Le Haut-Rhin compte le plus grand nombre de sites Seve­so en Alsace. 23 au total, dont 16 sites « seuil haut » et 7 à « seuil bas ». Le chiffre est de 22 pour le Bas-Rhin, dont 16 seuil haut et 6 seuil bas. Soit 45 sites dans toute l’Alsace. 

Les éta­blis­se­ments indus­triels dan­ge­reux sont clas­sés selon la typo­lo­gie « Seve­so » (ins­pi­rée d’une catas­trophe indus­trielle sur­ve­nue en 1976 dans cette com­mune de la région Lom­bar­die en Ita­lie), confor­mé­ment à une direc­tive euro­péenne révi­sée à 2 reprises, et à une loi consé­cu­tive à l’explosion de l’u­sine AZF à Tou­louse en 2001. 

Le clas­se­ment est fonc­tion des quan­ti­tés et de la nature des pro­duits dan­ge­reux que les usines accueillent ou stockent, et du niveau de risque auquel ils exposent poten­tiel­le­ment les popu­la­tions envi­ron­nantes. Ces risques peuvent être de carac­tère toxique, explo­sif et thermique. 

Le sui­vi des sites est en prin­cipe opé­ré par la DREAL dans chaque région. 

Vous trou­ve­rez dans la carte figu­rant ci-des­sous le détail de la dési­gna­tion et de l’emplacement des sites alsaciens:

Notre ami Georges Feder­mann, psy­chiatre à Stras­bourg, se trou­vait à Rouen le 27 sep­tembre, jour de l’in­cen­die de l’u­sine Lubri­zol. Voi­ci le récit de son pas­sage sur les lieux: 


Eksas­saute !

Je suis arri­vé à Rouen le 27 sep­tembre der­nier au soir.

Didier Dur­marque, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie au Lycée Cor­neille, m’avait invi­té, pour toute la mati­née du 28, à inter­ve­nir dans ses classes de Ter­mi­nale sur la «  Moder­ni­té de la Shoah ».

Au petit matin du 28 sep­tembre, l’explosion d’une par­tie de l’usine Lubri­zol, clas­sée « Seve­so haut », a annu­lé ce projet.

Un pesant nuage noir s’est posé sur la ville comme un ruban figé et mena­çant,  comme si cette masse com­pacte obser­vait le com­por­te­ment des hommes fixés au sol, de manière rep­ti­lienne, tel un énorme cobra se tor­tillant lan­gou­reu­se­ment prêt à fondre sur nous.

Comme si, tout d’un coup, toute acti­vi­té était deve­nue absurde du fait de l’irruption dans nos vies, de matières poten­tiel­le­ment toxiques, insai­sis­sables, enva­his­santes et obsédantes.

Peu de pas­sants dans les rues. Pas d’affolement mais une atmo­sphère solen­nelle et un silence reli­gieux. Un silence….d’avant la mort mais encore (sur)vivant.

Comme si cha­cun accom­plis­sait jusqu’au bout un rituel bien orchestré.

Nous pre­nons comme pré­vu le métro à 7H, pour aller au lycée, tels Don Qui­chotte et San­cho Pan­za, « semer la bonne parole » péda­go­gique mais, devant l’odeur âcre qui s’impose à nos sens , à la sor­tie de la bouche de métro, comme un bar­rage invi­sible et infran­chis­sable  mais si ten­ta­teur, nous rebrous­sons  chemin.

Pas de sirène d’alerte encore mais nous appre­nons par SMS que tous les éta­blis­se­ments sco­laires sont fermés. 

Nous rebrous­sons che­min pour rega­gner le domi­cile de Didier, situé au Centre Ville, là où Jeanne d’ Arc a été…brûlée,  et la ques­tion du confi­ne­ment se pose immédiatement.

Nous nous cloitrons.

Mon ami me conseille de res­ter à son domi­cile jusqu’au feu vert abso­lu don­né par les auto­ri­tés préfectorales.

Aucune indi­ca­tion sur la dangerosité.

Infor­ma­tions en boucles sté­riles et ron­ron­nantes à la télé.

Pom­piers aux pre­mières loges, sans masque au début, comme si la fonc­tion et l’uniforme immunisaient.

Je pense à Tcher­no­byl et Fukushima.

Après avoir consul­té mon épouse, spé­cia­liste des catas­trophes et qui écoute la radio en boucle, je décide de bra­ver le nuage et de prendre le pre­mier train pour Lisieux, où j’arrive avec un jour d’avance.

Pour ne pas ris­quer d’être blo­qué un temps indé­fi­ni à Rouen.

J’arrive en gare de Lisieux qui semble désaf­fec­tée et en tra­vaux comme si elle avait été dévas­tée par l’usure du temps.

Nous sommes au pied de la Basilique.

Je chan­tonne « Eksas­saute » de MC Solaar.

Et je pense à mes amis confi­nés à Rouen et aux enfants qui s’amusent de ne pas être à l’école mais qui doivent res­ter à la maison.

Les réseaux sociaux font déjà leur œuvre d’alerte désordonnée.

Et une des ques­tions qui va se poser rapi­de­ment va être celle « du droit au retrait » pour mon ami ensei­gnant, dès le lun­di suivant.

Et celle cru­ciale de quit­ter la ville pour s’en éloi­gner le plus possible.

Et je pense à la fuite de Freud de Vienne pour Londres. 

Il pas­se­ra par Kehl le 5 juin 1938 (une plaque a été appo­sée à la gare de Kehl par le Dr Kne­busch) pour mou­rir à Londres le 23 sep­tembre 1939, le jour du Yom Kippour.

Sa famille est pro­gres­si­ve­ment arra­chée aux griffes des nazis sauf «  les 4 « vieilles femmes » , comme il appelle ses sœurs, qui mour­ront dans des camps.

Je pense à l’ouragan Kata­ri­na qui s’est abat­tu sur la Loui­siane le 29 août 2005.

«  La pre­mière leçon à rete­nir, c’est qu’un cata­clysme s’acharne de pré­fé­rence sur ceux qui n’ont rien, ou pas grand chose. En témoignent les images, dif­fu­sées en boucle à l’époque, de ces mil­liers de sur­vi­vants qui, faute de pos­sé­der une voi­ture, et donc inca­pables d’évacuer la ville par leurs propres moyens, s’entassent au stade du Super­dome et au Conven­tion Cen­ter dans des condi­tions épou­van­tables. La loi mar­tiale était pro­cla­mée, à tous les car­re­fours il y avait des poli­ciers et des mili­taires qui poin­taient leurs armes sur nous, mais per­sonne pour nous aider.(…). Un de mes jeunes voi­sins s’est intro­duit dans un maga­sin aban­don­né pour se pro­cu­rer des vête­ments secs et il a été abat­tu, comme un chien. On n’a jamais su com­bien les forces de l’ordre avaient fait de vic­times ». Décla­ra­tion de Mr Alfred Mar­shall, 60 ans, un syn­di­ca­liste noir membre de Stand with Digni­ty, un col­lec­tif de défense des tra­vailleurs pré­caires. A lire sur le site du Monde Diplo­ma­tique.

14 ans plus tard, à Rouen, «  cette atmo­sphère anxio­gène a déjà fait fuir les gens qui le pou­vaient ». Ceux « des beaux quar­tiers » rouen­nais, dotés d’un capi­tal finan­cier et d’un « niveau d’information assez éle­vé » pour quit­ter la ville ».

« La tem­pête du siècle a créé l’occasion du siècle », a‑t-on pu dire à La Nou­velle Orléans après Katri­na, pour se débar­ras­ser d’environ 100 000 habi­tants par­mi les plus pauvres qui ne sont jamais revenus.

C’est ce type de constat qui me désole et qui confirme l’inégalité des chances même face aux catas­trophes natu­relles ou industrielles.

Selon que tu seras puis­sant ou misérable…

Georges Yoram Feder­mann, le 7 octobre 2019

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