Comme en France, ils ont été salués comme des héros pen­dant la pan­dé­mie, et à l’ins­tar de leurs col­lègues fran­çais, les infir­mières et infir­miers de nos voi­sins hel­vètes sont à bout de souffle. Et cela depuis un temps certain. 

Selon diverses esti­ma­tions, les effec­tifs en soins inten­sifs ont dimi­nué en Suisse de 15% depuis le début de la pandémie.

La situa­tion des infir­miers devant être amé­lio­rée, quoi de mieux qu’une démo­cra­tie directe qui per­mette aisé­ment d’or­ga­ni­ser des vota­tions popu­laires à par­tir d’i­ni­tia­tives citoyennes. Le comi­té consti­tué en faveur de l’initiative sur les soins infir­miers vient donc de lan­cer aujourd’­hui même sa cam­pagne, pla­cée sous un slo­gan aus­si simple que lumi­neux : « applau­dir ne suf­fit pas ».

En réponse à leur action, le Par­le­ment a pré­vu des amé­lio­ra­tions qui ne les satis­font pas. Le peuple se pro­non­ce­ra donc sur une ini­tia­tive citoyenne à ce sujet, le 28 novembre.

Des conditions de travail qui favorisent le sous-emploi et les démissions précoces 

A ce jour, 11000 postes font défaut dans le sec­teur des soins, dont 6200 pour les seuls infir­miers. Les soi­gnants n’ont plus le temps de four­nir les soins avec huma­ni­té et sûreté.

En Suisse, plus de 214 000 per­sonnes tra­vaillent dans le sec­teur des soins. La plu­part en éta­blis­se­ments hos­pi­ta­liers (45 %) et dans le sec­teur médi­co-social (41 %).

Sur l’en­semble de ces effec­tifs, nom­breux sont ceux qui tra­vaillent à temps par­tiel, en rai­son de la dif­fi­cul­té à tenir une pleine jour­née. L’exer­cice pro­fes­sion­nel se conci­lie mal avec la sphère pri­vée, le tra­vail est dur phy­si­que­ment et psy­chi­que­ment, car la pres­sion du sys­tème de san­té suisse vise à la fois la com­pres­sion de per­son­nel et l’efficacité maximale. 

Infir­mières et infir­miers ont sou­vent peu de temps pour répondre aux besoins indi­vi­duels des patient Ils souffrent de ne pas pou­voir exer­cer leur métier comme ils le sou­hai­te­raient. Ce fai­sant, un grand nombre d’entre eux le quitte avant l’heure, ne voyant aucune pers­pec­tive d’amélioration. Un tiers de celles et ceux qui jettent l’éponge n’ont pas encore 35 ans. Là encore, le paral­lèle avec la France est saisissant. 

D’après l’Observatoire confé­dé­ral de la san­té, c’est plus de 40 % des membres du per­son­nel soi­gnant qui aban­donnent le métier en Suisse. 

Démographie médicale contre démographie médicalisée 

Mais la popu­la­tion vieillit en Suisse comme en Europe. En consé­quence, les soins infir­miers sont plus sou­te­nus, tech­niques et complexes. 

Et le Covid-19 a encore aug­men­té la charge de tra­vail. De sorte que des esti­ma­tions éta­blissent que les effec­tifs en soins inten­sifs ont dimi­nué de 15% depuis le début de la pan­dé­mie, dans la Confé­dé­ra­tion. Selon le comi­té d’initiative, la qua­li­té des soins ne peut ain­si être garan­tie, et les com­pli­ca­tions et décès pour­raient être réduits grâce à un nombre suf­fi­sant de per­son­nels soignants. 

C’est que les évo­lu­tions démo­gra­phiques et socié­tales aggravent la situa­tion. D’après les ana­lystes, la Suisse man­que­ra de 65 000 infir­mières et infir­miers d’ici 2030. « Les soins nous rendent malade »: tel est l’un des slo­gans que le per­son­nel de san­té a por­té à tra­vers les rues de Bâle le 12 mai 2021. Ce type de mani­fes­ta­tions était déjà mani­feste avant même la pan­dé­mie de coronavirus. 

Pho­to Keystone

Pour de meilleurs salaires

L’i­ni­tia­tive citoyenne pose éga­le­ment la ques­tion de l’augmentation sala­riale. Les pro­mo­teurs exigent que la Confé­dé­ra­tion et les can­tons inves­tissent dans la for­ma­tion. Un meilleure salaire aug­men­te­ra l’attrait pour ces métiers et inci­te­ra à la réin­ser­tion pro­fes­sion­nelle dans le domaine des soins. Avec un objec­tif sup­plé­men­taire : aug­men­ter la satis­fac­tion au tra­vail et fidé­li­ser les personnels. 

Contre-projet insuffisant

Pour répondre à l’i­ni­tia­tive citoyenne, les deux chambres du Par­le­ment et la Confé­dé­ra­tion (qui y sont oppo­sés), pro­posent un « contre-pro­jet ». Ils refusent d’accorder un trai­te­ment par­ti­cu­lier à un groupe pro­fes­sion­nel, tout comme les caisses d’as­su­rance maladie. 

Ain­si, la Confé­dé­ra­tion et les can­tons injec­te­raient près d’un mil­lion de francs pour for­mer davan­tage d’infirmiers. Mais les tenants du comi­té jugent l’ef­fort insuf­fi­sant. D’au­tant que les fonds ne seraient alloués par la Confé­dé­ra­tion qu’à la seule condi­tion que les can­tons affectent un mon­tant analogue.

Plus de compétences pour les soignants

Pour espé­rer inci­ter au rejet de l’i­ni­tia­tive, le contre-pro­jet auto­ri­se­rait la fac­tu­ra­tion directe des pres­ta­tions aux caisses d’as­su­rance maladie.

Jus­qu’i­ci leurs pres­ta­tions doivent être pres­crites par un méde­cin pour être rem­bour­sées par l’assurance mala­die. Mais il est pré­vu qu’ils se voient désor­mais dotés de com­pé­tences accrues.

Cepen­dant, le Par­le­ment et la Confé­dé­ra­tion s’opposent à ce que le per­son­nel infir­mier puisse pres­crire lui-même cer­taines pres­ta­tions, arguant que cela entraî­ne­rait une hausse du nombre de trai­te­ments et des coûts sup­plé­men­taires. Les par­ti­sans du pro­jet sou­tiennent au contraire que l’on éco­no­mi­se­rait temps et argent si l’on avait moins sou­vent recours aux pres­crip­tions médicales.

C’est un leit­mo­tiv enten­du éga­le­ment en France : les infir­mières et infir­miers ont un grand savoir-faire, mais n’ont que peu d’autonomie. 

Si l’initiative citoyenne était reje­tée, le contre-pro­jet entre­rait alors en vigueur. Il est sou­te­nu par le pré­sident des direc­trices et direc­teurs can­to­naux de la san­té et membre du Grand Conseil bâlois PDC Lukas Engel­ber­ger, pour qui les ratios de per­son­nel dans les entre­prises ne peuvent pas être impo­sés d’en haut, sous peine de voir les coûts s’envoler.

Les travailleurs étrangers comme palliatif 

Le sec­teur des soins en Suisse recrute à tour de bras, mais les res­pon­sables du per­son­nel ont grand peine à pour­voir les postes ouverts. Ils embauchent alors du per­son­nel étran­ger. À l’hô­pi­tal pour enfant de Saint-Gall, notam­ment, 42 % des méde­cins sont suisses, 36 % alle­mands et 8 % autrichiens. 

Le per­son­nel infir­mier diplô­mé compte quant à lui 86 % de Suisses. Les hôpi­taux uni­ver­si­taires de Zurich et de Lau­sanne emploient en revanche 60 % et 50 % de tra­vailleurs étran­gers dans le sec­teur des soins. Les employeurs par­ti­cu­liers engagent des soi­gnantes d’Allemagne et d’Europe de l’Est. Ces femmes sont sou­vent cor­véables à mer­ci et per­çoivent des salaires infé­rieurs aux tra­vailleurs autochtones…

La Suisse compte donc sur des per­sonnes for­mées à l’étranger… et dont l’étranger a néces­sai­re­ment besoin. Pour autant, les besoins en per­son­nel conti­nue­ront d’augmenter for­te­ment en Suisse, tout comme ailleurs en Europe, notam­ment en rai­son du vieillis­se­ment de la population… 

Quoi qu’il en coute ? 

En Suisse, les coûts de la san­té sont sup­por­tés prin­ci­pa­le­ment par les patients. En 2018, les dépenses s’élevaient à 798 francs par per­sonne et par mois. D’après l’Office fédé­ral de la sta­tis­tique, ces frais ont été pris en charge à 63 % par les ménages, et cou­verts pour moi­tié par les primes de l’assurance-maladie obli­ga­toire. L’État a finan­cé envi­ron 30 % des coûts globaux. 

La part des coûts de la san­té dans le pro­duit inté­rieur brut (PIB) est de 11,2 %. Avec un chiffre qui ne cesse d’aug­men­ter, la Suisse enre­gis­trait l’un des chiffres les plus éle­vés d’Europe en 2018. Mais cepen­dant loin der­rière les États-Unis avec 16,9 %, l’Allemagne (11,5 %) et la France (11,3 %).

Sources : Site de l’i­ni­ta­tive/OCS/La Revue suisse

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