De notre correspondant permanent à Bâle
Le 13 décembre, le socialiste Beat Jans, 59 ans, Président du gouvernement du canton de Bâle-Ville, a été élu en tant qu’un des sept membres du Conseil fédéral, le gouvernement suisse, par les deux chambres du Parlement fédéral, le Conseil national et le Conseil des États (cantons) réunies en Assemblée fédérale à Berne, au total 246 parlementaires (voir répartition par parti en encadré).

Jans est le premier conseiller fédéral originaire de Bâle-Ville depuis cinquante ans et seulement le troisième depuis que la Suisse s’est constituée en tant qu’état fédéral il y a 175 ans. Cette élection était devenue nécessaire pour remplacer le socialiste Alain Berset, responsable du département (ministère) de l’Intérieur et président de la Confédération pour 2023, qui avait décidé de ne pas renouveler son mandat après douze ans au Conseil fédéral.
Le Parti socialiste avait proposé pour lui succéder deux personnalités que le groupe parlementaire du PS avait choisies parmi six candidats, pour permettre à l’Assemblée fédérale d’avoir un choix. A côté de Beat Jans, le PS proposa Jon Pult, conseiller national du canton des Grisons, de 20 ans son cadet. Selon la « formule magique » pour la composition du Conseil fédéral, en vigueur de manière informelle sans interruption depuis 1959, selon laquelle les trois plus grands partis y ont droit à deux sièges chacun – actuellement le parti conservateur de droite UDC, le Parti socialiste (PS) et le Parti libéral-radical PLR – et le quatrième d’un seul, actuellement le Parti du Centre, autrefois chrétien-démocrate.
Selon cette formule, un des deux candidats PS aurait dû être élu au premier tour de scrutin, mais ce calcul s’est avéré faux : à ce tour, Jans n’a obtenu que 89 voix et Pult 49, tandis qu’un autre socialiste, le Zurichois Daniel Jositsch, en obtenait 63 sans même avoir fait acte de candidature. En outre, 30 voix allaient au candidat du parti des Verts qui briguait un siège au Conseil fédéral malgré son recul aux élections du 22 octobre (voir Alterpresse 68, octobre 2023), le conseiller national fribourgeois Gerhard Andrey. Lors du 2ème tour, Jans obtenait 112 voix, Pult 54, Jositsch 70 et Andrey plus aucune.
Ce n’est qu’au troisième tour que Jans obtint la majorité absolue requise pour être élu avec 134 voix contre 43 pour Pult et 68 pour Jositsch. Ce dernier avait déjà joué le « trouble-fête » lors de l’élection au Conseil fédéral de décembre 2022 (voir Alterpresse68, décembre 2022) lorsqu’il s’était présenté comme candidat « sauvage » pour protester contre la double candidature féminine du PS.
Tandis que Gerhard Andrey n’a obtenu, comme il fallait s’y attendre, que quelques voix de plus que le nombre de sièges de son parti, le score de Jositsch est étonnant. Étant donné que les élections au Parlement se font par bulletin secret, on ne peut donc que se livrer à des conjectures sur l’origine des voix qu’il a obtenues. L’hypothèse la plus vraisemblable est qu’une partie des parlementaires de l’UDC et du PLR ont voté pour lui, car ils trouvaient les deux candidats officiels du PS trop à gauche, surtout Jon Pult à qui on reprochait ses prises de positions vieilles d’une bonne décennie, alors qu’il était militant chez les jeunes socialistes.
Jans avait probablement contre lui une partie du puissant « lobby » agricole, malgré le fait que son premier métier était celui de paysan. Certains observateurs ont vu derrière le succès de Jositsch la main de Christoph Blocher, le « maître à penser » de l’ UDC, qui continue à tirer les ficelles en coulisse malgré ses 83 ans et qui avait déclaré publiquement que les deux candidats officiels du PS étaient non-éligibles.
Jositsch, un socialiste plutôt de droite, avait probablement aussi la faveur d’une partie des 38 députés zurichois qui voulaient voir un des leurs à nouveau au Conseil fédéral après une absence d’un an.
Quelle que soit l’interprétation du score de Jositsch, l’élection du 13 décembre a montré que le Parlement ne suit plus automatiquement les consignes des partis et que la « formule magique » avait montré ses limites à tel point que certains observateurs pronostiquent déjà sa fin au plus tard après les prochaines élections parlementaires de 2027.
La politique suisse n’est donc plus ce havre de stabilité dont elle donnait l’exemple pendant dernières décennies et on peut en conclure que le pays se rapproche peu à peu de ses voisins européens…
Cette stabilité s’est manifestée au moins dans les grandes lignes ce même 13 décembre lors de la réélection des six membres sortants du Conseil fédéral, obligatoire tous les quatre ans suite aux élections du parlement. Tous les six ont obtenu la majorité absolue requise au premier tour, mais avec des scores inégaux :
| Nom | Parti | Département (Ministère) | En office depuis | Voix en 2023 |
| Guy Parmelin | UDC | Economie | 2016 | 215 |
| Ignazio Cassis | PLR | Affaires étrangères | 2017 | 167 |
| Viola Amherd | Centre | Défense | 2018 | 201 |
| Karin Keller-Sutter | PLR | Finances | 2018 | 176 |
| Albert Rösti | UDC | Environnement, Transports, Énergie, Médias | 2022 | 189 |
| Elisabeth Baume-Schneider | SP | Justice et Police | 2022 | 151 |
Une élection, qui dans tous les autres pays aurait été de loin la plus importante, s’est déroulée tout à la fin de ce marathon électoral et est passée presqu’inaperçue : celle à la présidence de la Confédération, parce que le détenteur de cette fonction change chaque année et est élu au sein des membres du Conseil fédéral qui s’y succèdent par ordre d’ancienneté, une routine qui n’est pas contestée. Ainsi, Viola Amherd a été élue par 158 voix présidente pour 2024 et Karin Keller-Sutter vice-présidente avec un score comparable et qui sera, sauf imprévu, présidente en 2025. A ce niveau-là, la politique helvétique continue à fonctionner comme une montre suisse…
Par contre, le lendemain du 13 décembre s’est soldé par une grande surprise lorsque les six membres réélus du Conseil fédéral et son nouveau membre Beat Jans se sont réunis à huis clos pour répartir les départements (ministères) entre eux, sans participation aucune du Parlement, une procédure inédite dans un pays démocratique. Tout le monde, et probablement Beat Jans en premier, partait de l’idée qu’il succéderait à Alain Berset à la tête du département de l’Intérieur, responsable des assurances sociales, de la santé, de la culture et d’un nombre d’autres dossiers proches des préoccupations de la population suisse, car on supposait qu’aucun(e) des membres sortants du Conseil fédéral ne souhaiterait changer de département.
Or il en fut autrement, car Elisabeth Baume-Schneider, élue il y a un an seulement, décida de quitter le département de justice et police pour prendre celui de l’Intérieur, un changement dont la rapidité n’avait pas été vue depuis des décennies. En tant que conseiller fédéral fraîchement élu, Beat Jans a dû se contenter de ce qui restait : Justice et Police, département responsable entre autres de l‘ immigration et qui est sous pression, notamment de la part de l’UDC, vu le grand nombre de demandeurs d’asile – ce qui a probablement motivé le choix de Madame Baume-Schneider.
L’élection de Beat Jans a été saluée par sa ville natale avec beaucoup de satisfaction et même un brin d’euphorie, après 50 ans d’absence au Conseil fédéral et aussi après la non-élection, à quelques voix près, de la Bâloise Eva Herzog il y a un an, à laquelle le Parlement avait préféré Elisabeth Baume-Schneider que le PS avait proposé comme co-candidate (voir notre article de décembre 2022). La déception suite à la répartition des départements ne changera rien à la joie bâloise.
En tant qu’homme politique chevronné, Beat Jans saura assumer sa nouvelle fonction sans problèmes et pourra apporter au dossier de l’immigration son expérience à la tête d’un canton dont plus d’un tiers de la population n’a pas de passeport suisse et d’une ville-frontière qui connaît le problème des requérants d’asile de en raison de son vécu quotidien.
Jans est le seul des six membres du Conseil fédéral originaire d’une grande ville, ce qui était un des arguments en faveur de son élection, en plus de son expérience de trois ans en tant que président du gouvernement bâlois. En tant que responsable de la justice et de la police, il participera aux réunions des ministres de l’Intérieur de l’UE concernant les accords de Schengen et Dublin auxquels la Suisse adhère depuis 15 ans et aura donc un contact direct et régulier avec ses collègues européens.
La succession de Beat Jans à la présidence du canton de Bâle-Ville fera l’objet d’une élection cantonale le 3 mars prochain qui pourrait être mouvementée, car selon les premières réactions, les partis de droite et du centre tenteront peut-être d’occuper ce poste pour briser la majorité rouge-verte existant depuis une quinzaine d’années au gouvernement bâlois. Le PS de son côté a d’ores et déjà désigné une candidate et un candidat, tous les deux d’origine kurde – affaire à suivre…
Deux questions en vue de l’avenir :
- Qu’est-ce que Beat Jans pourra faire pour Bâle et sa région tri-nationale ?
Il faut être très clair : un conseiller fédéral ne représente pas son canton, mais la Suisse toute entière, il ne pourra donc pas favoriser sa région d’origine, mais il est tout de même psychologiquement important pour les habitants de cette région de savoir un des leurs au gouvernement fédéral. Cela crée un lien symbolique, surtout pour une région qui y était si longtemps absente. Mais Beat Jans pourra faire avancer les grands projets ferroviaires et routiers pour la région bâloise qui profitera aussi à ses voisins en Alsace et au Pays de Bade. Son expérience et son engagement dans la coopération transfrontalière seront très utiles dans ce contexte comme dans d’autres, notamment pour le dossier européen.
- Qu’est-ce que Beat Jans pourra faire pour la Suisse ?
Son expérience transfrontalière et son ouverture vers les voisins proches et lointains seront aussi un grand atout pour les relations avec l’Union européenne (UE). Dans la perspective des négociations avec cette dernière, le Conseil fédéral avait publié, deux jours après l’élection de Beat Jans – mais encore avant son entrée en fonction le 1er janvier 2024 – un projet de mandat que le Parlement et éventuellement le peuple devront approuver avant le début de ces négociations.
Beat Jans qui, contrairement à ses futurs collègues, a vécu à l’étranger et qui est marié à une Américaine, a l’esprit ouvert vers l’Europe et le monde et pourra sans doute encourager les autres membres du Conseil fédéral dont certains hésitent encore à entamer les négociations avec l’UE avec courage et optimisme, peut-être le dossier le plus important de la législature 2024-2027. En outre, l’esprit de conciliation de Beat Jans et son expérience à la tête d’un gouvernement cantonal seront un atout dans un Conseil fédéral composé de quatre partis dont les points de vue diffèrent souvent, surtout en matière de politique étrangère.
Nombre de sièges des groupes politiques à l’Assemblée fédérale :
UDC 74
PS 50
Centre 46
PLR 39
Verts 26
Verts libéraux 11
Total 246
Hans-Jörg RENK












