Ce vendredi 14 avril, dans le sillage de la validation partielle de la loi retraite par le Conseil constitutionnel, l’intersyndicale se croyait obligée de prier « solennellement » le monarque républicain de ne pas promulguer sa loi.

Étrange supplique lancée en direction de l’Olympe Jupitérien, quand le mortel Macron est tenu constitutionnellement de promulguer une loi sous 15 jours au plus.

La requête syndicale revêtait-elle une fonction interne, à l’usage du corps social désespérant façon Billancourt ? Mais les syndicats promettent déjà un 1er mai d’anthologie. Une fois le « deuil » consommé (l’expression est de Laurent Berger), on verra les mêmes retourner à la table des « négociations », car mine de rien, la censure du Conseil constitutionnel vient de supprimer les dispositions « sociales » que d’aucuns ont aperçu.

Plus fort encore, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) réclamait quant à elle vendredi dans un courrier adressé à Emmanuel Macron la soumission de la loi à une nouvelle délibération. Là encore, le fantôme de Billancourt court toujours.

Jupiter-le-manager aura tellement bien perçu le klaxon des centrales syndicales et des solliciteurs de la gauche parlementaire, qu’il s’est empressé de promulguer la loi dans la nuit de vendredi à samedi (vers 3h30 selon l’hebdomadaire « Marianne ». On apprendra plus tard que c’était en fait deux heures après la décision du Conseil constitutionnel !). Le Journal officiel de la République l’annonçant samedi matin.

Ce faisant, le député Alexis Corbière (LFI), se montra quant à lui aussi inspiré que sentencieux sur son compte Twitter : « Même la nuit, il nuit… »

Mais tout n’est pas perdu pour tout le monde. Le journal économique « La Tribune » publie ce même samedi 15 avril un article édifiant de réjouissance capitaliste, intitulé « Retraites : Macron et le CAC qui rient, Mathilde la danseuse des manifs qui pleure ! », lequel s’ouvre ainsi :

« Sacré vendredi 14 avril ! Le même jour, presque à la même heure, on a appris en même temps la décision du Conseil constitutionnel sur les retraites et le nouveau record historique de clôture du CAC 40, pour la première fois de son histoire au-dessus des 7500 points. Un signe de bonne santé sinon pour l’économie en tout cas pour les plus grandes multinationales françaises et en particulier le secteur du luxe tiré par la réouverture de la Chine. En une journée, Bernard Arnault, l’homme le plus riche du monde selon le classement de Forbes -que le milliardaire regarderait d’heure en heure-, s’est enrichi de 12 milliards d’euros. Presque autant que ce que va rapporter chaque année la réforme des retraites d’Emmanuel Macron et son controversé report de l’âge légal de départ à 64 ans ».

Toujours sur la promulgation, le député François Ruffin, assimilé LFI (qui connait bien Arnault) s’encolère tout rouge sur Twitter : « Comme des voleurs, Emmanuel Macron et sa bande ont promulgué leur loi sur les retraites en pleine nuit. Parce qu’ils le savent bien : ce qu’ils viennent de pratiquer, c’est un hold-up démocratique. Cette brutalité marque, en fait, leur fragilité. Ils appartiennent déjà au passé ». Ajoutant : « Leur monde est mort ».

Pour le député et secrétaire national réélu du PCF, Fabien Roussel, le qualificatif de « voleurs », pareillement utilisé, est complété par un « voleurs de vie » !

« Voleurs », « Hold-up démocratique », les formules de ces deux ex-journalistes sont peut-être de circonstance, mais elles ne suffisent certainement pas à épuiser la description du monde qui advient.

Plutôt qu’un « hold-up », ne s’agit-il pas davantage d’une « évasion » relative (car l’unité syndicale fut remarquable), mais patente, du capital social de la gauche syndicale et partisane, en ce que leur stratégie circulaire n’a plus de prise politique, face au projet de néolibéralisme autoritaire que Macron achève de légitimer via les moyens institutionnels offerts par la Vème République, en l’absence de tout autre contre-pouvoir constitué, à commencer par le « gardien constitutionnel », loin d’en être un ?

Emmanuel Macron apparait désormais devant tous en technocrate forcené et en personnalité désinhibée, que les psychiatres définissent généralement de cette manière :

« La personne désinhibée fait preuve d’un comportement démonstratif ou euphorique. Elle a des difficultés à contrôler son discours ou à l’adapter à son environnement. Elle dit tout haut ce qui se pense habituellement tout bas, se montre familière envers des personnes étrangères, parle fort, etc. On observe aussi une baisse de la tolérance à la frustration et aux délais ou des réactions impulsives ».

Illustration empirique : alors qu’il arpentait jeudi le chantier de reconstruction de Notre-Dame, vidé de la présence de tout badaud par précaution, Emmanuel Macron plastronnait devant la célérité de la réparation, dont il se voulait le garant.

Son crédo, est énoncé, et assumé, sans la moindre réserve en filigrane : « Ne rien lâcher, c’est ma devise ».

Ainsi, son agenda politique déroule imperturbablement la promesse de goulets d’étranglement sociaux et économiques encore à venir, notamment pour les plus fragilisés.

Car dès lors que la machine économique, dont il est le produit politique chimiquement pur, n’est pas grippée, l’homme se figure prométhéen.

Depuis la Chine où il allait rencontrer son homologue Xi Jinping, lui aussi si parfaitement maitre de son exécutif (bien que la visite fût considérée comme une catastrophe pour de nombreux pays européens, s’agissant notamment de sa position sur Taiwan), il roula de ses plus belles mécaniques productives : « Qu’on n’aille pas m’expliquer que le pays est à l’arrêt. Ce n’est pas vrai ! ».

Sans surprise, le seul talon d’Achille du maitre de l’Élysée, était celui-là.

Réfléchissant en termes de « séquences« , comme le ferait un producteur de téléréalité en goguette, Macron et ses subordonnés, telle la députée, présidente du groupe « renaissance » à l’Assemblée, Aurore Bergé, l’une de ses sectatrices les plus ardentes (bien qu’il soit dit que la réciproque n’est pas vraie), exposent sans ambages la couleur du déni, en empruntant le lexique de la novlangue, dans laquelle les mots sont vidés de tout rapport fondamental au réel :

« On n’est pas dans une crise sociale mais dans un moment politique, soutient Aurore Bergé. La question n’est pas de refaire le match. Maintenant le sujet, c’est comment on arrive à travailler sur ce qui intéresse vraiment les Français ».

Pour le pouvoir, le sujet relève d’un simple jeu. Un jeu socialement asymétrique dans lequel ceux qui n’iront pas à son terme seront éliminés. En conséquence, il « n’intéresse » que le pouvoir des experts ou autres technocrates, seuls arbitres à en disposer librement, c’est à dire à pouvoir en modifier les règles à n’importe quel instant.

Les deux premières occurrences du dictionnaire Larousse pour le verbe « intéresser » sont :  

  • Concerner quelqu’un, quelque chose
  • Éveiller et retenir l’attention de quelqu’un

Le Robert y ajoute notamment :

  • Avoir de l’importance pour
  • Toucher (quelqu’un), tenir à cœur à (quelqu’un)

De sorte qu’il est possible de conclure (provisoirement) en se demandant si l’instauration terminale, devant nos yeux exorbités, d’un régime politique post-démocratique, ô combien soucieux de défendre les intérêts fondamentaux de la bourgeoisie, sa créancière, intéresse vraiment tous les Français…