Prisonnier en sa villégiature

C’est un camp à l’organisation villageoise, que l’on peut découvrir sur une série de plans-croquis, dont on devine les réels contours en passant le long de la départementale 66, au niveau de la sortie Lutterbach.

On dirait une espèce de Neuf-Brisach en modèle réduit, avec son plan octogonal, ses remparts en voie d’érection, et ses immeubles rectangulaires un peu bouffis, qui forment autant de remparts devant les remparts, ou plutôt, dans l’euphémisme lexical du cabinet d’architectes qui en est à l’origine : un « glacis périphérique ».

Les illustrations font étalage de longs rubans de pelouse, semblant se dérouler à l’envi. Les lieux de sociabilité récréative ouvrent à des moments de flâneries, propices à l’onirisme et à l’enchantement, et à une joviale émulation entre les villageois !

À lire le prospectus promotionnel diffusé par l’agence publique pour l’immobilier de la justice (APIJ), c’est donc un village d’avant-garde qui ouvrira ses portes au premier semestre 2021, à Lutterbach, regroupant les maisons d’arrêt de Mulhouse et Colmar. Il s’agit même d’une « opération pionnière [qui] vise à faire de la prison de Lutterbach un standard des nouveaux programmes pénitentiaires, résolument centrés sur l’humain ».

“Résolument”, on vous dit. C’est que, en matière d’accueil pénitentiaire, le Ministère de la Justice balançait encore récemment entre l’équarrissoir physique, ou le mouroir psychique. Mais tout ça, c’était avant le « village » de Lutterbach.

Un village toutefois circonscrit à une identification projective, fantasmatique et aseptique. Car derrière les végétalisations d’apparence, il s’agit bien de la zonzon du 21ème siècle, réactualisée par et pour les tenants du tout carcéral.

Le centre vertement fermé accueillera un total de 520 habitants (ou prisonniers), dont 420 en quartier hommes, 40 en quartier femmes, 40 en quartier « d’accueil et d’évaluation » hommes (appellation grandiloquente puisqu’elle existe dans toutes les prisons, y compris l’actuelle à Mulhouse, où il s’agit de veiller aux éventuels gestes désespérés des nouveaux entrants), et 20 en quartier mineur.

Il est d’ailleurs à craindre que le “village” connaisse quelque poussée démographique, compte tenu l’augmentation de la population carcérale, et du double discours gouvernemental en la matière.

Avec un taux d’occupation moyen de 118%, un record de plus de 70 000 détenus en 2018, et plus de 20 000 personnes en attente de jugement, la France est repartie de plus belle dans une politique de l’incarcération tous azimuts. Autant dire que le principe de l’encellulement individuel, inscrit dans la loi depuis… 140 ans, n’est pas prêt de passer le mur du faux derchisme législatif.  

Un « village » qui sera par ailleurs divisé en 7 quartiers, dont 2 quartiers maison d’arrêt (prévenus et courtes peines, sachant que les premiers sont « présumés innocents », mais déjà embastillés), un quartier centre de détention (longues peines), un quartier de confiance, dans lequel « les détenus pourront circuler à l’aide de badges, comme aux Pays-Bas » à en croire la formule gouvernementale relative au plan prison. Enfin, un quartier femmes, un quartier mineur, et le quartier d’accueil et d’évaluation (qui constitue un simple rez-de-chaussée dans la termitière actuelle à Mulhouse).

Le boulet mulhousien

De ce point de vue, compte tenu les promesses affichées d’ « humanisation », il serait malvenu de ne pas reconnaitre le mieux que constitue la future prison de Lutterbach, surtout lorsque l’on a eu le déplaisir de se rendre dans la geôle mulhousienne, pour raison professionnelle ou autre.

Maison d’arrêt de Mulhouse

C’est que l’établissement actuel est une abominable survivance du 19ème siècle, qui fut construite entre 1865 et 1870. Une véritable oubliette à « forçats », sise en plein centre-ville. Indescriptible de laideur, de puanteur et d’infections. On y dénombre en ce moment 396 détenus pour 277 places (soit 169 % de suroccupation !). Et 29 détenues pour 22 places à la maison d’arrêt des femmes.

Une prison qui fut déjà condamnée à plusieurs reprises par la justice, pour conditions indignes de détention ! Toutes les Bastilles n’ont semble-t-il pas été détruites…

Qui dit Bastille, dit nécessairement abus de pouvoir. Et ils sont légion, pour l’avoir observé en tant qu’intervenant. À croire que l’ignominie des lieux entretient de fait une tradition d’irrespect du personnel surveillant. Car à l’unisson du bon peuple, certains matons se persuadent que la privation de liberté, seule vocation de l’établissement pénitentiaire, ne suffit pas à elle-même.

Il faut pareillement la doubler d’une humiliation du détenu. Et à l’occasion, le priver aussi de télévision, lui interdire une douche, ou même le retenir en cellule, alors que le cours suivi auprès d’un enseignant vient de commencer. En bref, le soumettre à un régime d’arbitraire. Cela lui passera sans doute l’envie d’y revenir.

Une taule pour tous

Il est vrai que le travail du personnel pénitentiaire n’est pas toujours aisé. De nombreux surveillants craquent, ou sont à bout. Cela se comprend, mais ne justifie en rien les vexations infligées gratuitement. Les détenus sont partie de la communauté humaine, qu’on le veuille ou non, et ils ont, on l’oublie souvent, vocation à réintégrer la société.

Au demeurant, près du quart souffrirait de troubles psychotiques. C’est huit fois plus que dans la population générale !

Quant aux autres, ils conduisent, pour l’essentiel, la voiture-balai de la société, jusqu’au mur de l’inégalité sociale la plus raide. En effet, plus de la moitié des détenus ont pour seul niveau scolaire le certificat d’études primaires. Le taux d’illettrisme dépasse d’ailleurs les 10% chez les détenus, contre 7% dans la population moyenne. Il est donc essentiel de ne pas les brider dans leur droit à l’éducation et à la formation, qui seront autant d’outils précieux pour assurer une réinsertion.

Mais face à une chape de plomb institutionnelle, mêlée de silences, non-dits, et dénis de la part des responsables politiques, il y a le malheur ordinaire des justiciables qui subissent toujours plus nombreux des peines d’emprisonnement, contrairement à ce que voudrait faire accroire le gouvernement, au travers de la réforme de la justice, et notamment son « plan prison ».

Les comparutions immédiates à l’encontre des gilets jaunes, répondant ainsi à une demande expresse de « réponse pénale tout à fait ferme » de la part de la ministre Belloubet en décembre 2018, sont la manifestation la plus saisissante de l’inconséquence et de la duplicité politique actuelle.  

Un gouvernement sourd à toutes les alertes, à propos de la remise en cause des droits fondamentaux, induite par sa réforme de la justice. Des avertissements lancés par le Défenseur des droits, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), des syndicats de magistrats classés à gauche ou même à droite, le syndicat des avocats de France (SAF), et d’autres organisations.  

Sauver l’OIP

Devant ces dangers démocratiques, qui mieux que l’Observatoire international des prisons (l’OIP), pour rendre compte ou témoigner régulièrement du sort et des conditions indignes faites aux prisonniers?

Lui qui nous avertissait par exemple de l’insalubrité et la suroccupation à la maison d’arrêt des femmes de Mulhouse, en juin 2018. Ou le refus d’établissement d’un certificat médical pour un détenu souhaitant déposer plainte pour violences en mai 2018 (ce qui facilitera le classement de l’affaire)…

Tout comme une série d’observatoires (trop) critiques à l’égard des politiques publiques, qui vont disparaitre au prétexte de fusionner (dont l’« observatoire de la pauvreté » et bien d’autres), l’OIP,  qui n’est pas une agence publique, mais une association de droit privé, n’est pas menacé de fermeture gouvernementale, mais d’asphyxie financière, du fait du lâchage de ses contributeurs institutionnels.

Tout comme l’observatoire de la pauvreté disparait, alors que l’on compte 14% de la population française en situation d’indigence, l’OIP n’a jamais été aussi peu soutenu par l’État, alors que le nombre de personnes détenues a atteint en 2019 des records. Tout récemment, plusieurs subventions lui ont encore été retirées. En cinq ans, la structure a perdu 66 % de ses subventions publiques, notamment à la faveur du passage à droite de certaines régions.

Pour ce qui relève du détail dans le Grand Est, l’OIP recevait 4000€ du conseil général de Meurthe-et-Moselle en 2008. La région Lorraine lui attribuait 25 000€ répartis sur 2009-2010, 18 000€ en 2011, 7 900€ en 2012, puis 10 000€ en 2013 et en 2014. 0€ en 2015, 10 000 € en 2016, et plus rien depuis.

Quant aux anciennes régions Alsace et Champagne-Ardenne, elles ne lui ont jamais attribué de subvention.

Pour survivre à un contexte de disette financière et d’abandon public, l’OIP a besoin de réunir 150 000 euros d’ici le 31 décembre 2019. Vos dons sont défiscalisés à hauteur de 66% dans la limite de 20 % de votre revenu net imposable. C’est par .

Il est essentiel que l’OIP poursuive sa mission d’intérêt public, plus nécessaire que jamais en situation d’effacement des contre-pouvoirs, de désinformation, et du mépris des gouvernements pour les droits fondamentaux qu’ils ont pour obligation de mettre en oeuvre.

Il est le seul lanceur d’alertes portant sur les conditions réelles de détention en France.

Sa disparition signifierait que la représentation politique ne fait plus cas des garanties démocratiques, et du principe de justice et d’équité, auquel elle s’oblige.

Priver de liberté n’est pas détruire ou humilier. Si vous en doutez, l’écrivain Marcel Aymé rappelait fort justement que ceux qui sont “appelés à en juger d’autres, devraient avoir fait un stage de deux ou trois mois en prison”.

Le dossier de presse de l’OIP est consultable ici.

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