Le Comi­té de rédac­tion en a débat­tu pour arri­ver à la conclu­sion que l’article ci-après avait sa place dans nos colonnes. Il est conforme à notre charte rédac­tion­nelle dont un trait domi­nant est le res­pect de l’expression plu­ra­liste et le refus de sur­fer sur le « poli­ti­que­ment correct ».

Les « Césars » et la polé­mique née autour de Roman Polans­ki n’ont pas leur place dans L’Alterpresse68 sim­ple­ment parce que les deux pro­ta­go­nistes du film « J’accuse » sont alsa­ciens, Alfred Drey­fus (mul­hou­sien) et Marie-Georges Pic­quart, (stras­bour­geois).

Mais parce que la polé­mique qui a sui­vi la remise du César de la meilleure réa­li­sa­tion au film de Roman Polans­ki a pris une dimen­sion dans laquelle on a du mal à se retrou­ver, tel­le­ment les cli­vages semblent incon­ci­liables et insurmontables.

Nous pen­sons que la forme qu’a prise ce débat est révé­la­trice de l’état actuel de notre socié­té : une forme d’intolérance s’abat dans notre débat public. Est-il pos­sible de prendre un peu de hau­teur, d’alerter sur les enjeux de débats de ce type, de leur ina­ni­té sur cer­tains points, de leur totale inef­fi­ca­ci­té au ser­vice d’une cause ? 

Est-il pos­sible de dire que des « tri­bu­naux média­tiques » qui condamnent sans vrai­ment savoir, sont la pre­mière marche d’un tota­li­ta­risme en construc­tion ? Est-il enfin pos­sible d’écrire qu’une socié­té sans droit est imman­qua­ble­ment en voie de perdition…

Ce texte va sûre­ment sus­ci­ter des réac­tions diverses. Mais admet­tons que dans les colonnes d’un jour­nal libre et indé­pen­dant, ces pro­pos relèvent d’une opi­nion qui doit être exprimée…

La charge de la bri­gade (pas) légère 

Coup de sang dans le micro­cosme du ciné­ma fran­çais. Une actrice ayant accu­sé un réa­li­sa­teur fran­çais d’agression et de har­cè­le­ment sexuel sur le pla­teau de Média­part, décide de quit­ter bruyam­ment la céré­mo­nie des César, aux cris de « bra­vo la pédo­phi­lie » et « c’est une honte », au motif que le tro­phée de la meilleure réa­li­sa­tion est confié à Polans­ki, pour le film « J’accuse ».

La mémoire du capi­taine Alfred Drey­fus, Mul­hou­sien de nais­sance, pas­sait ain­si par pertes et pro­fits, en deve­nant le point nodal d’une guerre de tran­chées, dont on ne sait pas vrai­ment si l’enjeu pro­cède d’une logique de clan ou de genre.

Polans­ki a été condam­né aux États-Unis pour abus sexuel sur mineur de 13 ans, voi­ci 43 ans, et fait l’objet d’accusations d’autres femmes, démen­ties par l’intéressé, dans un contexte juri­dique de prescription. 

Pour autant, une récente cam­pagne d’opinion fémi­niste vou­drait pro­non­cer un ban­nis­se­ment à vie du cinéaste, au motif de l’instauration d’une pré­somp­tion morale de culpa­bi­li­té, en lais­sant croire qu’il n’a pas été condam­né en 1977, qu’il ne pour­ra jamais être réha­bi­li­té s’il l’a été, et en s’exprimant en lieu et place de sa vic­time, dont les décla­ra­tions sont pour­tant dia­mé­tra­le­ment oppo­sées à ces options. 

La cause, on ne peut plus légi­time, de la dénon­cia­tion des vio­lences faites aux femmes, char­rie avec elle une confu­sion d’une mor­bi­di­té telle qu’elle menace toute ini­tia­tive uni­taire sur l’essentiel des com­bats sociaux à mener, et conduit trop sou­vent à réagir par voie d’oukase caté­go­riel, ou pul­sion épidermique. 

Rien à décla­rer (de cohérent) 

Il faut dire que même les per­son­na­li­tés les mieux dis­po­sées à la cri­tique arti­cu­lée, ver­tus raré­fiées par les temps qui courent, se laissent entrai­ner dans un brouillard dia­lec­tique qui ne semble pas prêt de se dissiper. 

En témoigne les quelques exemples de réac­tions byzan­tines de la part de per­son­na­li­tés publiques, visi­ble­ment embar­ras­sées, et plus sou­cieuses de leur image que du res­pect à géo­mé­trie très variable des faits et garan­ties démocratiques : 

Au micro de France Inter le 3 mars, Leï­la Sli­ma­ni, écri­vaine sub­tile, n’aura de cesse de faire l’éloge de la mesure. Elle dira avoir quit­té elle aus­si la céré­mo­nie des Césars à la récom­pense de Polans­ki. « Une socié­té est malade quand la jus­tice n’est pas ren­due », affirme-t-elle, alors que Polans­ki a été condam­né, et n’a fait l’objet d’aucune autre pour­suite. Ques­tion­née alors sur la per­ti­nence de dis­so­cier encore artiste et œuvre, elle répon­dra par l’affirmative, croyant fon­da­men­ta­le­ment en « l’autonomie de l’œuvre », laquelle échap­pe­rait même à son créa­teur… Sup­po­ser l’autonomie totale de l’œuvre sur le créa­teur, aurait-il ren­du l’hypothèse d’un César du meilleur film pour « J’accuse », moins polé­mique et plus sup­por­table à son gout ?

Franck Ries­ter, ministre de la Culture, déclare quant à lui : « une oeuvre, si grande soit-elle, n’ex­cuse pas les éven­tuelles fautes de son auteur ». Mais qui donc cherche à « excu­ser » le viol de la vic­time de Polans­ki ? Le public, en allant voir le film ? Le jury d’une aca­dé­mie dont le film est en compétition ? 

Mélen­chon fran­chit lui aus­si le mur de la confu­sion et de l’embarras, dans sa revue de presse de la semaine, sur You­Tube. Il trouve les réac­tions à cette affaire « très mal dosées ». Il n’en condamne pas le film (dont la qua­li­té res­te­rait selon lui à prou­ver) mais la per­sonne de Polans­ki. Et puis non, c’est le fait qu’il soit récom­pen­sé qu’il condamne. On peut certes dis­tin­guer l’artiste de la créa­tion, mais pas au point de sous-esti­mer le crime. L’argument est donc iden­tique à celui de Ries­ter. Qui donc sous-estime le crime ? Pas de réponse. Le paral­lèle est fait avec Céline, dont nous condam­nons tous l’antisémitisme. « On n’a pas l’intention de le féli­ci­ter pour cela ! ». CQFD.

Pour l’homme poli­tique, le « contre­sens serait d’attribuer à l’auteur les mérites de l’œuvre » ! Ah ? Est-ce au spec­ta­teur alors ? Puis vient la com­pa­rai­son que Polans­ki aurait faite (avant de la démen­tir par­tiel­le­ment) entre sa per­sonne et celle de Drey­fus, seul argu­ment réel­le­ment pro­bant de Mélenchon. 

Il assène alors : « Polans­ki a été mis en cause par suf­fi­sam­ment de per­sonnes pour que l’on s’interroge sur l’opportunité de lui céder un prix ». En toute logique symé­trique, il y a eu suf­fi­sam­ment d’auditions, de per­qui­si­tions en masse chez les cadres de La France insou­mise pour s’interroger sur l’opportunité de faire confiance à ce mou­ve­ment ? Appli­ca­tion stricte de la pré­somp­tion de culpa­bi­li­té, donc ? En se répé­tant, il dit en appe­ler au dis­cer­ne­ment. « Rien ne par­donne un crime ». Les seuls à pou­voir le faire étant les vic­times, et non le public. Certes.

Mais le public serait-il cou­pable d’avoir vision­né une œuvre, et ce fai­sant, d’avoir cau­tion­né un crime ? Saman­ta Gei­mer, seule vic­time recon­nue de Polans­ki a quant à elle par­don­né depuis de longues années, et conchie le rôle de vic­time auquel on vou­drait l’assigner, quand bien même les fémi­nistes conti­nuent à témoi­gner d’elle sans même l’en­tendre. Mélen­chon en est-il seule­ment informé ? 

Il confie enfin son désir de par­ta­ger son sen­ti­ment, car l’on pour­rait, « avec de très bonnes inten­tions, dire de très grosses bêtises » … Voi­là au moins un risque qui ne sera pas le sien, après un mono­logue pétri de contra­dic­tions, en à peine 3 minutes de vidéo.

De l’autre côté de la tran­chée, quelques femmes ont des posi­tions hétérodoxes : 

Nadine Trin­ti­gnant (mère de Marie Trin­ti­gnant, assas­si­née par le chan­teur Ber­trand Can­tat) veut qu’on « fiche la paix » à Roman Polanski. 

D’autres voix dis­cor­dantes se sont faites entendre, comme celle de l’actrice Fan­ny Ardant qui consi­dère qu’elle aime trop Polans­ki pour le condam­ner, rai­son suf­fi­sante pour la voir trai­tée de « sale pute » et de « merde », dans les colonnes du tri­bu­nal Twitter. 

Les cinéastes Claire Denis et Emma­nuelle Ber­cot, char­gé de remettre le tro­phée de la meilleure réa­li­sa­tion, ont trou­vé nor­mal, et par ailleurs ridi­cule le fait de déni­grer Polans­ki tout le long de la céré­mo­nie.

La confu­sion pas­sion­nelle gagnant un cran sup­plé­men­taire lors de la soi­rée quand, prise à par­tie par des mani­fes­tantes au sor­tir du théâtre, aux cris de « trai­tresse », parce qu’elle avait applau­di au prix de Roman Polans­ki, et accu­sée (tou­jours sur Twit­ter) de sou­te­nir les vio­leurs et le viol, la jour­na­liste Isa­belle Mori­ni-Bosc révé­lait avoir été elle-même vic­time de viols. 

Des réac­tion épi­der­miques qui font écho à la décla­ra­tion d’Adèle Hae­nel, et du col­lec­tif Nous­Toutes, les­quelles esti­maient qu’en récom­pen­sant Roman Polans­ki, l’Académie des César avait « lit­té­ra­le­ment cra­ché au visage des vic­times de vio­lences pédo­cri­mi­nelles, au visage des vic­times de vio­lences sexuelles, et, plus lar­ge­ment, au visage de mil­lions de femmes de ce pays ».

Mais la plus cin­glante et pro­fi­table prise de posi­tion fémi­niste émane de 114 avo­cates péna­listes, dont la tri­bune a été publiée dans « Le Monde » du 8 mars. Repro­duc­tion dis­po­nible ici.

Les mots de ces femmes juristes y sont redou­ta­ble­ment cise­lés. Elles y évoquent en effet un « déso­lant spec­tacle de la sur­en­chère ora­toire, et la dérai­son dont elle témoigne, [qui] ne peuvent conduire qu’au dis­cré­dit de justes causes ».

Ou encore : « On se pique d’avoir à le rap­pe­ler, mais aucune accu­sa­tion n’est jamais la preuve de rien : il suf­fi­rait sinon d’asséner sa seule véri­té pour prou­ver et condam­ner. Il ne s’agit pas tant de croire ou de ne pas croire une plai­gnante que de s’astreindre à refu­ser toute force pro­ba­toire à la seule accu­sa­tion : pré­su­mer de la bonne foi de toute femme se décla­rant vic­time de vio­lences sexuelles revien­drait à sacra­li­ser arbi­trai­re­ment sa parole, en aucun cas à la « libérer ».

Pour­sui­vant : « Roman Polans­ki a fait l’objet de plu­sieurs accu­sa­tions publiques, par­mi les­quelles une seule plainte judi­ciaire qui n’a don­né lieu à aucune pour­suite : il n’est donc pas cou­pable de ce qui lui est repro­ché depuis l’affaire Saman­tha Gei­mer. Quant à cette der­nière, seule vic­time judi­ciai­re­ment recon­nue, elle a appe­lé à maintes reprises que l’on cesse d’instrumentaliser son his­toire, jusqu’à affir­mer : « Lorsque vous refu­sez qu’une vic­time par­donne et tourne la page pour satis­faire un besoin égoïste de haine et de puni­tion, vous ne faites que la bles­ser plus profondément. »

Et encore : « Il est urgent de ces­ser de consi­dé­rer la pres­crip­tion et le res­pect de la pré­somp­tion d’innocence comme des ins­tru­ments d’impunité : en réa­li­té, ils consti­tuent les seuls rem­parts effi­caces contre un arbi­traire dont cha­cun peut, en ces temps délé­tères, être à tout moment la victime ».

Cen­tri­fu­geuse à invectives 

À défaut d’un idéal fédé­ra­teur, l’époque semble deve­nue her­mé­tique à la nuance, ou même au débat serein. Des per­sonnes jouissent d’opinions défi­ni­tives en mécon­nais­sant les garan­ties judi­ciaires mini­males à pré­ser­ver dans un cadre démocratique. 

Que ce soit au nom de la condi­tion faite aux femmes, comme de tout autre sujet socié­tal, c’est plu­tôt l’anathème à moteur caté­go­riel, l’invective à voca­tion pres­crip­trice et le mani­chéisme sélec­tif qui pré­valent, dans une forme d’exacerbation pas­sion­nelle et mor­ti­fère des rap­ports sociaux. 

Et les dis­pen­sa­teurs d’opinions, tar­ti­neurs de mora­line, qu’ils soient pères la morale, ou mères la ver­tu, passent pour les mis­sion­naires du moment, avec Twit­ter pour prin­ci­pal bréviaire. 

L’atmosphère de déla­tion et de sus­pi­cion géné­ra­li­sée à l’encontre de tout un cha­cun, puis­sants ou misé­rables, semble vivre de sa vie propre, sans relais poli­tique assez puis­sant pour ten­ter de la rai­son­ner ou de la réfréner. 

Quant aux auto­ri­tés, elles sont lar­ge­ment décon­si­dé­rées : la police est jugée inca­pable de rece­voir et d’écouter la parole des femmes. La jus­tice rai­sonne quant à elle sur la pro­duc­tion et la rece­va­bi­li­té d’éléments de preuve, et non sur le prin­cipe de la libé­ra­tion de la parole, aus­si accu­sa­trice soit-elle. 

La même ins­ti­tu­tion judi­ciaire est éga­le­ment décriée, tant pour sa len­teur, que pour sa par­tia­li­té sup­po­sée à l’endroit des femmes, rai­son pour laquelle des femmes pré­su­mées vic­times (dont Adèle Hae­nel) avouent ne pas lui faire confiance, quand bien même 80% des magis­trats sont aujourd’hui des magis­trates (soit + 230% en 30 ans). 

De sorte qu’il revien­drait à une inqui­si­tion morale numé­rique cla­nique et auto-ins­ti­tuée, de venir pal­lier ces défi­ciences, à coup de sen­tences aus­si arbi­traires que définitives. 

Une gueule d’atmosphère détestable 

Que les femmes accusent et fassent tom­ber leurs vio­leurs, leurs tor­tion­naires, leurs bour­reaux. Qu’ils soient domes­tiques ou pro­fes­sion­nels. Qu’elles n’hésitent pas à révé­ler les tur­pi­tudes dont elles sont l’objet dans la rue, ou au tra­vail, par voie de jus­tice, et qu’elles mènent à bien ce noble com­bat pour l’égalité et l’émancipation réelle, avec ou sans le concours des hommes, cela est salu­taire, juste et nécessaire. 

Mais dans le cadre d’un état de droit, pour peu que l’on s’accorde encore sur cette notion, ce n’est pas parce que l’on nomme un agres­seur que l’on désigne un cou­pable. N’oublions pas cela, car nous pour­rions toutes et tous, être confron­tés à pareille situa­tion d’injustice manifeste. 

Un prin­cipe de réha­bi­li­ta­tion pas très cinégénique 

Oui, les pri­sons recèlent d’hommes vio­lents condam­nés par la socié­té, vio­leurs ou mani­pu­la­teurs à l’endroit de leurs amies, com­pagnes ou épouses. Et il s’agit bien de les pri­ver de la liber­té qu’ils avaient d’exercer leurs méfaits, au grand béné­fice de cette socié­té, et notam­ment des femmes violentées. 

Mais tous, hor­mis quelques psy­cho­pathes irré­cu­pé­rables, ont voca­tion à réin­té­grer la socié­té, une fois la peine pur­gée, car la pri­son n’est pas un cachot, et une condam­na­tion pénale n’est pas une lettre de cachet.

Au-dehors, les pro­fils plus dan­ge­reux, comme les pédo­philes, se ver­ront inter­dire l’accès à des métiers en rap­port avec l’enfance. Cer­tains quit­te­ront la déten­tion munis d’une obli­ga­tion de soin, d’autres sous sur­veillance régu­lière, par exemple d’éloignement de leur ex-conjointe. Et les plus nom­breux, sans contrôle par­ti­cu­lier. Beau­coup retour­ne­ront à leurs métiers d’origine, quand les autres auront à réap­prendre la vie en société. 

Un réap­pren­tis­sage d’autant plus néces­saire qu’après avoir pur­gé sa peine, l’ex-détenu, peut et doit être réha­bi­li­té, pré­ci­sé­ment parce qu’il n’est plus un réprou­vé, et peut béné­fi­cier par ailleurs du droit à l’oubli, comme pour cha­cun de nous. C’est même à cela que devraient ser­vir les lieux de déten­tion : défi­nir l’après le mieux pos­sible, ou se pré­pa­rer à la récidive… 

La vie étant un flux dyna­mique : les gens changent avec le temps, et la pri­son change les gens. Aus­si détes­tables ont-ils pu être une par­tie de leur vie, leur pas­sif devient sou­vent la matière pre­mière de leurs propres tour­ments. Il fau­drait qu’il soit aus­si le moteur d’un nou­veau départ. 

Détails de l’affaire Polans­ki sur Wikipédia

L’article de Wiki­pé­dia rela­tif à l’affaire judi­ciaire Polans­ki ne jus­ti­fie ni ne rela­ti­vise en rien le crime pour lequel le cinéaste été condam­né, mais per­met d’ajouter une don­née essen­tielle à son cas, comme à celui de Rug­gia, accu­sé par Adèle Hae­nel, et sans doute à ceux d’autres affaires com­pa­rables : un contexte, qui per­met de mieux l’appréhender. Et notam­ment ici d’y lire les décla­ra­tions de la vic­time, Saman­tha Geimer.

L’intérêt est d’apprécier per­son­nel­le­ment ledit contexte par­ti­cu­lier, à la manière du juge, au regard du délit ou du crime par­ti­cu­lier, afin de déter­mi­ner les cir­cons­tances qui l’aggraverait, ou au contraire l’atténuerait.

Déca­lage spatio-temporel 

Il y a aus­si un tra­vers carac­té­ris­tique de notre temps, qui relève de ce que cer­tains appellent « le juge­ment rétros­pec­tif ». Et qui vou­drait que tout un cha­cun puisse juger objec­ti­ve­ment d’un fait dis­tant, en chaus­sant nos lunettes contem­po­raines, et en par­tant de notre propre sys­tème de valeurs, alors qu’il est situé à plu­sieurs dizaines d’années de dis­tance, ou plus encore. 

Pour s’en tenir à l’affaire Polans­ki, Saman­tha Gei­mer, la vic­time du viol, posait ain­si en 1977 très inno­cem­ment dans des poses sug­ges­tives, à moi­tié dénu­dée, dans le cadre d’une cam­pagne de pho­to­gra­phie com­man­dée par le maga­zine grand public Vogue-Homme au cinéaste. Quel parent admet­trait que sa fille de 13 ans posât de la sorte aujourd’hui ? Quel maga­zine se per­met­trait d’ailleurs de le proposer ? 

Des femmes se font connaitre aujourd’hui en tant que vic­times du cinéaste. Quelques témoi­gnages appa­raissent sujets à cau­tion (voir article de Wiki­pé­dia sur l’affaire). Et la qua­si-tota­li­té des 8 cas est prescrite. 

Pour autant, la véri­table ques­tion, ou sujet, ne devrait pas être de savoir si oui ou non, nous aurions à croire en la véra­ci­té des témoi­gnages de ces femmes (sauf à consi­dé­rer qu’un témoi­gnage tient lieu de véri­té objec­tive), mais plu­tôt pour­quoi les crimes sexuels ne sont-ils pas sim­ple­ment impres­crip­tibles ? Pour­quoi ne pas inter­pel­ler le légis­la­teur à ce sujet, afin de l’inscrire dans la loi ? 

À défaut de cela, la fuite en avant accu­sa­trice d’une frange du mou­ve­ment fémi­niste n’aboutira à rien, sinon à ins­tal­ler la défiance et un contrôle social tyran­nique dans les échanges entre femmes et hommes. 

Vir­gi­nie Des­pentes : pro­cu­reure cari­ca­tu­ra­le­ment à charge 

Et ce n’est pas le concours de pos­tures radi­cal-chics inau­gu­ré par Vir­gi­nie Des­pentes, dans un texte publié par Libé­ra­tion, et inti­tu­lé : « Césars, désor­mais on se lève et on se barre » qui chan­ge­ra quoi que ce soit à la situation.

Le texte est une dia­tribe raf­fi­née à la truelle contre les « domi­nants » à la tête de l’institution ciné­ma­to­gra­phique, à valoir en défense de la cause des femmes. Une ins­ti­tu­tion dont le pre­mier col­lège élec­to­ral est, rap­pe­lons-le, consti­tué par les tech­ni­ciens du ciné­ma. Pas exac­te­ment les cadors de la pro­fes­sion avec cha­peau haut de forme et gros cigare à la bouche.

Tout le pro­pos du texte tourne autour d’une varia­tion sur l’impunité des puis­sants, dont Polans­ki est cen­sé être le paran­gon. La preuve ? On lui a finan­cé son film à hau­teur de 25 mil­lions, soit 14 fois plus que « Les misé­rables », film de son ami Ladj Jy, réci­pien­daire quant à lui du César du meilleur film. Un réa­li­sa­teur à pro­pos duquel elle fait étran­ge­ment l’impasse, car mieux vaut ne pas reve­nir sur sa condam­na­tion à plu­sieurs années de pri­son en 2011 pour vio­lences (notam­ment sur sa sœur, qui a subi un trau­ma­tisme crâ­nien) et séques­tra­tion (sur l’amant de sa sœur, 10 jours d’ITT).

Pour autant, pas d’esclandres ou de condam­na­tions morales enten­dues ce soir-là à son sujet. Bien au contraire, le réa­li­sa­teur a été célé­bré, ain­si que toute l’équipe du film, qui contrai­re­ment à celle de « J’accuse », était pré­sente au grand com­plet. Une preuve de réha­bi­li­ta­tion réus­sie, donc. 

Ambas­sa­drice des sou­tiers du spec­tacle, Des­pentes évo­que­ra éga­le­ment le sort fait à « l’humoriste » Fores­ti, pré­sen­ta­trice de la soi­rée, pré­sen­tée comme une vic­time qui « a pris le risque de se mettre la pro­fes­sion à dos » en refu­sant d’achever sa pré­sen­ta­tion (puisque furieuse de la récom­pense de Polans­ki), après avoir copieu­se­ment ridi­cu­li­sé le cinéaste, mais fut tou­te­fois béné­fi­ciaire de quelque 100 000 euros de cachet pour la soi­rée (selon des sources sujettes à cau­tion tou­te­fois, Fores­ti ayant récem­ment décla­ré qu’il ne s’a­gis­sait que de 18500 euros). 

Une somme qui, si elle était avé­rée, doit bien consti­tuer 10 années de salaire d’une smi­carde en une seule soirée. 

Indi­gna­tion VS imputation

Il y a tou­te­fois une dimen­sion impor­tante que beau­coup sous-estiment et com­prennent mal. Des­pentes la défi­nit dans son texte comme la néces­si­té d’une « nar­ra­tion », contre laquelle les domi­nants s’opposeraient. C’est là une don­née essen­tielle pour ten­ter de com­prendre les moti­va­tions sous-jacentes du mou­ve­ment actuel. 

Certes, la part des fémi­ni­cides est aujourd’hui mieux docu­men­tée et actua­li­sée en France, au point de com­men­cer à consti­tuer une dimen­sion recon­nue du trai­te­ment judi­ciaire des vio­lences mas­cu­lines contre les femmes. 

Mais le besoin de « nar­ra­tion » expri­mé par Des­pentes, semble rele­ver davan­tage d’un besoin fémi­nin et col­lec­tif de décrire les divers états de la vio­lence mas­cu­line, les­quels ne recoupent pas néces­sai­re­ment la carac­té­ri­sa­tion d’un fait cri­mi­nel, mais témoigne d’une puis­sante indi­gna­tion col­lec­tive à l’encontre de ces vio­lences, et de leur impu­ni­té éventuelle. 

Le fait est que l’indignation peut se confondre avec l’imputation. Or, comme le sou­lignent les 114 avo­cates fémi­nistes dans leur tri­bune, le risque est que : « pré­su­mer de la bonne foi de toute femme se décla­rant vic­time de vio­lences sexuelles revien­drait à sacra­li­ser arbi­trai­re­ment sa parole, en aucun cas à la « libérer ».

De ce fait, la cause des vio­lences faites aux femmes relève néces­sai­re­ment de la rai­son poli­tique (légis­la­tion sur la pres­crip­tion des crimes sexuels, mesures d’é­loi­gne­ment de l’ex-conjoint violent, éta­blis­se­ment d’une éga­li­té sala­riale stricte ins­crite dans la loi, etc.) et du res­pect de la pré­somp­tion d’innocence, à l’en­contre d’un quel­conque magis­tère moral pres­crip­tif de ban­nis­se­ments ou d’ex­clu­sions, comme il est de mise actuellement. 

Sans le res­pect de ces deux condi­tions, il n’y aura de place que pour les vio­lences ver­bales, les calom­nies, les aigreurs, les frus­tra­tions, le mal-être, et assu­ré­ment le lyn­chage. Toutes carac­té­ris­tiques qui mar­que­ront l’échec poli­tique d’un fier et juste mou­ve­ment d’émancipation social. 


A lire éga­le­ment sur le site du Monde (réser­vé aux abon­nés ou à lire dans l’é­di­tion papier du 11 mars) : Claire Denis : « Je ne pense pas que qui­conque ait vou­lu cra­cher au visage des vic­times ni d’Adèle Haenel »

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