« S’il est une ville où la notion d’«appartenance de souche» n’a pas grand sens, c’est bien Mul­house. Mul­house n’existerait pas sans cet apport inces­sant de popu­la­tions venues y tra­vailler. La pros­pé­ri­té de la ville durant les Trente Glo­rieuses, comme celle de la France, leur doit beaucoup ! »

MARIE-CLAIRE VITOUX

Nou­velle publi­ca­tion de l’en­tre­tien réa­li­sé par Jean-Marie Stoer­kel pour la rédac­tion de L’Alterpresse68, avec l’historienne et citoyenne enga­gée Marie-Claire Vitoux, maître de confé­rence fraî­che­ment retrai­tée de l’Université de Haute-Alsace, spé­cia­liste de l’histoire indus­trielle et de condi­tion ouvrière au XIXe siècle à Mulhouse.

Jean-Marie Stoer­kel (J‑M.S) : Ce qu’on pour­rait appe­ler la par­ti­cu­la­ri­té mul­hou­sienne en Alsace et dans la région du Rhin Supé­rieur com­mence-t-elle pour vous il y a cinq siècles, quand en 1515 la cité a quit­té la Déca­pole, cette ligue des dix villes libres d’Alsace dans le Saint-Empire romain ger­ma­nique, pour deve­nir une petite répu­blique alliée à la Confé­dé­ra­tion suisse ? Mul­house a ensuite adop­té la Réforme pro­tes­tante à l’exemple de la majo­ri­té des can­tons hel­vé­tiques, et a chas­sé hors des murs de la ville les catho­liques et les juifs.

Marie-Claire Vitoux (M‑C.V): L’alliance en 1515 de Mül­hau­sen avec les can­tons suisses est un évé­ne­ment au sens his­to­rique, un évé­ne­ment-tour­nant qui oriente le cours de l’histoire…Le choix de 1515, qui se clôt en 1798, ouvre près de trois siècles d’indépendance de la Cité-État. La spé­ci­fi­ci­té mul­hou­sienne encore per­cep­tible de nos jours doit beau­coup à ce choix fait il y a 500 ans.

Cette posi­tion d’entre-deux (puis­sances)  per­met à la Ville de s’enrichir durant la Guerre de Trente Ans (1618–1648) par ailleurs si dévas­ta­trice pour les États alle­mands. Elle lui per­met ain­si d’accumuler des capi­taux qui seront dis­po­nibles pour l’industrialisation un siècle plus tard. Plus fon­da­men­ta­le­ment, cette obli­ga­tion de déci­der par soi-même entre Royaume de France et Saint-Empire romain ger­ma­nique  apporte à la Ville l’un de ses carac­tères poli­tiques fon­da­men­taux et durables : la capa­ci­té à ne comp­ter que sur soi-même, à ne pas attendre de Paris (ou de Ber­lin ou d’ailleurs) la solu­tion à ses pro­blèmes et la capa­ci­té aus­si à inven­ter des solu­tions de façon pragmatique.

J‑M.S : Consi­dé­rez-vous que la révo­lu­tion indus­trielle s’est déve­lop­pée d’abord à Mul­house quand trois jeunes bour­geois, Jean-Jacques Schmal­zer, Samuel Koe­chlin et Jean-Hen­ri Doll­fus, y ont fon­dé en 1746 la pre­mière manu­fac­ture d’impression sur étoffe, parce que la pro­duc­tion d’indienne était à l’époque inter­dite dans le royaume de France, dont l’Alsace fai­sait par­tie depuis 1648 et dans lequel la Répu­blique de Mul­house n’était qu’une enclave pro­tes­tante, jusqu’à sa réunion à la France en 1798 ?

M‑C.V : Les his­to­riens se sont long­temps « étri­pés » sur les causes de la révo­lu­tion indus­trielle, et même sur le sens du terme « révo­lu­tion ». Posons d’abord que Mul­house est bel et bien un exemple de Révo­lu­tion indus­trielle (au sens de trans­for­ma­tions radi­cales et rapides du pro­cès de pro­duc­tion et de la socié­té urbaine) et que, de ce point de vue, le cas mul­hou­sien est plus man­ches­té­rien que fran­çais. En effet, les his­to­riens fran­çais ont pu par­ler pour la France d’ « indus­tria­li­sa­tion sans révo­lu­tion » au sein des anciennes struc­tures arti­sa­nales de pro­duc­tion, alors que le modèle man­ches­té­rien-mul­hou­sien, c’est le pas­sage à la grande usine méca­ni­sée avec dis­so­cia­tion capital-travail.

En ce qui concerne les causes de l’industrialisation à l’anglaise, le débat a été aus­si très vif entre his­to­riens. Long­temps, selon un modèle mar­xi­sant, l’accent a été mis sur les fac­teurs maté­riels comme élé­ments déclen­cheurs de la révo­lu­tion indus­trielle. Il est évident que l’accumulation du capi­tal à Mul­house pen­dant la guerre de Trente Ans, capi­tal en sur­plus et inem­ployable dans les acti­vi­tés tra­di­tion­nelles qui n’en avaient pas besoin, a été l’un des fac­teurs inci­tant les trois jeunes mul­hou­siens à se lan­cer en 1746 dans une acti­vi­té nou­velle  qui, même si elle s’avérait un échec, ne les aurait pas ruinés.

Par ailleurs, n’oublions pas que le sta­tut poli­tique et com­mer­cial de la Cité-État pro­té­geait leur entre­prise. Les his­to­riens actuels consi­dèrent cepen­dant que les fac­teurs maté­riels ne suf­fisent pas à pro­vo­quer le take off éco­no­mique (le démar­rage) : ils insistent main­te­nant sur le fac­teur cultu­rel, cet enter­pri­sing spi­rit (esprit d’entreprise) qui, depuis les tra­vaux du socio­logue alle­mand Max Weber, est trou­vé dans l’esprit pro­tes­tant. Il est vrai que la foi pro­tes­tante (« la foi seule sauve ») de la bour­geoi­sie mul­hou­sienne a été un puis­sant fac­teur de libé­ra­tion des envies d’entreprendre, d’autant plus qu’elle a nour­ri la cer­ti­tude que la réus­site sur terre de toute entre­prise était vou­lue par Dieu (la doc­trine dite de la pré­des­ti­na­tion chez Cal­vin). Aus­si la réus­site de l’aventure indus­trielle à Mul­house, aven­ture qui com­mence par l’initiative de 1746, est-elle due à la com­bi­nai­son de fac­teurs maté­riels (capi­tal, légis­la­tion com­mer­ciale, etc.) et de fac­teurs cultu­rels (reli­gion réfor­mée, indé­pen­dance poli­tique en particulier).

J‑M.S : Les fila­tures, avec notam­ment DMC, et les construc­tions méca­niques avec la SACM, ont fait connaître un for­mi­dable déve­lop­pe­ment éco­no­mique et démo­gra­phique à Mul­house qu’on appe­lait le Man­ches­ter fran­çais. Le patro­nat était pro­tes­tant et franc-maçon. Dans une nou­velle, l’écrivain Didier Dae­nin­ckx, l’a même qua­li­fié d’éclairé. Il était aus­si paternaliste.

Quand ce patro­nat a créé en 1853 les pre­mières cités ouvrières, c’était aus­si une façon de gar­der près des usines une main‑d’œuvre, de la main­te­nir dépen­dante et de contrô­ler sa vie sociale, non ? Cela n’est pas sans rap­pe­ler le pater­na­liste, dont ont fait preuve plus tard les frères Schlumpf avec les ouvriers de l’usine de Mal­mers­pach, en même temps qu’ils créaient secrè­te­ment leur fabu­leuse et coû­teuse col­lec­tion auto­mo­bile à Mul­house. En 1840, un fameux rap­port du doc­teur Vil­ler­mé sou­li­gnait déjà des condi­tions de vie et de tra­vail révol­tantes chez les ouvriers des manu­fac­tures de Mulhouse.

M‑C.V : Comme his­to­rienne de la prise en charge par le patro­nat de la ques­tion ouvrière (c’est-à-dire, soyons clair(e) de la misère ouvrière), je pré­fère le terme « phi­lan­thro­pie » à celui de « paternalisme ».

Avant de m’en expli­quer, il faut rap­pe­ler en quelques mots ce qu’est la situa­tion du monde ouvrier durant le XIXe siècle. Dans les années 1830, les dic­tion­naires fran­çais accueillent un nou­veau mot, « pau­pé­risme » qui est un trans­fert lit­té­ral de l’anglais pau­pe­rism. Pour­quoi un nou­veau mot ? C’est parce que les contem­po­rains avaient conscience du chan­ge­ment de nature de la pau­vre­té depuis la fin du XVIIIe siècle. La pau­vre­té n’est plus indi­vi­duelle, elle est mas­sive ; elle n’est plus acci­den­telle, elle est le sort nor­mal du tra­vailleur non qua­li­fié même quand il tra­vaille et reçoit un salaire. Elle est donc quan­ti­ta­ti­ve­ment et, sur­tout, qua­li­ta­ti­ve­ment très dif­fé­rente de la pau­vre­té de l’Ancien Régime économique.

À Mul­house au XIXe siècle, c’est au mini­mum 10% de la popu­la­tion qui doit être assis­tée pour sur­vivre dans les années pros­pères ; dans les années de crise et de chô­mage, ce sont près de 50% des mul­hou­siens qui dépendent de l’assistance. Pour­quoi ces faibles salaires qui per­mettent au mieux la sur­vie? Il ne faut pas oublier que l’industrialisation se fait dans le cadre du capi­ta­lisme libé­ral (et non plus, comme avant 1789 en France, 1798 à Mul­house, dans le cadre du capi­ta­lisme règle­men­té où le tra­vail était orga­ni­sé et rému­né­ré selon les règles des cor­po­ra­tions-tri­bus-Zunfte). Dès lors, le salaire est un coût de pro­duc­tion comme le char­bon ou le coton, et donc, en toute bonne logique libé­rale, il doit être main­te­nu le plus bas pos­sible. Cette logique, faut-il le rap­pe­ler, res­te­ra vraie jusqu’à l’entrée de la France dans la socié­té de consom­ma­tion (les années 1950) où le salaire devient aus­si une pro­messe de vente.

Notons cepen­dant que les indus­triels mul­hou­siens, s’ils s’inscrivent tota­le­ment dans la logique du capi­ta­lisme libé­ral, sont à la pointe pour faire voter des lois afin de limi­ter le tra­vail des enfants : si la Socié­té indus­trielle ne va pas jusqu’au bout de l’initiative de 1827, elle n’a pas ces­sé de faire pres­sion pour obte­nir la loi de 1841. Celle-ci per­met­tait d’égaliser les condi­tions de la concur­rence et de ne pas péna­li­ser les entre­pre­neurs phi­lan­thropes qui se « pri­ve­raient » de la si ren­table main d’œuvre enfantine.

Le patro­nat mul­hou­sien prend très vite conscience et connais­sance du pau­pé­risme ouvrier dans la ville. Les enquêtes de la Socié­té indus­trielle, la venue à Mul­house en 1835 de l’enquêteur social Louis-René Vil­ler­mé, la peur aus­si des révoltes popu­laires, tout pousse les édiles mul­hou­siens, qui sont aus­si les chefs d’entreprise, à déve­lop­per des actions qu’on appel­le­rait de nous jours des actions sociales. Elles sont doubles : d’une part, l’assistance immé­diate, la prise en charge des pauvres malades, mal nour­ris, mal vêtus, se déploie dans le cadre d’un bureau de bien­fai­sance muni­ci­pal réor­ga­ni­sé en 1830 par le maire André Koe­chlin (fon­da­teur en 1826 de la future SACM).

D’autre part, les maires déve­loppent des ins­ti­tu­tions de pré­voyance pour empê­cher que les enfants sombrent dans la même misère que leurs parents. L’installation d’une école publique gra­tuite en 1831 à Mul­house est un test effec­tué par les réfor­ma­teurs sociaux quelques mois avant le vote de la loi Gui­zot. De même, les auto­ri­tés encou­ragent les caisses d’épargne. Ce qui est inté­res­sant dans la « poli­tique sociale » des indus­triels-maires de Mul­house, et ce qui fait que je pré­fère le terme de « phi­lan­thro­pie » à celui de « pater­na­lisme », c’est que le pro­jet patro­nal vise à éman­ci­per l’ouvrier de la tutelle patro­nale, vise à ce que les ouvriers n’aient plus besoin de l’assistance et donc deviennent des citoyens libres parce que capables de se prendre en charge seuls.

Cela me semble, au mois intel­lec­tuel­le­ment, fort dif­fé­rent de la tutelle pater­na­liste, à visée de contrôle, qu’exerce par exemple un Schnei­der au Creu­sot. La tutelle « du ber­ceau à la tombe » se donne là-bas le droit d’exclure le mau­vais ouvrier et/ou la « mau­vaise tête », des bien­faits dis­pen­sés par le patro­nat. La spé­ci­fi­ci­té mul­hou­sienne se confirme avec la Socié­té de construc­tion des mai­sons de la Cité à par­tir de 1853 (SOMCO) : ce qui est ori­gi­nal, et unique en France à l’époque, c’est que ces mai­sons ne sont pas pré­vues à la loca­tion uni­que­ment mais bien à l’accession à la pro­prié­té en 15 ans. Il s’agit donc bien là-aus­si d’un pro­jet d’émancipation pour faire des « assis­tés » des « hommes libres ».

 J‑M.S : Com­ment s’est orga­ni­sée la classe ouvrière face à cela ? Est-ce un hasard si une des pre­mières struc­tures sociales, la MCP Cité, a été créée en 1890 par le cha­noine Cet­ty, curé de la paroisse Saint-Joseph ? Au début du XXe siècle, alors que l’Alsace-Lorraine était rede­ve­nue alle­mande depuis la débâcle de 1870, l’armée du Kai­ser a répri­mé des mani­fes­ta­tions ouvrières devant le palais de la Socié­té Indus­trielle de Mulhouse.

M‑C.V : La répres­sion des mani­fes­ta­tions popu­laires est une constante, il n’y a pas que le Kai­ser pour la pra­ti­quer ! La garde natio­nale bour­geoise et le corps des sapeurs-pom­piers dans la pre­mière moi­tié du XIXe siècle avaient cette fonc­tion-là.  À par­tir de 1847, ce fut un régi­ment de l’armée sta­tion­né à Mul­house qui prit le relais…

Le monde ouvrier euro­péen ne devient une classe que dans le der­nier tiers du XIXe siècle. Qu’est-ce que cela veut dire ? Pour reprendre le concept de classe tel qu’il a été défi­ni par Marx (concept des­crip­tif, donc opé­ra­toire et non par­ti­san), la place dans le sys­tème de pro­duc­tion (pos­sé­der le capi­tal, vendre sa force de tra­vail) ne suf­fit pas à créer une classe : il faut une conscience que les inté­rêts de son groupe (ouvrier) sont dif­fé­rents de ceux du groupe oppo­sé (patro­nat). En ce sens, c’est le monde patro­nal mul­hou­sien qui, le pre­mier, a eu une conscience de classe, déve­lop­pée non pas contre/en oppo­si­tion au monde ouvrier mais en oppo­si­tion aux arti­sans qui refu­saient la dis­so­cia­tion capital/travail, c’est-à-dire leur prolétarisation.

Ce sont les arti­sans et les ouvriers qua­li­fiés qui ont fait les révo­lu­tions de 1830, 1831, 1834, puis 1848 et la Com­mune, pas le monde ouvrier. Ailleurs en Europe, avec de mineures  varia­tions de dates et de formes, c’est bien le même phé­no­mène qui se produit.

Ce n’est donc que lorsque la « classe » des arti­sans a dis­pa­ru socio­lo­gi­que­ment mais sur­tout poli­ti­que­ment (après l’échec de la Com­mune en 1871 et la répres­sion du mou­ve­ment socia­liste « démo-soc »), c’est lorsque la pro­lé­ta­ri­sa­tion est deve­nue mas­sive et majo­ri­taire que le monde ouvrier acquiert une conscience de classe.

En Alsace deve­nue alle­mande après 1870, cela va se tra­duire par deux mou­vances syn­di­cales fortes, reven­di­ca­tives, créa­trices de socia­bi­li­tés ouvrières durables. Le syn­di­ca­lisme « rouge » est ani­mé par les socia­listes et syn­di­ca­listes alle­mands avec en par­ti­cu­lier l’action de Wil­helm Liebk­necht, le père de Karl Liebk­necht, acteur majeur avec Rosa Luxem­burg du mou­ve­ment spar­ta­kiste. À noter que ce syn­di­ca­lisme et socia­lisme alle­mands sont au fond réfor­mistes, non révo­lu­tion­naires. C’est bien pour­quoi, au Congrès de Tours en décembre 1920, lors de la scis­sion entre SFIO et PC, la sec­tion mul­hou­sienne suit Léon Blum pour « gar­der la vieille maison »…

En paral­lèle, se déve­loppe un syn­di­ca­lisme « noir », le syn­di­ca­lisme dit chré­tien mais en fait catho­lique. La cha­noine Cet­ty, curé de l’église ouvrière Saint-Joseph, conçoit son orga­ni­sa­tion de la classe ouvrière comme glo­bale : luttes reven­di­ca­tives (ce qui per­met de faire « d’une pierre deux coups », puisque ce syn­di­ca­lisme attaque les patrons qui sont pro­tes­tants..), enca­dre­ment des classes popu­laires par une mul­ti­tude d’associations (théâtre, sports, etc. : c’est le rôle de la future MCP Cité, le Ban­ga­la) toutes sou­te­nues par la paroisse. La concen­tra­tion du monde ouvrier dans des quar­tiers popu­laires faci­lite la créa­tion de la socia­bi­li­té ouvrière, forme pre­mière, quo­ti­dienne, de la conscience de classe.

J‑M.S : Les grands tra­vaux et les usines ont tou­jours fait venir à Mul­house des tra­vailleurs étran­gers. Cela a com­men­cé au début du XXe siècle par les Ita­liens pour la construc­tion des casernes alle­mandes puis pour les mines de potasse et le creu­se­ment du Grand Canal d’Alsace, ensuite les Polo­nais sur­tout aux MDPA, puis les tra­vailleurs d’Afrique du Nord et les Turcs pour l’usine Peu­geot et ses sous-trai­tants. Peut-on dire sans exa­gé­rer que dans sa période de grande pros­pé­ri­té, l’économie de Mul­house tour­nait avec des bras immigrés ?

M‑C.V : Mul­house est l’archétype de la ville fabri­quée par les flux migra­toires. Au XIXe siècle, cette ville-mou­roir ne peut connaître un déve­lop­pe­ment démo­gra­phique (mul­ti­pli­ca­tion par dix de sa popu­la­tion en moins d’un siècle) par accrois­se­ment natu­rel, la mor­ta­li­té infan­tile tou­chant près de 50% des enfants d’ouvriers. La ville est une immense pompe aspi­rante qui attire d’abord ses voi­sins du Sund­gau, du Pays de Bade, de Suisse (et oui, les flux migra­toires se fai­saient dans ce sens-là pen­dant tout le XIXe siècle !). Étaient alors consi­dé­rés comme non-mul­hou­siens celui qui était né dans le vil­lage d’à côté ! Durant la période alle­mande, arrivent en par­ti­cu­lier des Ita­liens, ayant une com­pé­tence dans les tui­le­ries et la construc­tion : ce sont eux qui construisent les bâti­ments de l’époque wil­hel­mienne, bâti­ments publics comme les casernes, les écoles, ou loge­ments popu­laires en R+2+C (rez-de-chaus­sée, deux étages et combles). Les Polo­nais viennent en nombre dans l’entre-deux-guerres en par­ti­cu­lier pour tra­vailler dans les mines de potasse. Après 1945 et les com­bats de la Libé­ra­tion, les Fran­çais que sont alors les natifs d’Algérie viennent en nombre tra­vailler dans les usines mul­hou­siennes. S’il est une ville où la notion d’«appartenance de souche » n’a pas grand sens, c’est bien Mul­house. Mul­house n’existerait pas sans cet apport inces­sant de popu­la­tions venues y tra­vailler. La pros­pé­ri­té de la ville durant les Trente Glo­rieuses, comme celle de la France, leur doit beaucoup !

J‑M.S : Le patri­moine qui nous reste de la grande époque indus­trielle est encore consé­quent, mal­gré des des­truc­tions comme celle de la fila­ture DMC que vous avez dénon­cée en tant que pré­sident du Conseil consul­ta­tif du patri­moine mul­hou­sien. Que pré­co­ni­sez-vous pour son deve­nir ? L’ancienne fon­de­rie deve­nue bâti­ment uni­ver­si­taire n’est-ce pas un bel exemple ?

M‑C.V : Deux rai­sons me font mili­ter pour la réha­bi­li­ta­tion du patri­moine indus­triel de la ville.

La pre­mière est d’ordre iden­ti­taire. L’industrie a fait Mul­house, une indus­trie dont la pro­duc­tion aus­si bien métal­lur­gique que tex­tile avait une répu­ta­tion de qua­li­té et recher­chait le beau. L’identité mul­hou­sienne d’aujourd’hui a été façon­née par son pas­sé indus­triel : c’est une popu­la­tion bigar­rée (130 natio­na­li­tés), une popu­la­tion jeune (record en France et c’est tant mieux !), une popu­la­tion majo­ri­tai­re­ment à faible pou­voir d’achat, une vita­li­té asso­cia­tive signe d’une grande capa­ci­té à la soli­da­ri­té et au vivre-ensemble. Cette iden­ti­té pour s’épanouir doit s’incarner dans des lieux. L’éradication des bâti­ments indus­triels (comme on l’a fait à la SACM, à l’exception de la Fon­de­rie pour laquelle le dur com­bat mené par les défen­seurs du patri­moine a été gagnant), s’accompagne d’un dis­cours de peur des couches popu­laires (« classes labo­rieuses, classes dan­ge­reuses ») : il fau­drait faire venir/faire reve­nir les classes moyennes à Mul­house pour espé­rer pou­voir bâtir la ville de demain. À l’opposé, le choix de conser­ver les bâti­ments de DMC per­met de démon­trer la capa­ci­té de la socié­té mul­hou­sienne à inven­ter l’avenir (Moto­co).

La seconde rai­son est d’ordre ration­nel. Détruire des bâti­ments pour en construire des neufs est « has been ». Les friches indus­trielles comme les friches mili­taires offrent à Mul­house des espaces bâtis de qua­li­té, dont la réha­bi­li­ta­tion est pos­sible rela­ti­ve­ment faci­le­ment et, contrai­re­ment au dis­cours des béton­neurs, à des prix rai­son­nables. A l’heure où il faut den­si­fier les villes, réduire l’étalement de la tâche urbaine, mettre fin à la « rur­ba­ni­sa­tion » qui défi­gure les vil­lages alen­tours, les friches sont une oppor­tu­ni­té qu’il serait stu­pide de ne pas saisir.

J‑M.S : Du fait de son his­toire, Mul­house est une ville plu­rielle qui a long­temps joué un rôle impor­tant dans les luttes sociales. Depuis le déclin indus­triel et les crises éco­no­miques, ces valeurs sont en recul alors que les idées d’exclusion et d’intolérance de l’extrême droite, avec sur­tout le vote en faveur du Front natio­nal, semblent bien ins­tal­lées. Com­ment com­battre cela ? Est-ce aus­si ce phé­no­mène qui explique que la ville, se nour­ris­sant jusque dans un pas­sé récent dans un ter­reau plu­tôt de gauche, soit pas­sée poli­ti­que­ment à droite ?

M‑C.V : Vaste ques­tion, immense ques­tion à laquelle il me faut répondre en his­to­rienne (et non pas  en citoyenne enga­gée). Aux yeux de l’historienne que je suis, Mul­house est un conden­sé des muta­tions à l’œuvre au niveau natio­nal, qu’elles soient éco­no­miques (la dés­in­dus­tria­li­sa­tion), démo­gra­phiques (la vita­li­té de la nata­li­té des pre­mières géné­ra­tions de migrants), sociales et urbaines (la fuite des classes moyennes dans les com­munes de la péri­phé­rie pour « vivre entre soi »), poli­tiques (l’effacement des alter­na­tives poli­tiques Droite-Gauche), éthiques (l’ébranlement des valeurs répu­bli­caines). C’est une véri­table crise sys­té­mique que nous vivons.

L’historienne que je suis peut aus­si dire, répé­ter, mar­te­ler qu’aucune res­tau­ra­tion du pas­sé n’est pos­sible : la pen­sée réac­tion­naire au sens pre­mier du terme a tou­jours été dans l’histoire inadé­quate donc impuissante.

L’historienne de Mul­house constate que la ville a fabri­qué, durant les deux der­niers siècles au moins, un cer­tain nombre d’outils (tis­su asso­cia­tif par exemple) et déve­lop­pé des savoir-faire (prag­ma­tisme, dia­logue inter-reli­gieux) qui devraient lui per­mettre de fabri­quer des réponses per­ti­nentes au sein du cadre républicain.

L’historienne que je suis doit aus­si consta­ter qu’il faut « un chef », non pas un dic­ta­teur mais une équipe muni­ci­pale dont la qua­li­té vision­naire et la capa­ci­té à ras­sem­bler les « citoyens actifs » autour d’un pro­jet, à bâtir ensemble, de vivre ensemble seront décisives.

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