« Le sou­ve­rain n’est pas le citoyen, mais l’État-nation. Cette construc­tion démo­cra­tique se fonde sur l’idée qu’au-dessus des inté­rêts indi­vi­duels ou col­lec­tifs s’érige non pas une nation, mais un État, l’État-nation, impo­sant son arbitraire »

Long­temps latente, voi­là que sur­git à l’occasion du mou­ve­ment des « gilets jaunes », outre la reven­di­ca­tion sociale, la reven­di­ca­tion de la par­ti­ci­pa­tion citoyenne à la vie de la nation, met­tant en ques­tion un pou­voir des­cen­dant et par­fois condes­cen­dant, un pou­voir hyper cen­tra­li­sé et par trop hors-sol.

Dans ce dis­cours alsa­cien à la nation fran­çaise, nous appe­lons la France à une réno­va­tion d’un sys­tème né de la cen­tra­li­sa­tion monar­chique et du rai­dis­se­ment révo­lu­tion­naire, afin de l’adapter aux dyna­miques poli­tiques et sociales contemporaines. 

L’Alsace, qui voit ce qui se fait ailleurs, est bien pla­cée pour appe­ler la France à une nou­velle gou­ver­nance, à une régé­né­ra­tion de la Répu­blique fon­dée sur l’acceptation de la plu­ra­li­té et de la mul­ti­po­la­ri­té, de la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive et par­ti­ci­pa­tive, non pour elle-même, mais pour la démo­cra­tie, par impé­ra­tif catégorique. 

On ne le sou­ligne pas assez, mais le mode de gou­ver­nance à la fran­çaise a aus­si un coût qui fait, en grande par­tie, que la France détient, notam­ment en rai­son des iner­ties et de l’entropie que le sys­tème génère, le record des pré­lè­ve­ments obli­ga­toires en Europe. 

Citoyen et citoyen­ne­té (1)

La citoyen­ne­té sup­pose une adhé­sion aux prin­cipes uni­ver­sels de droit et de jus­tice et se concré­tise par la par­ti­ci­pa­tion démo­cra­tique à la vie de la cité, du pays, de l’Europe et du monde. Elle doit être conçue comme une coges­tion (Mit­bes­tim­mung) qui entraîne une cores­pon­sa­bi­li­té (Mit­ve­rant­wor­tung). En ce sens natio­na­li­té et citoyen­ne­té doivent être repen­sées. Il ne peut y avoir de réduc­tion de l’une à l’autre. Et n’est-ce pas parce que nous sommes nous-mêmes en crise que nous avons du mal à nous situer au niveau euro­péen et mon­dial. Si la concep­tion fran­çaise de la citoyen­ne­té consacre le triomphe de l’individu décon­nec­té de ses socia­li­tés de proxi­mi­té et du citoyen bran­ché sur la seule nation, elle la fait aus­si résul­ter d’une homo­gé­néi­sa­tion cultu­relle des citoyens, citoyens aux­quels il est per­mis de par­ti­ci­per à la vie de la nation, non pour y expri­mer un pou­voir individuel,mais pour y rem­plir par le vote un pou­voir inter­mit­tent confié par la nation. Ce fai­sant l’individu n’est pas un Sujet et le citoyen ne peut être Alsa­cien. Il n’y a véri­ta­ble­ment dans ce sys­tème de Sujets que le jour des élec­tions. Il est temps que la démo­cra­tie inter­mit­tente cède la place à la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive et par­ti­ci­pa­tive. Le désen­chan­te­ment de la chose poli­tique et publique s’explique pour beau­coup par la désap­pro­pria­tion du citoyen jus­te­ment de la chose poli­tique et publique. Le citoyen veut être sujet !

« Le citoyen sup­pose la cité. Or les États contem­po­rains sont rare­ment à l’image de cités véri­tables. La plu­part d’entre eux s’avèrent trop grands et cen­tra­li­sés pour que l’homme ait le sen­ti­ment de par­ti­ci­per à leur fonc­tion­ne­ment et puisse effec­ti­ve­ment le faire. Les liber­tés sont en outre bien trop réduites pour que l’on puisse appli­quer aux sujets le noble mot de citoyen »(2).

Ce fai­sant, le sou­ve­rain n’est pas le citoyen, mais l’État-nation. Cette construc­tion démo­cra­tique se fonde sur l’idée qu’au-dessus des inté­rêts indi­vi­duels ou col­lec­tifs s’érige non pas une nation, mais un État, l’État-nation, impo­sant son arbi­traire (3) au nom de l’intérêt com­mun, c’est-à-dire essen­tiel­le­ment de la rai­son d’État. Sujet ou citoyen ? On pour­rait ain­si résu­mer les débats sur le pou­voir poli­tique. S’opposer à l’arbitraire, construire un savant édi­fice où poids et contre­poids viennent limi­ter l’exercice de l’autorité doit être le pre­mier sou­ci de tout démocrate.

Cen­tra­lisme

La cri­tique prin­ci­pale adres­sée au cen­tra­lisme réside dans la mise à dis­tance du pou­voir et dans sa forte concen­tra­tion, un pou­voir qui se ferme sur lui-même, au détri­ment de ceux qui le subissent, indi­vi­dus ou col­lec­ti­vi­tés, qui ne peuvent agir sur les choses dont ils n’ont pas la maîtrise. 

« L’éloignement des centres de déci­sion par rap­port à ceux qui les appliquent, ou à ceux sur les­quels ils s’appliquent, engendre l’hypertrophie du centre, le des­sè­che­ment de la péri­phé­rie, et mul­ti­plie les obs­tacles à la cir­cu­la­tion du sens com­mun. »(4).

Que l’on ne s’y trompe, ce sys­tème ne pro­pose pas, aujourd’hui, plus de liber­té, plus d’égalité ou plus de fra­ter­ni­té que les démo­cra­ties voi­sines fon­dées sur l’union dans la diver­si­té, peut-être même moins. Ce n’est donc qu’un modèle, peut-être jus­ti­fié his­to­ri­que­ment, mais dont la rai­son d’être est d’ailleurs aujourd’hui lar­ge­ment remise en ques­tion, notam­ment par ce qui est désor­mais néces­saire ou reven­di­qué, à savoir l’extension de la citoyen­ne­té à de nou­veaux champs, la recon­nais­sance de la diver­si­té cultu­relle, l’établissement de la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive et par­ti­ci­pa­tive, la construc­tion euro­péenne (5)… Si la France était décen­tra­li­sée, régio­na­li­sée, voire fédé­ra­li­sée, la Répu­blique ne serait-elle plus une répu­blique, la nation ne serait-elle plus une nation et la France ne serait-elle plus la France ? 

La réponse des uns et des autres sépare ceux qui mettent en avant un pou­voir des­cen­dant et indi­vis, de ceux qui sou­haitent un pou­voir ascen­dant et par­ta­gé, les répu­bli­cains et les démo­crates, ceux qui ne jurent que par la fusion de l’État et de la nation, de ceux qui pré­co­nisent leur dissociation. 

Remettre le cen­tra­lisme en ques­tion, c’est tou­cher au prin­cipe de l’État-nation et c’est tou­cher « à la tare la plus pro­fonde de la pen­sée poli­tique fran­çaise : son jaco­bi­nisme latent. Celui-ci est une défor­ma­tion de l’idéal de 1789 sous l’empire du com­plexe d’uniformité. Il nous pré­sente le spec­tacle curieux d’une doc­trine pro­fon­dé­ment démo­cra­tique dans son essence puisqu’elle pro­clame la pri­mau­té de la per­sonne et place la liber­té au pre­mier rang des buts de la poli­tique, abou­tis­sant à des méthodes dic­ta­to­riales qui n’ont rien à envier à celles des sys­tèmes les plus réac­tion­naires. Ain­si, dans le cas de l’Alsace, les mêmes hommes qui ne ces­se­ront de pro­cla­mer leur atta­che­ment aux idéaux de la Révo­lu­tion cher­che­ront à ravir à des popu­la­tions patrio­tiques leurs ins­ti­tu­tions, leurs tra­di­tions, leur langue, sans même se rendre compte qu’ils se trouvent en contra­dic­tion avec les prin­cipes dont ils pré­tendent s’inspirer. » (6)

La dés­éta­ti­sa­tion de la nation et de la citoyenneté

L’État a dans nos socié­tés un rôle émi­nent à jouer pour assu­rer l’ordre social (Nachtwäch­ters­taat), et pour réa­li­ser une juste répar­ti­tion des richesses et garan­tir la pro­tec­tion sociale des citoyens (Wohl­fahrtss­taat). La nation poli­tique demeure un lien indis­pen­sable et le lieu de la soli­da­ri­sa­tion des indi­vi­dus. Ce qui pose pro­blème, c’est la confu­sion entre l’État et la nation, c’est-à-dire l’État qui s’attribue la nation, l’État-nation. Le prin­ci­pal défaut de l’État-nation réside dans le natio­na­lisme poli­tique. Tant il est ubi­quiste et tout-puis­sant. Tant il s’insère dans la vie des indi­vi­dus et conduit celle de la col­lec­ti­vi­té. Tant il contient les germes de l’intolérance, du com­mu­nau­ta­risme et du tota­li­ta­risme. Il faut sor­tir de l’État-nation en dis­so­ciant l’État et la nation, l’État et la citoyen­ne­té, la nation et la citoyen­ne­té, afin que de per­mettre la plu­ra­li­té de la nation et de la mul­ti­pli­ci­té de la citoyen­ne­té. Chaque chose à sa place et une place pour chaque chose. C’est le grand défi que la France doit rele­ver si elle veut sur­vivre dans un monde en plein bou­le­ver­se­ment. Dans un monde où les popu­la­tions sont de plus en plus ins­truites (n’oublions pas que l’État-nation a été conçu à une époque d’illettrisme), où les reven­di­ca­tions pour une juste prise en compte des diver­si­tés cultu­relles et un éta­blis­se­ment de droits cultu­rels y affé­rents se font de plus en plus pres­santes, où l’établissement de nou­veaux pou­voirs infra et supra natio­naux exige une exten­sion cor­res­pon­dante de la citoyen­ne­té, où l’imposition d’un modèle cultu­rel est de moins en moins tolé­rée, où les mar­chés se glo­ba­lisent, où se créent des ghet­tos d’exclusion et des îlots de pau­vre­té et où les pro­blèmes poli­tiques, éco­no­miques, sociaux et éco­lo­giques dépassent de plus en plus sou­vent le cadre natio­nal, l’État-nation montre ses limites et son temps semble compté. 

« Il faut le dire très clai­re­ment et d’emblée, l’État natio­nal tel qu’on l’a connu en Europe depuis la fin du XVIIIe siècle est en voie de dis­pa­raître. Il sub­sis­te­ra, certes, des États natio­naux jouant des rôles impor­tants dans les équi­libres poli­tiques et sociaux de l’ensemble euro­péen, mais les modes d’intervention et les com­pé­tences des dits États vont être pro­fon­dé­ment trans­for­més et com­mencent déjà à l’être. »  (7)

Démo­cra­tie déli­bé­ra­tive et participative

Il s’agit de sor­tir d’une pro­cé­dure de déter­mi­na­tion de la volon­té poli­tique par la seule représentation/délégation. Le bien com­mun doit être légi­ti­mé par la for­ma­tion dis­cur­sive de la volon­té, c’est-à-dire par le consen­sus obte­nu par la libre et juste dis­cus­sion des inté­res­sés en vue d’une géné­ra­li­sa­tion de l’intérêt de tous. C’est sur le débat que doivent repo­ser les déci­sions, débat qui doit être pris en compte juri­di­que­ment par les assem­blées élues. La déci­sion doit résul­ter d’un mode dis­cur­sif de la for­ma­tion de la volon­té géné­rale, c’est-à-dire qu’elle doit être le fruit d’une argu­men­ta­tion effec­tuée dans le but d’obtenir un consen­sus accep­table par tous au tra­vers du dia­logue. Ce dia­logue idéal est basé sur l’intersubjectivité, l’intercompréhension et la rai­son com­mu­ni­ca­tion­nelle. C’est la coopé­ra­tion entre des opi­nions dif­fé­rentes et des inté­rêts diver­gents qui per­met de déga­ger une homo­gé­néi­té de l’hétérogène, c’est-à-dire un consen­sus. Cha­cun doit pou­voir pré­sen­ter son argu­men­ta­tion et recon­naître les argu­ments alter­na­tifs et être en mesure de les faire siens, c’est-à-dire d’accepter les normes et les règles. Ce qui néces­site une édu­ca­tion à l’empathie ou Einfüh­lung. Cet « agir com­mu­ni­ca­tion­nel » ou kom­mu­ni­ka­tives Han­deln fon­dé sur une « éthique de la dis­cus­sion » une Dis­kur­se­thik, ou règles per­met­tant de pro­duire des normes et de jus­ti­fier les déci­sions, concep­tua­li­sé par Jür­gen Haber­mas et Karl Otto Apel, doit pou­voir s’inscrire dans un espace public le plus éten­du pos­sible. Il implique que les ins­tances déci­sion­nelles s’ouvrent lar­ge­ment aux ins­tances déli­bé­ra­tives ou de for­ma­tion de l’opinion. Le peuple doit être le véri­table por­teur de la poli­tique, même s’il ne décide pas direc­te­ment, un peuple par­ti­ci­pant, déli­bé­rant et per­ma­nent et pas uni­que­ment votant, râlant et inter­mit­tent. L’accomplissement de l’individu passe par celui d’autrui. L’accomplissement de l’union passe par celui de la diver­si­té. L’accomplissement de la démo­cra­tie poli­tique passe par celui de la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive et participative.

Pou­voir et responsabilité

La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive a mon­tré les limites de son effi­ca­ci­té. Une évo­lu­tion s’impose, sauf à vou­loir lais­ser la porte ouverte à tous les extré­mismes. Mais à quoi doit res­sem­bler la démo­cra­tie dans une socié­té plu­ra­liste, com­plexe, dyna­mique et pro­gres­sive ? À l’évidence, les concep­tions tra­di­tion­nelles du pou­voir et de la façon dont il s’applique doivent être révi­sées et com­plé­tées. Un chan­ge­ment de para­digme en faveur de la prise de res­pon­sa­bi­li­té et de l’engagement doit don­ner de nou­velles chances à la démo­cra­tie. Il faut sor­tir du cercle vicieux de la frus­tra­tion poli­tique et remettre en ques­tion l’acquisition égoïste du pou­voir et la mani­pu­la­tion du citoyen et faire entrer la res­pon­sa­bi­li­té citoyenne et l’engagement citoyen dans le sys­tème poli­tique en tant que fon­de­ment et élé­ment struc­tu­rant de la démo­cra­tie. La res­pon­sa­bi­li­té et l’engagement ne sont pas à com­prendre comme rele­vant d’une fonc­tion d’élite, mais comme préa­lable de chaque agis­se­ment indi­vi­duel et comme condi­tion de l’activité poli­tique. Le cœur de la poli­tique ne doit plus être la concur­rence pour le pou­voir, mais la concur­rence pour la meilleure solu­tion aux pro­blèmes, non plus la seule élec­tion, mais la res­pon­sa­bi­li­té et l’engagement. Ce prin­cipe peut opé­rer si la res­pon­sa­bi­li­té et l’engagement sont dis­so­ciés de la per­sonne et asso­ciés prio­ri­tai­re­ment à la chose, c’est-à-dire aux déci­sions. L’objectif pre­mier des démo­crates devrait être, non pas la prise et la conser­va­tion du pou­voir pour exis­ter per­son­nel­le­ment, mais la prise de res­pon­sa­bi­li­té et l’engagement pour la pro­tec­tion des liber­tés indi­vi­duelles et la ges­tion du bien commun.

Le post-natio­na­lisme

Il est pos­sible d’être uni dans la diver­si­té. C’est même une néces­si­té. La diver­si­té, lorsqu’elle est recon­nue et pra­ti­quée rejette l’exclusion ou la sépa­ra­tion, comme elle repousse l’homogénéisation. Pour cela, il convient de rele­ver le défi du plu­ra­lisme cultu­rel en com­bi­nant l’unité poli­tique avec la mul­ti­pli­ci­té des appar­te­nances. En France, la nation est affaire d’État. Et la forme de culture natio­nale déve­lop­pée par l’État ignore les sub­cul­tures et la diver­si­té lin­guis­tique. Il ne peut pas en être autre­ment selon cet ordre des choses. Car dans ce concept le fon­de­ment de la nation n’est qu’insuffisamment la culture poli­tique ou la loi fon­da­men­tale, et bien plus la culture domi­nante, « die Leit­kul­tur », c’est-à-dire une culture natio­nale qui mar­gi­na­lise, les appar­te­nances secon­daires, un concept de la nation qui eth­ni­cise celle-ci par la construc­tion de l’unicité de la langue, de l’histoire et de la culture. La Répu­blique connaît, mais elle ne recon­naît pas. Le post-natio­na­lisme qui fait du plu­ra­lisme un impé­ra­tif est une approche de la chose poli­tique, qui com­pose la nation poli­tique, juri­dique ou contrac­tuelle avec la diver­si­té natio­nale et qui conci­lie l’universalité des droits de l’homme avec la sin­gu­la­ri­té des iden­ti­tés cultu­relles, pour construire l’union dans la diver­si­té, réa­li­ser l’intégration sans la dés­in­té­gra­tion, conju­guer l’universel et le par­ti­cu­lier, et lier la diver­si­té et l’égalité.

Le patrio­tisme constitutionnel

C’est ain­si qu’en par­ti­cu­lier Jür­gen Haber­mas a défi­ni un consti­tu­tion­na­lisme vivant, ancré dans une his­toire assu­mée et une culture propre et por­té par un enga­ge­ment res­pon­sable et par un atta­che­ment à une culture poli­tique com­mune ins­crite dans les prin­cipes uni­ver­sels des Droits de l’homme, de la liber­té, de l’égalité des droits, notam­ment cultu­rels, de la justice 

sociale et de l’équité, favo­ri­sant la légi­ti­ma­tion de la démo­cra­tie et l’émergence d’une culture cos­mo­po­lite et engen­drant la soli­da­ri­té des citoyens. Il dépasse les notions de « Hei­mat » et de « Vater­land » per­ver­ties par le natio­na­lisme et le natio­na­lisme lui-même. Autre­ment dit, il est ques­tion d’amour, d’un amour de la patrie com­mune qui prend appui sur le droit com­mun pla­cé au-des­sus de toute autre consi­dé­ra­tion, notam­ment natio­na­liste. Le sacré devient ain­si le droit.

L’un et du divers

Poser la ques­tion de l’identité col­lec­tive, c’est aus­si poser la ques­tion de l’universel et du par­ti­cu­lier et de leur inter­ac­tion. Le par­ti­cu­lier se suf­fit-il à lui-même et l’universel est-il incom­pa­tible avec le par­ti­cu­lier ? La rai­son peut-elle se pas­ser de l’imaginaire ? Il s’agit de sor­tir de ce faux débat et ren­voyer dos à dos l’illusion cos­mo­po­lite et l’angélisme

iden­ti­taire, car à vrai dire l’universel est rem­pli de par­ti­cu­la­ri­tés, uni­ver­sel et par­ti­cu­lier ont par­tie liée. L’universel naît de l’interaction des par­ti­cu­la­ri­tés, qui au tra­vers de cet échange s’ouvrent à la plu­ra­li­té. L’universel ne peut se cou­per du par­ti­cu­lier, sauf à vou­loir deve­nir un lieu vide et décon­nec­té de la réa­li­té, comme la rai­son ne peut se cou­per du sen­ti­ment. De son côté, le par­ti­cu­lier ne vaut qu’inscrit dans la rela­tion à l’altérité. C’est en cela qu’il devient uni­ver­sel. Le par­ti­cu­lier ne vaut qu’articulé avec la part uni­ver­selle de l’homme et avec les valeurs uni­ver­selles, com­munes et irré­duc­tibles. Il s’agit d’intégrer l’autre et l’universel, c’est-à-dire, au tra­vers du modèle post-natio­nal de l’union dans la diver­si­té, d’opérer la syn­thèse entre ce qui est com­mun à tous, en même temps que de per­mettre à ce qui est par­ti­cu­lier à cha­cun d’exister. Pour ce faire, le prin­cipe de la par­ti­cu­la­ri­té doit deve­nir un prin­cipe uni­ver­sel dans la mesure où il doit être uni­ver­sel­le­ment admis, notam­ment par l’inscription des droits cultu­rels dans la loi fon­da­men­tale, au même titre que les droits poli­tiques et sociaux. De même, le prin­cipe de l’égalité doit s’établir autour de l’égal res­pect et de l’égale recon­nais­sance de tous. Si la liber­té et la jus­tice, le droit et la tolé­rance sont des valeurs uni­ver­selles, il n’en va pas de même de leur res­pect. De même, ce n’est pas une valeur uni­ver­selle que de ne pas recon­naître l’altérité, sur­tout lorsque l’autre ins­crit sa dif­fé­rence dans les valeurs uni­ver­selles. La recon­nais­sance est indis­pen­sable à l’épanouissement

et à la for­ma­tion de l’identité col­lec­tive. Elle est un espace de res­pi­ra­tion lais­sé à l’expression des diver­si­tés. Elle ali­mente la quête iden­ti­taire. Le déni de recon­nais­sance conduit au repli, au renon­ce­ment, à l’instabilité et à l’insécurité identitaires.

Une autre poli­tique du vivre ensemble

Il y a un réel pro­blème du vivre ensemble dans nos socié­tés post-modernes, en par­ti­cu­lier dans nos villes. L’importante crois­sance des reve­nus au cours des décen­nies de l’après-guerre et du temps libre ont per­mis d’élargir consi­dé­ra­ble­ment les poten­tia­li­tés de l’individu et ont, en même temps, réduit la pré­gnance du groupe social. Tout cela, accom­pa­gné par les effets d’une fré­quen­ta­tion télé­vi­suelle et cyber­né­tique bou­li­mique, de l’urbanisation, de la régres­sion des réseaux de vie sociale et de ten­dances « per­ni­cieuses » de la recherche de la réus­site éco­no­mique, a conduit à une indi­vi­dua­li­sa­tion qui prend de plus en plus la forme d’une rup­ture des rap­ports sociaux tra­di­tion­nels condui­sant dan­ge­reu­se­ment à la « mort du social » et d’une indé­pen­dance reven­di­quée ins­tal­lant sou­vent un esseu­le­ment de l’individu pro­pice à toutes les mani­pu­la­tions et à toutes les dérives poli­tiques. Que signi­fie vivre bien ? Qu’est-ce qui est impor­tant au-delà des inté­rêts pri­vés ? Sinon vivre ensemble ! Et pour que le vivre ensemble demeure une valeur, il est urgent de s’engager et de lut­ter pour elle. Les ten­dances à la déso­li­da­ri­sa­tion et le dés­in­té­rêt de la chose publique ne sont pas chose natu­relle. Confiance et soli­da­ri­té doivent avoir de l’avenir. Seul le vivre ensemble rend la vie vivable. Il importe donc plus que jamais que la socié­té se dote des res­sources humaines et finan­cières pour déve­lop­per une culture du vivre ensemble créant du lien social et du res­pect entre indi­vi­dus égaux et différents. 

Pour une véri­table régionalisation

« Dans l’intérêt même de Paris, il faut rééqui­li­brer la France : on s’excuse de rap­pe­ler ces bana­li­tés. Mais ce n’est pas simple et reve­nir sur l’histoire pour la sau­ver est le plus dif­fi­cile des che­mins. L’idée de régio­na­li­sa­tion, de décen­tra­li­sa­tion a ren­con­tré au XIXe siècle et jusqu’à nos jours des adver­saires heu­reux. Celui qui a pres­sen­ti le pro­blème, c’est sans doute Mon­tes­quieu qui déplore que le sou­ve­rain ramène tout à sa capi­tale et à sa cour. Dès avant la Révo­lu­tion, il est giron­din. Pré­ci­sé­ment la Révo­lu­tion se hâte de démen­tir ces espé­rances… elle incarne l’esprit jaco­bin, néces­saire en cas de guerre, mais into­lé­rant, sec­taire, inqui­si­teur, comme l’estimait Prou­dhon qui le détes­tait, aux heures de la paix… Mais il été un troi­sième et plus impor­tant obs­tacle à la mise en place de struc­tures d’équilibre natio­nal et de déci­sion régio­nale : c’est la com­mo­di­té de la cen­tra­li­sa­tion. Toc­que­ville en avait conscience qui esti­mait que la décen­tra­li­sa­tion serait tou­jours un effet de l’art. ». (8)

Tout en opé­rant des avan­cées consi­dé­rables en matière de droits, de liber­tés et de pro­grès social, la France sera tour à tour, et tan­tôt simul­ta­né­ment, cen­tra­liste, hié­rar­chique, col­ber­tiste, césa­riste, assi­mi­la­tion­niste, natio­na­liste et moniste. Et jamais elle n’en­vi­sa­ge­ra une véri­table prise en compte du fait régio­nal. Au contraire, elle la ren­dra impos­sible ; les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales ne consti­tuant, pour le mieux, que des moda­li­tés d’or­ga­ni­sa­tion admi­nis­tra­tive, même si des ouver­tures ont été obte­nues dans le cadre de la décen­tra­li­sa­tion et de la décon­cen­tra­tion. Décen­tra­li­ser et décon­cen­trer n’est pas régionaliser.

Pour les régions, tout en gagnant la par­ti­ci­pa­tion à une grande culture, ces don­nées se sont aus­si tra­duites par une cer­taine entro­pie cultu­relle, par un cer­tain étouf­fe­ment des ini­tia­tives et des poten­tia­li­tés. La sous-esti­ma­tion de la per­ma­nence du besoin de soli­da­ri­té et d’appartenance de proxi­mi­té a éga­le­ment contri­bué à l’affaiblissement du lien social.

La France a per­du de vue ou n’a jamais su que la légi­ti­ma­tion de l’État et son effi­ca­ci­té pou­vaient aus­si résul­ter du par­tage du pou­voir, de son rap­pro­che­ment avec ceux qui le subissent et de la par­ti­ci­pa­tion que ce par­tage génère. Pour ce faire et pour enfin lever les tutelles admi­nis­tra­tives et les inca­pa­ci­tés juri­diques qui demeurent, il s’agirait, en amont, d’inscrire la diver­si­té dans le droit. En aval, il faut réa­li­ser l’inclusion du fait régio­nal par la dif­fé­ren­cia­tion infra poli­tique (régio­na­li­sa­tion) et infra admi­nis­tra­tive (décon­cen­tra­tion) de l’État, en confé­rant aux régions un pou­voir nor­ma­tif pour ce qui les concerne et une réelle res­pon­sa­bi­li­té-soli­da­ri­té dans la vie de la nation. C’est la « conso­cia­tion » (9). Par ailleurs et dans le même ordre d’idées, l’Europe appelle à une nou­velle gou­ver­nance, à un renou­vel­le­ment démo­cra­tique fon­dé sur l’acceptation de la plu­ra­li­té et de la multipolarité.

Face à tous ces enjeux, une révi­sion du modèle répu­bli­cain fran­çais s’im­pose. « Rien ne s’y oppose. En tous les cas pas la Consti­tu­tion… qui, en son article 72, pré­voit que les col­lec­ti­vi­tés (ter­ri­to­riales) s’administrent libre­ment par des conseils élus dans les condi­tions pré­vues par la loi et dont la rédac­tion de l’article 37 rela­tif au pou­voir régle­men­taire n’interdit pas par sa rédac­tion d’imaginer une cer­taine dévo­lu­tion d’un cer­tain pou­voir nor­ma­tif déri­vé à des assem­blées poli­tiques ter­ri­to­riales. A condi­tion d’interpréter de manières moderne et dyna­mique les termes de libre admi­nis­tra­tion des col­lec­ti­vi­tés locales et la carac­tère régle­men­taire des normes. » (10).

Cette révi­sion ne sau­rait, cepen­dant, être obte­nue sans l’in­ves­tis­se­ment des citoyens et pour ce faire sans un tra­vail sur les repré­sen­ta­tions men­tales et sans une adap­ta­tion des conte­nus de la construc­tion des iden­ti­tés et de la socia­li­sa­tion. Impos­sible n’est pas français…

Pierre Klein
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[1] « Le mot citoyen a vou­lu dési­gner ceux qui créaient une nation libre. Mais, aujourd’hui, on uti­lise le mot dans le sens contraire : – je défens la citoyen­ne­té dans son uni­ver­sa­li­té pour éli­mi­ner, c’est-à-dire enfer­mer dans la sphère pri­vée les droits cultu­rels – . C’est cela qu’on appelle l’esprit répu­bli­cain. En France, beau­coup de gens refusent d’accepter les dif­fé­rences.»15  Alain Tou­raine in Le Nou­vel Obser­va­teur n° 2015 du 19/6/2003

[2] Guy Héraud in Peuples et langues d’Europe, Denoël, Paris, 1968

[3] « L’État-nation devient le lieu où s’opère la syn­thèse du sin­gu­lier et de l’universel, du par­ti­cu­lier et du géné­ral. Pour rem­plir cette fonc­tion, il oblige l’individu, deve­nu citoyen, à se fondre dans la masse, à deve­nir cet être uni­ver­sel qu’il pré­tend, lui, repré­sen­ter. En pla­çant de la sorte le col­lec­tif au-des­sus du par­ti­cu­lier, l’État-nation, même démo­cra­tique, tend vers l’arbitraire, in fine. » (Thier­ry Wolton).

[4] Michel Michel in Les com­mu­nau­tés, une ques­tion posée à la France, L’Âge d’Homme, Lau­sanne, 2002

[5] Celle-ci est tou­jours cri­ti­quée, voire remise ques­tion, par les tenants de l’Etat-nation, parce qu’elle remet en ques­tion leur national-républicanisme

[6] Fré­dé­ric Hof­fet in Psy­cha­na­lyse de l’Alsace, réédi­tion, La Nuée Bleue, Stras­bourg, 2018

[7] Jean-Marie Vincent in Quand la poli­tique n’est plus une mani­fes­ta­tion interne de la sou­ve­rai­ne­té, Frac­tures de l’Etat-nation, dir. Noëlle Bur­gi, Kimé, Paris, 1994

[8] P. Gui­ral in Anthi­nea n°9/10/1976

[9] Par conso­cia­tion, l’on peut com­prendre une  démo­cra­tie qui forge des ins­ti­tu­tions qui encou­ragent la négo­cia­tion et le com­pro­mis, mais aus­si le par­tage du pou­voir entre les enti­tés qui la com­pose. On parle alors de démo­cra­tie conso­cia­tion­nelle, aus­si appe­lée démo­cra­tie de la concor­dance. La Suisse en est un exemple, mais pas le seul.

[10] Bru­no Rémond in De la démo­cra­tie locale en Europe, Presses de Sciences Po, 2001

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