s’agissait en 1913 (année de sa soutenance doctorale) de normaliser ou de tutorer l’apprentissage du bilinguisme chez l’enfant, dans un contexte ou le jacobinisme gouvernemental se montrait encore farouchement hostile à l’endroit des “patois”, considérés comme nocifs, eu égard à la perspective de consolidation républicaine. N’évoquons pas même le sort de l’alsacien, dont l’usage avait été soustrait, par l’annexion allemande de 1871, à la normativité linguistique des jacobins du verbe.

85% des classes bilingues alsaciennes fonctionnent ainsi selon le principe paritaire, alors même que rien n’est venu jusqu’ici démontrer l’avantage ou l’efficacité supérieure d’un tel fractionnement indifférencié sur les apprentissages. Studer évoquant la piste d’un enseignement progressif, fonction du niveau des élèves, plutôt que paritaire. En région catalane, ainsi qu’il l’illustre dans son rapport, le maître est de plein exercice sur sa classe, que ce soit en français ou en catalan. Mais, conclut Studer, “Certaines associations craignent par ailleurs que l’enseignement des deux langues par un maître ne pousse à enseigner davantage en français qu’en allemand”. Cette allégation repose-t-elle sur un fondement autre qu’un postulat paranoïde de la part de ces associations ? Peut-être pas, mais pour des raisons objectives, comme nous allons le voir.

Après 25 ans de bilinguisme en Alsace, activement promu à l’aune des années 90 par des associations telles “ABCM Zweisprachigkeit” (apprentissage du bilinguisme dès la classe de maternelle), laquelle comptabilise aujourd’hui plus de 1200 élèves sur 11 établissements de maternelle et d’élémentaire, (et sur laquelle il y aurait beaucoup à dire, notamment sur les raisons de l’impressionnant turnover de ses enseignant-e-s), il est stupéfiant de constater qu’il n’y a pas eu d’évaluation sérieuse et continue du niveau de maitrise linguistique des élèves de section bilingue, sur l’ensemble des écoles publiques et privées ouvertes au cursus (hormis en 2006 et partiellement en 2014). 28 900 élèves parmi 180 000 (soit 16,1 %) que totalise l’Académie de Strasbourg en 2017 sont pourtant concernés. L’augmentation a d’ailleurs été de 100% en l’espace d’une décennie !

LES AVENTURIERS DE LA LANGUE PENDUE

En matière d’exercice professionnel, le concours de recrutement des enseignant-e-s du bilingue comporte bien évidemment une épreuve de langue allemande, qui s’ajoute à celles dévolues aux candidat-e-s de la voie ordinaire. Pour autant, le rectorat a toujours eu recours à du personnel contractuel, en nombre variable chaque année, et cela est aussi vrai pour la filière monolingue.

En revanche, la gestion des personnels contractuels a longtemps été “sous-traitée” par d’autres structures publiques, ainsi qu’il est rappelé ici. Ce n’est qu’à la rentrée 2018 que le rectorat de Strasbourg a directement intégré ce personnel en son sein. Un volant de salarié-es précaires, et trop peu formé (10 jours par an depuis 2016 !), soumis à rude épreuve chaque nouvelle rentrée scolaire, puisqu’il ne connait son lieu d’affectation que quelques jours avant la rentrée, si celui-ci n’est pas encore modifié au tout dernier moment ! Les personnels contractuels ne sont en effet jamais affectés durablement sur un poste. La quasi-totalité change donc d’affectation chaque rentrée scolaire, ce qui ne facilite pas la cohérence pédagogique des équipes et des pratiques sur le long terme.

De manière générale, le rapport souligne à juste titre la pénibilité particulière du personnel enseignant bilingue, et partant, sa souffrance, que nos sources confirment à l’identique.

En effet, il y est question de manière insistante, d’un “manque de ressources humaines”. La formule est à considérer dans ses divers aspects, qui tous participent d’une frustration générale, aussi bien de la part du personnel enseignant (y compris monolingue, car cela retentit sur tout le personnel), des associations de parents d’élèves, que des syndicats d’enseignants.

LOST IN TRANSLATION

Comment pourrait-il en être autrement ? Le volume d’ouverture de classes (on parle de “montée en charge”) s’opère à marche forcée à raison de 25 à 30 unités chaque rentrée scolaire. Ce qui nécessite le recrutement de 12,5 à 15 enseignant-e-s germanistes à temps plein. Cet accroissement de l’offre peut-être requis par l’institution, les collectivités territoriales, voire même un groupe de parents, qui peut solliciter aisément l’ouverture d’une section. Or, le contexte est rendu particulièrement tendu, au regard des difficultés de recrutement d’enseignants en langue allemande que connait la région. A la rentrée 2017, par exemple, il manquait 25 enseignants pour satisfaire les demandes d’ouvertures.

Au demeurant, les chiffres alarmants des candidats aux concours de l’enseignement illustrent la situation critique qui affecte l’enseignement des matières générales, comme les langues vivantes ou les mathématiques.

Mais examinons alors le détail des raisons pour lesquelles ces recrutement sont rendus particulièrement ardus, dans le contexte de l’enseignement bilingue:

– Les candidats au concours sont trop peu nombreux. Le nombre de présents étant égal au nombre de postes ouverts, aucune sélectivité n’est possible, si bien que des postes au concours restent vacants faute de candidat-e suffisamment compétent.

– plus de 10% des admis au concours démissionnent chaque année ! En 2017/2018, dans le Bas-Rhin, on totalisait 37 recrutements pour 33,5 démissions. De 2015 à 2018, on accuse donc un déficit de 72 enseignant-e-s dans le Bas-Rhin (chiffres du rapport Studer) !

– En 25 ans de bilinguisme alsacien, on compte à peine 3 modestes manuels d’enseignement dédié (l’un de mathématiques tous niveaux, l’autre de géographie, niveau CM1/CM2, et enfin une méthode de grammaire à partir du CE2), inadaptés aux besoins multiples et concrets des enseignant-e-s. De sorte que tout est à créer soi-même dès lors que l’on intervient dans ces sections. Comme si la charge de travail n’était pas assez importante en temps ordinaire, il s’y ajoute donc les longues heures de préparation.

– Les classes bilingue sont majoritairement double, triple ou quadruple niveaux, facteur de travail supplémentaire harassant pour le personnel enseignant, qui doit donc préparer autant de cours adaptés aux niveaux enseignés chaque jour.

– L’alternance entre classes est également source de surcharge mentale, dans la mesure où il induit un temps encore supplémentaire de coordination et de partage des tâches entre 2, voire 3 ou 4 collègues !

– Les enseignant-e-s du bilingue sont rarement des locuteurs natifs de la langue allemande. Les objectifs d’immersion complète sont donc difficiles à tenir, car les réflexes restent spontanément à l’usage du français en de multiples situations, notamment quand les enseignant-e-s cherchent à rassurer les enfants, ou à se faire précisément comprendre de leurs élèves.

– Ce faisant, les enseignant-e-s sont pris-e-s dans des logiques et des injonctions contradictoires. L’institution exige d’eux et d’elles une expression allemande continue et pédagogiquement adaptée. Or, les parents, dont certains aiment à s’instituer conseiller pédagogique, peuvent décréter que le niveau de langue mis en œuvre par l’enseignant-e est trop extensif, ou au contraire trop exclusif pour leurs enfants…

– 1350 euros de revenu mensuel pour une enseignante contractuelle, de niveau bac+5, auxquels s’ajoutent 1200 euros bruts en prime annuelle, c’est assez pour dissuader toute volonté d’embrasser durablement la carrière, fut-ce dans le cadre d’un service public d’éducation.

Complétons enfin le tableau clinique par une dernière considération: les chiffres de la “déperdition” du bilinguisme entre les classes de l’école maternelle et du primaire, sont assez éloquents. En total cumulé, on atteint plus de 60% d’abandon tout au long du premier degré scolaire, dont une chute spectaculaire de 25% au seul niveau du CM2/6ème de collège.

On touche ici à l’aspect sociologique de la situation du bilinguisme, notamment au regard des attentes parentales, que le rapport n’interroge d’ailleurs pas. Le fait est que l’enseignement bilingue est, à son détriment, un facteur additionnel de stress, ou d’angoisse scolaire, trop souvent l’apanage des élèves français, de manière générale. La pression sociale à la réussite, et à la performance scolaire, incite ainsi des parents à se désinvestir progressivement du bilinguisme, perçu comme pesant sur leurs disponibilités personnelles, et la capacité de travail de leurs enfants, dès lors qu’il est cause de surinvestissement familial. De là à supposer que l’administration escompte sur ce renoncement pour n’avoir pas à s’engager véritablement dans l’édition de manuels adaptés à toutes les matières et niveaux des cycles scolaires, il n’y a qu’un pas, que l’on s’autorise à franchir !

LANGUE DE FOI

Face à ces défis nombreux, le rapport, à l’instar des demandes de syndicats et d’associations de parents d’élèves, propose un moratoire dans la poursuite de la création de classes bilingues. Repenser les formations, les rémunérations, faciliter au mieux le travail des enseignants au quotidien en leur facilitant l’accès à des ressources de qualité, devraient être des mesures prioritaires, afin d’assurer et garantir un développement pérenne du bilinguisme, ce que le rapport n’expose pas franchement.

Sans compter que l’on ne sort jamais vraiment de l’ambiguïté, quand on choisit d’inscrire son enfant en filière bilingue. Sinon, pourquoi préférer l’apprentissage du Hochdeutsch au détriment de l’alsacien, langue régionale vernaculaire (ce que commence à faire ABCM) ? Le rapport, ainsi que les institutions, valorisent volontiers la dimension culturelle de la langue allemande, mais c’est bien le préjugé et la perspective économique ou professionnelle, qui emporte les faveurs des parents quand on les interroge… Cette vision instrumentale du bilinguisme n’en fait donc pas un liant culturel durable, sauf à considérer que l’école publique ait pour mission de préformer les salariés de l’économie allemande ou suisse…

A propos de perspectives salariales, le syndicat SE-UNSA, cité dans le rapport, a fait circuler un questionnaire anonyme auprès du personnel enseignant bilingue, afin de mieux connaitre ses besoins et difficultés. Il en résulte essentiellement que… il n’y a presque pas eu de réponse !

L’indifférence, ou une certaine hostilité syndicale, n’explique pas un tel niveau de mutisme. La résignation, la peur de la hiérarchie, le doute, en revanche, semblent alimenter négativement une forme d’évitement et de repli de la part des enseignant-e-s. Peut-être aussi l’absence de vision d’ensemble quant au sens donné à leurs apprentissages, dans un contexte où l’autorité du maître est souvent remise en cause.

Après 25 années d’un bilinguisme alsacien dont les transcriptions administratives et politiques demeurent inachevées, maladroites et clientélistes, il serait plus que temps que le politique et l’administration de tutelle reprennent langue avec des enseignant-e-s dévoué-e-s qui animent et assurent au quotidien les apprentissages auprès de quelques 30 000 élèves des écoles bilingues en Alsace. En leur octroyant notamment une reconnaissance réelle, laquelle vaut pour tous les enseignant-e-s, et des moyens adaptés pour remplir leurs missions, satisfaire leurs ambitions, et celles de leurs élèves.

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Gundulf de Fronde

Passager clandestin du journalisme, dictateur technique et ouaibemestre omniscient.

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