Crédit photos : Martin Wilhelm & archives de Mulhouse
C’est une histoire assez invraisemblable. Un mélange de fanfaronnade politique, doublé d’un carapatage opportun de la part d’un opérateur de service public, sur fond de cession foncière.
Le bureau de Poste Mulhouse-Henner, l’un des plus anciens établissements de la place de Mulhouse, a fermé définitivement en catimini, ce 13 novembre 2023.




On découvre par la même occasion que La Poste n’était pas propriétaire d’un foncier le plus emblématique du quartier, totalisant plusieurs milliers de mètres carrés utiles.
Ce bâtiment trouve son origine dans un premier hôtel des Postes, construit au même endroit en 1895, dans un style architectural incertain, mais si massif qu’il en est l’objet de railleries régulières de la part des mulhousiens de l’époque.

Après sa destruction par des bombardements alliés, l’établissement est reconstruit en 1944, dans un style nettement plus fonctionnel.

Gang des Lyonnais
Le gang des Lyonnais ou le « gang des Blouses bleues », « gang des Estafette » ou encore « gang des Métèques » participera par ailleurs à la célébrité du lieu.
Le samedi 28 octobre 1972, une bande de malfaiteurs y entre en effet sans effraction et sans témoin, vidant soigneusement les coffres situés au sous-sol des 11 708 600 de francs lourds qu’ils contenaient, égalant le butin du casse de Strasbourg.
Les cambrioleurs ne s’intéressent qu’aux grosses coupures usagées de 50, 100 et 500 francs, et laissent dans la chambre forte du sous-sol deux millions de francs en petites coupures neuves.
Au petit matin, les agents s’aperçoivent que la clef de la chambre forte ne fonctionne plus, prouvant que les aigrefins ont bénéficié de complicités locales.
Le rapprochement est fait entre Mulhouse et Strasbourg, mais l’enquête n’avancera pas et les faits resteront non-élucidés.
On dira aussi le gang proche du SAC, la milice gaulliste, mais sans plus de preuve tangible.
Gang des sévices publics
Mais la mise à sac d’un emblème des services publics ne semble pas interpeller grand monde. La première mention publique de la fermeture semble être celle du conseiller municipal d’opposition Loïc Minéry (Mulhouse cause commune), à l’amorce du conseil municipal du 09 novembre.
Dans sa déclaration liminaire, il égrène les chantiers et sujets prioritaires au nom du groupe Mulhouse cause commune, dont il est le porte-parole, et évoque pour s’en désoler la fermeture du bureau de Poste Henner.
Aucun élu majoritaire n’interviendra sur le sujet ce soir-là.
Nous menons une enquête du côté des représentants des personnels, afin de tenter d’en savoir davantage. Mais là encore, les informations sont parcellaires. Les syndicats représentatifs de l’entreprise apprennent quasiment en temps réel la fermeture du bureau et de son dépôt adjacent.
On découvrira par la suite que le personnel sur place est redéployé sur le bureau situé place de la Réunion, ainsi qu’à Riedisheim.
Le 19 novembre, le groupe d’opposition Mulhouse cause commune replace encore le sujet sur le tapis dans un communiqué intitulé : « Bureaux de poste fermés à Mulhouse : adieu la ville du 1/4h ! » :
« Mulhouse Cause Commune tient à exprimer sa plus vive préoccupation suite à la fermeture du bureau de poste Henner place du Général de
Gaulle face la gare. L’absence de préavis pour les clients, l’absence d’informations claires sur cette fermeture, l’absence d’une alternative dans
ce même secteur viennent renforcer le désarroi des mulhousiens ».
L’absence d’informations et de respect de l’usager est patente. Il suffit de se rendre sur place pour découvrir nombre de personnes désemparés. Certaines parmi elles n’ayant même plus accès au guichet bancaire, sans que la moindre information ne leur soit fournie.
La situation est par ailleurs embarrassante pour la municipalité. Elle qui a choisi de faire du quartier gare « un quartier d’affaires, vitrine de Mulhouse et de son agglomération ».
57 000 mètres carrés de bureaux doivent en effet y pousser d’ici 2025, sous la forme d’une quinzaine d’immeubles neufs ou rénovés. L’ensemble se devant de compléter l’offre hôtelière, les locaux de la Chambre de commerce et d’industrie, de la Société industrielle de Mulhouse… et désormais, de l’ex-Poste !
Le 20 novembre, Dominique Adrian, délégué régional Grand Est de la Poste, était interrogé à ce sujet par L’Alsace.
Il pose son entreprise en victime, et y explique subir la situation. Sachant que le bailleur entendrait profiter de la reconfiguration du quartier pour transformer les locaux en profitables logements, après avoir averti son locataire de son intention… dès 2021 !
Les locaux devant être libérés en décembre 2023, la direction de la Poste n’aurait donc rien trouvé de mieux à faire que de placer les usagers et ses agents devant le fait accompli, sans solution de réaffectation au sein du quartier !
Officiellement, l’entreprise prétend vouloir rester présente dans le quartier gare. Mais les usagers auraient grand tort de se réjouir pour autant.
Car si un « contrat de présence territoriale » tripartite signé notamment avec l’État (le dernier couvrant la période 2023-2025), engage en principe la société publique avec l’AMF (association des maires de France), les modalités d’applications en restent larges et gazeuses, tandis que les enjeux de service public semblent peu ambitieux.
contrat-de-presence-postale-2023-2025Pour la direction de l’entreprise publique, il s’agit surtout en l’espèce de maintenir des « points de contact » à moins de cinq kilomètres du domicile, et à moins de 20 minutes de lignes de transport en commun, de sorte à se conformer a minima à la convention signée avec l’État et les mairies.
Il reste que l’entreprise a été progressivement « marchandisée » depuis le milieu des années 90, pour n’être plus désormais qu’une société anonyme commerciale à capitaux publics, et sa prévalence ne va évidemment plus aux missions de service public, mais aux moyens d’assurer sa croissance et ses parts de marché, dans un contexte économique changeant.
La société le signifie d’ailleurs clairement dans un paragraphe de son contrat de présence territoriale :
Les réseaux territoriaux de La Poste, de l’État ou encore des entreprises sont tous confrontés à une baisse très importante de fréquentation. Ce mouvement enclenché il y a plusieurs années, s’est considérablement aggravé avec la crise sanitaire. La Poste constate une baisse de la fréquentation de ses guichets de 52% entre 2016 et 2022. De nouveaux comportements, de nouveaux usages se sont installés et la sortie de la crise sanitaire ne s’est pas traduite par un retour à la situation antérieure.
A la baisse tendancielle de l’activité courrier que souligne sans cesse l’entreprise (a contrario de l’activité colis, toujours florissante) se sont donc ajoutés les effets de la crise sanitaire.
De quoi justifier par avance la lenteur de l’opérateur à rebondir et se trouver une solution de remplacement dans un supposé « quartier d’affaires », qui ne constitue pas vraiment un générateur de chiffre d’affaires intéressant, ni en matière de service aux guichets, que de volume de courrier professionnel, puisque le secteur tertiaire, qui constitue l’essentiel de l’activité du quartier, a déjà massivement basculé dans la dématérialisation des échanges.
Par ailleurs, ce dont parle le délégué régional de La Poste est suffisamment significatif pour laisser à penser qu’un nouveau bureau de taille équivalente a peu de chance de revoir le jour dans le quartier de la gare.
Dispersion façon puzzle
Il est en effet question de mener une réflexion globale avec la ville de Mulhouse, en vue de créer des partenariats avec des commerçants, tel celui qui devrait être inauguré le 5 décembre dans l’entreprise « Relais Impression Services », situé avenue Foch, et qui devrait prendre la charge des opérations postales courantes.
La partie banque postale est déjà dévolue aux agences Mulhouse Réunion (qui devrait élargir ses horaires d’ouverture), et de Riedisheim, c’est à dire là où les agents ont été redéployés.
La Ville de Mulhouse ne s’exprimera publiquement sur le sujet qu’à partir du 22 novembre, pour y affirmer son opposition à la fermeture de l’agence postale.
Précisant que : « Des actions et des propositions ont été faites aux dirigeants du groupe La Poste afin de faire perdurer cette mission de service public ».
L’Alsace fait état d’un « premier courrier » adressé par la municipalité en date du 29 septembre, et qui aurait débouché sur un rendez-vous avec les responsables de l’opérateur postal. Puis un second courrier aurait été envoyé le 15 novembre par la municipalité pour signifier sa désapprobation.
Mais comment accorder du crédit à ces faits quand la municipalité prétend n’avoir été informée que 3 jours avant la fermeture ?
Philippe Trimaille, adjoint au commerce, se défend en posant que La Poste raisonne en matière de ratios nationaux qui n’ont pas lieu d’être à Mulhouse, où un public important a besoin des services publics, à commencer par ceux de La banque postale.
Enfin, diverses propositions auraient été faites par la municipalité à la direction régionale de La Poste qui les auraient rejetées, pour des raisons de dimensionnement ou de sécurité…
La municipalité annonce alors une « rupture de confiance », quand il s’agit de maintenir en outre des agences de quartier apparemment menacées (sont nommées Drouot et Briand).
Une reprise du dialogue est prétendument annoncée… pour le 12 janvier !
La section locale du Parti Communiste s’étrangle de la situation dans un récent communiqué :
FERMETURE DU BUREAU DE POSTE HENNER GARE OU L’INTÉRÊT GÉNÉRAL SACRIFIÉ À L’INTÉRÊT PRIVÉ DES ACTIONNAIRES ET DE LA PROMOTION IMMOBILIÈRE
Le triste scénario continue après la fermeture du Bureau de Poste Doller, c’est aujourd’hui le Bureau de Poste Mulhouse Henner Gare qui ferme. La Section du PCF Mulhouse avait pourtant déjà tiré la sonnette d’alarme en 2016 via une pétition qui avait recueillie plus de 4000 signatures permettant ainsi le maintien des Bureaux de Poste Réunion et Drouot.
Hélas, après la fermeture de la poste porte du Miroir, le groupe la Poste continue de casser le service public au détriment de la population et des salariés. La majorité municipale de droite laisse faire sans utiliser tous les moyens dont elle dispose pour s’y opposer. L’ouverture d’un point Poste «< contact » municipal à l’image de celui du CSC Lavoisier qui cesse ses activités, montrant ainsi les limites d’une politique « des rustines », ne répondrait pas aux exigences d’un réel service public postal excluant ainsi les « clients »/usagers de la Banque Postale & Poste Mobile. Pour nous c’est inacceptable et nous refusons que la poste Henner, cœur de ce service public Mulhousien disparaisse.
Dans cette perspective nous appelons à la mobilisation de toutes et tous, usagers, organisations syndicales et associations et à l’action pour empêcher la disparition de ce bien commun qu’est le service public postal à Mulhouse.
Agir auprès de la majorité municipale de Madame Lutz qui laisse faire sans utiliser le droit de véto dont elle dispose dans le contrat de présence postal territorial. Droit de véto qui peut intervenir dans un délai de deux mois, dès lors que l’intention de fermer un bureau par la direction de la poste a été notifié par lettre à la Mairie; Il est temps Madame le Maire d’écouter les mulhousiennes et les mulhousiens qui veulent garder leur bureau de poste et de dire Non à la fermeture !
Agir auprès de l’état actionnaire du groupe la poste et de l’entreprise pour maintenir et développer le service public dans notre ville. Parce que là où il y a une volonté, il y a un chemin, nous refusons de renoncer, le maintien du service public de tous,le vaut bien.
Quand le train fantôme du délitement des services publics s’ébranle à toute vapeur, la municipalité de Mulhouse ne peut rester à quai sans broncher. Sifflera-t-elle la fin de ce fait accompli antisocial ?












