Pho­to extraite du compte You­Tube de Abi­gail Courroy 

Je ne sais pas si vous connais­sez Mul­house, mais tout le monde en dit beau­coup de bien. Enfin, tout le monde… Sur­tout celles et ceux qui sont en charge des affaires muni­ci­pales, qui, comme par­tout ailleurs, suivent les dik­tats des gou­rous de la communication.

A les en croire, la France n’est peu­plée que de petits para­dis où il fait bon vivre et où il faut venir s’ins­tal­ler toutes affaires ces­santes, sur­tout si l’on a un peu d’o­seille de côté, ou mieux encore, une entre­prise à appor­ter en dot. Il y a tou­jours, pour ces dési­rables futurs habi­tants poten­tiels, un app. 5p. lum. blle haut. ss plaf. gar. 2 voit., ou un ter­rain via­bi­li­sé de 5 ha exo­né­ré de taxes pen­dant 5 ans pour les accueillir.

Je ne sais pas com­ment ça se passe ailleurs, mais je sais com­ment ça se passe à Mul­houses. Car il y a plu­sieurs Mul­houses. D’a­bord, la popu­la­tion dimi­nue. Ce n’est jamais bon signe, pour un petit paradis !

En fait, quand on passe d’un Mul­house à l’autre, c’est comme si on fai­sait un voyage d’un bout à l’autre de la Pla­nète. Ça se joue par­fois à quelques mètres. Là, vous avez un centre com­mer­cial ruti­lant et des rues où pros­pèrent les com­merces de fringues, de bouffe et de diver­tis­se­ment, au pied de la tour tri­an­gu­laire qui porte un res­tau­rant tour­nant à son som­met, vous ne pou­vez pas la manquer.

Un pâté de mai­sons plus loin, on dirait que le der­nier typhon en date vient de pas­ser. Quelques petites bou­tiques se tiennent vaillam­ment entre une enfi­lade de vitrines cla­que­mu­rées et de rideaux métal­liques défon­cés, sur­mon­tés de loge­ment assor­tis, vides ou qui méri­te­raient de l’être, tout au moins  le temps d’une solide rénovation.

Et puis y a les rues pro­prettes, sou­vent bor­dées de ces mai­sons ouvrières qui ont fait la répu­ta­tion de Mul­house du temps de sa splen­deur indus­trielle, et qui sont l’ob­jet de tous les soins de nos édiles. On peut s’y faire rava­ler la façade grâce à des aides bien­ve­nues mais qui ne sau­raient s’é­tendre aux quar­tiers sinis­trés évo­qués plus haut , « bud­get contraint » oblige .

Enfin, dans les alen­tours, il y a les quar­tiers « sen­sibles », ain­si nom­més car on n’ose y tou­cher qu’a­vec mille pré­cau­tions, objet de tous les fan­tasmes et de toutes les peurs, où pour­tant vivent  des mil­liers de braves gens de toutes cou­leurs qui endurent patiem­ment  la tyran­nie de quelques bandes de voyous à qui on a lais­sé trop  long­temps  la bride sur le cou, au pré­texte d’a­che­ter la paix sociale et qu’on pré­tend aujourd’­hui éra­di­quer en mal­trai­tant indis­tinc­te­ment tous les habitants.

Ces méthodes approxi­ma­tives montrent à quel point  les élus en charge de nos des­tins com­muns se sont lais­sés embar­quer dans des pré­sup­po­sés idéo­lo­giques qui les empêchent d’ap­por­ter des réponses adap­tées aux besoins de leur concitoyen(ne)s. De toutes et tous leurs concitoyen(ne)s

Car ce qui vaut pour le har­cè­le­ment tatillon et omni­pré­sent des forces de  l’ordre envers les « jeunes » n’ayant ni la bonne cou­leur ni le bon pré­nom,  qui doivent dégai­ner plu­sieurs fois par jour leur  iden­ti­té tou­jours mise en doute, vaut aus­si pour les mal­heu­reux en quête d’un loge­ment  décent, et plus encore pour celles et ceux qui n’ont que le trot­toir ou un coin de squat infâme pour domicile. 

Mais dans notre tour du pro­prié­taire j’ai gar­dé pour la bonne bouche le des­sus du panier, le quar­tier où il fait bon vivre, celui qui ne pose pas de pro­blèmes, d’où les indus­triels des années 1850 et sui­vantes contem­plaient l’é­ten­due de  leurs manu­fac­tures et  l’ac­ti­vi­té de leurs che­mi­nées dont les fumées  avaient le bon goût de  s’é­pan­cher dans la direc­tion oppo­sée à celle de  leur opu­lente demeure, par la grâce des vents domi­nants. Cette heu­reuse col­line est tou­jours le lieu de pré­di­lec­tion de l’é­lite, celle qui pré­side aux des­ti­nées de la vieille cité indus­trielle aujourd’­hui trans­for­mée en musée de sa gloire passée.

En effet, il y a bien plu­sieurs « Mul­houses » qui se jux­ta­posent sans se mélan­ger, ne connaissent pas le même des­tin et ne vivent pas la même réa­li­té. Et pour­tant, nous sommes bien au 3ème mil­lé­naire, celui de toutes les moder­ni­tés et parait-il, de tous les possibles.

Car vu de la Mai­rie, de l’Ag­glo­mé­ra­tion. et des com­munes envi­ron­nantes, il n’y a qu’un Mul­house, Un et Indi­vi­sible, le Mul­house des gens sans pro­blèmes et sans états d’âme, qui par leur situa­tion sociale ou leur édu­ca­tion sans ima­gi­na­tion se vivent comme des gens « nor­maux » peu enclins à se pen­cher sur les  rai­sons pour les­quelles cer­tains et cer­taines se débattent dans des dif­fi­cul­tés sans nom, si ce n’est pour remar­quer que ces louches qui­dams doivent bien être pour quelque chose dans leur propre malheur.

C’est ce Mul­house-là qu’en­tend ras­sem­bler la citoyenne Lara Mil­lion, sor­tie du bois la pre­mière pour prendre de vitesse et à la course ses petits cama­rades En Marche ! dans la plus pure tra­di­tion des pra­tiques de l’An­cien Monde. C’est ce Mul­house-là que tou(te)s les futur(e)s candidat(e)s cour­tisent et convoitent. Quant aux autres, qui en plus ne votent pas ou si peu, qu’ils se dém…« Aide-toi et fais du béné­vo­lat, et le ciel t’ai­de­ra « .

C’est bien le signe que pour la majo­ri­té des élu(e)s et des prétendant(e)s, la poli­tique est deve­nue l’art de satis­faire les dési­rs de celles et ceux dont tous les dési­rs sont déjà exau­cés, ou en passe de l’être, sous peine de se faire trai­ter de « popu­liste » si l’on tente d’a­mé­lio­rer la situa­tion  de celles et ceux qui sont du mau­vais côté de la rue…

C’est ain­si que le temps pas­sant, les files s’al­longent devant  les ser­vices d’aide sociale , les asso­cia­tions d’aide ali­men­taire et les orga­nismes d’hé­ber­ge­ment d’ur­gence et de loge­ments sociaux, sans que la conscience de ces braves gens, sou­vent assis confor­ta­ble­ment de l’autre côté du gui­chet, s’en trouve autre­ment troublée.

C’est oublier un peu vite, et en cela nos élites et nos médias  en portent une lourde res­pon­sa­bi­li­té, c’est oublier qu’une com­mu­nau­té humaine ne se résume pas à une  jux­ta­po­si­tion d’in­di­vi­dus  sui­vant leur des­tin à la pour­suite d’une impro­bable pros­pé­ri­té finan­cière, sans lien les uns avec les autres, en comp­tant que la concur­rence règle­ra presque tout, et la cha­ri­té le reste.

Qu’un pré­sident de région ancien maire de Mul­house de sur­croît, soit obli­gé de reprendre en catas­trophe son ancien métier de chi­rur­gien hos­pi­ta­lier pour venir au secours d’un ser­vice des urgences en per­di­tion, en dit long sur la qua­li­té de la réflexion des diri­geants poli­tiques de ce pays en ce début du 3ème mil­lé­naire, et sur leur capa­ci­té d’a­na­lyse et d’an­ti­ci­pa­tion depuis le poste d’ob­ser­va­tion pri­vi­lé­gié qu’ils occupent. Quelques heures de pré­sence pour secou­rir un ser­vice de secours ! Autant vider un canot de sau­ve­tage  en train de cou­ler avec un dé à coudre !

Armés de leur bible à la mode où ne figurent que quatre man­tras : 1 « Baisse du coût du tra­vail et des « pré­lè­ve­ments obli­ga­toires », autre­ment dit « appau­vris­se­ment des tra­vailleurs et affai­blis­se­ment des ser­vices publics », 2« Libre cir­cu­la­tion des capi­taux et des mar­chan­dises », c’est‑à dire « concur­rence mon­diale à la hausse pour la rému­né­ra­tion de l’argent, et à la baisse du salaire des tra­vailleurs du monde entier » 3 « Entrave à la cir­cu­la­tion des per­sonnes fuyant les conflits, la misère ou les catas­trophes natu­relles » au pré­texte que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde », et 4 « le Béné­vo­lat est la réponse à tous nos pro­blèmes s’il n’y a pas de pognon à se faire », nos valeu­reux diri­geants de tout poil et de toutes obé­diences, depuis les ins­tances euro­péennes jus­qu’aux conseils de quar­tier, se murent dans la cer­ti­tude qu’ils sont sur la bonne voie et  que les Gilets Jaunes ne sont que des fac­tieux qui  encombrent les rond-points  pour leur pour­rir la vie et gâcher la vue sur les entrées clo­nées de leurs mer­veilleuses agglomérations.

On dit qu’il y a 4000 loge­ments vides à Mul­house, et cent per­sonnes à la rue qui ne savent où se poser. Le simple énon­cé de ces deux faits devrait suf­fire à ame­ner la puis­sance publique à s’emparer de ce pro­blème et se don­ner les moyens de le résoudre avec le concours de tous les acteurs concer­nés : pro­prié­taires bailleurs, publics ou pri­vés, orga­nismes sociaux, fonc­tion­naires en charge de ces ques­tions, et bien enten­du les mal ou pas du tout logé(e)s eux et elles-mêmes. Mais encore faut-il consi­dé­rer qu’il s’a­git là d’un sujet digne de rete­nir l’at­ten­tion d’une assem­blée muni­ci­pale, même si l’at­tri­bu­tion des com­pé­tences plus kaf­kaïenne que ration­nelle, ne sim­pli­fie pas la tâche de celles et ceux qui vou­dront bien s’y atteler.

Mais pour cela, il faut com­men­cer par consi­dé­rer qu’il n’y a pas deux sortes de citoyens, celles et ceux qui se rendent aux urnes et qui veillent jalou­se­ment à ce que leurs inté­rêts soient pris en compte, et les autres qu’on ne sau­rait « ras­sem­bler », car ils et elles ont été tel­le­ment méprisé(e)s bafoué(e)s, ignoré(e)s, ou pire encore paternalisé(e)s, qu’ils et elles ne conçoivent même plus qu’il soit pos­sible de venir à bout de leur mal-être.

Pour sor­tir de ce bour­bier, c’est à ces der­niers de s’im­po­ser dans le pay­sage poli­tique.  La par­tie de la popu­la­tion repue et vague­ment inquiète du dan­ger de déclas­se­ment ne bou­ge­ra pas le petit doigt pour faire la place à tous les mal­me­nés des régres­sions suc­ces­sives pré­sen­tées comme iné­luc­tables et même béné­fiques dans un loin­tain futur, comme font tous les prê­cheurs de len­de­mains (ou sur­len­de­mains) qui chantent.

C’est ici et main­te­nant, dans la pers­pec­tive de ces muni­ci­pales-là que les gilets jaunes, les mili­tants asso­cia­tifs, syn­di­caux et poli­tiques, les hommes et femmes qui ne se résignent pas à voir se per­pé­tuer l’in­jus­tice sociale comme une fata­li­té insur­mon­table qu’il faut accep­ter sous peine de se retrou­ver en Corée du Nord ou en Ara­bie Saou­dite… doivent se ras­sem­bler afin de prendre en mains les affaires com­munes. La socié­té dans son ensemble ne s’en trou­ve­ra pas plus mal, bien au contraire.


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Et en bonus lec­ture, voi­ci une Mar­seillaise revue et cor­ri­gée par Dédé :

MARSEILLAISE DES ESCLAVES VOLONTAIRES

( A chan­ter sur les bancs de la Galère )

I

Allons Enfants à coups de trique,

Le Jour de Honte est arrivé,

Pour payer la dette publique,

Les ban­quiers nous ont enchaînés

Les ban­quiers nous ont enchaînés

Enten­dez-vous les milliardaires

Se plaindre de votre froideur

Et fus­ti­ger votre lenteur

A leurs caprices satisfaire ?

REFRAIN

Aux Rames, Galériens !

Aux Rames, les Moins que Rien !

Sou­quons, Souquons !

Que notre langue

Astique leurs mocassins !

II

Nous rame­rons avec constance

Pour cou­rir après les Chinois

Sur le pont nos chères Eminences

Sou­ri­ront aux chefs Pékinois

Sou­ri­ront aux chefs Pékinois

Soyons heu­reux si dans l’Histoire

Ils nous laissent un ins­tant souffler

Pour mieux conti­nuer à souquer

Et ser­vir leurs moindres exigences

REFRAIN

Aux Rames, Galériens !

Aux Rames, les Moins Que Rien !

Sou­quons, souquons,

Qu’un p’tit vent frais,

Caresse leurs fronts altiers !

III

Contrai­re­ment aux Gilets Jaunes,

Nous ne nous révol­te­rons pas,

Car il nous suf­fit d’une aumône

Pour dire mer­ci et cha­peau bas

Pour dire mer­ci et cha­peau bas

Conten­tons-nous de la Misère 

Que nos Maîtres nous ont laissée.

Et ne cher­chons pas à ruser

Soyons Serfs sou­mis et sincères !

REFRAIN

Aux Rames, Galériens !

Aux Rames, les Moins Que Rien !

Sou­quons, Souquons,

Que notre sueur,

Arrose leurs Stock-Options !

IV

Nous fini­rons sur la Galère

Où vous nous avez attachés

Pas de sous pour notre Retraite,

Pas d’argent pour notre Santé 

Pas d’argent pour notre Santé

Nous sou­que­rons pour votre Gloire,

Et pour votre Prospérité

Sans-Dents et sans Dignité,

Nous ne cher­chons qu’un petit pourboire !

REFRAIN

Aux Rames, Galériens,

Aux Rames, les Moins-Que Rien

Sou­quons, Souquons,

Et remer­cions,

Nos Bour­reaux Bien-Aimés !