Cré­dit pho­tos : Mar­tin Wilhelm

Comme dans de nom­breuses autres villes en Europe, une petite cen­taine de per­sonnes s’est réunie en ce mar­di 20 février sur la place de la Réunion à Mul­house. Slo­gan : « libé­rer Assange »… Gérard Moine, au nom de la LDH et du Col­lec­tif Julian Assange, a fer­me­ment deman­dé que le lan­ceur d’alerte ne soit pas extra­dé vers les USA. A Londres, ils furent plu­tôt des mil­liers à récla­mer la même chose. Car dans la capi­tale du Royaume-Uni, Julian Assange, passe devant deux juges de la Haute Cour de jus­tice bri­tan­nique qui exa­mi­ne­ront la rece­va­bi­li­té de l’appel por­té par le jour­na­liste aus­tra­lien contre son extra­di­tion. Le fon­da­teur de Wiki­Leaks reste pour­sui­vi par Washing­ton, où il encourt 175 années de pri­son pour ses révé­la­tions de crimes de guerre et contre l’humanité.

Les « vertus » du monde (dit) libre : 175 ans de prison pour divulguer des vérités !

Repla­çons tout cela dans son contexte. La rai­son d’être de Wiki­leaks, dans l’esprit d’Assange, est de don­ner une audience aux lan­ceurs d’a­lerte tout en pro­té­geant leurs sources. Plu­sieurs mil­lions de docu­ments rela­tifs à des scan­dales de cor­rup­tion, d’es­pion­nage et de vio­la­tions de droits de l’homme concer­nant des dizaines de pays à tra­vers le monde ont été publiés sur le site depuis sa créa­tion en 2008.

À par­tir de juillet 2010, les révé­la­tions de Wiki­Leaks ont com­men­cé à être relayées par de grands quo­ti­diens natio­naux, comme le New York TimesThe Guar­dianLe MondeEl País et Der Spie­gel, sou­vent en Une. Par la suite, d’autres médias ont eu accès aux infor­ma­tions que publiait en exclu­si­vi­té l’or­ga­ni­sa­tion: Aften­pos­ten en Nor­vège, 20 Minutes en France, Die Welt en Alle­magne, Svens­ka Dag­bla­det en Suède, Poli­ti­ken au Dane­mark et De Stan­daard en Belgique.

C’est ain­si que la réa­li­té du site de Guan­ta­na­mo, enclave US à Cuba (contre toute logique de droit inter­na­tio­nal) est révé­lé. Le lieu de déten­tion a ser­vi pour les pri­son­niers cap­tu­rés par l’armée US dans les dif­fé­rentes opé­ra­tions qu’elle mène à l’é­tran­ger (Afgha­nis­tanIrak, etc.). Le choix de ce centre situé sur une base mili­taire amé­ri­caine a été jus­ti­fié pour refu­ser de sou­mettre les déte­nus au sys­tème judi­ciaire des Etats-Unis pré­tex­tant l’ex­tra­ter­ri­to­ria­li­té de la base.

Les docu­ments publiés par Wiki­leaks prouvent la mise en place d’une méca­nique tor­tion­naire dont près de 800 pri­son­niers ‑âgés de 14 à 89 ans – en sont les vic­times. Humi­liés, tor­tu­rés, abu­sés, les per­sonnes incar­cé­rées sont sou­mises à des trai­te­ments « inhumains ».

Autre révé­la­tion par­mi des cen­taines de mil­liers d’autres. En Irak, ce 12 juillet 2007, des mili­taires amé­ri­cains patrouillent en héli­co­ptère au-des­sus d’un quar­tier de Bag­dad. Des per­sonnes se baladent dans la rue, dont un repor­ter de Reu­ters, Namir Noor-Eldeen, accom­pa­gné de son col­la­bo­ra­teur Saeed Chmagh muni d’une caméra.

Les sol­dats pensent qu’il s’a­git d’une arme et tirent alors plu­sieurs rafales de mitrailleuse sur les hommes. Douze per­sonnes sont tuées, dont les deux repor­ters et un enfant de neuf ans. Si les images sont déjà ter­ribles, les rires des mili­taires le sont encore plus. On les entend insul­ter les vic­times de « bâtards ».

Cette affaire contraint le Penta­gone à ouvrir une enquête. Les forces amé­ri­caines res­tent impas­sibles : les jour­na­listes sont des « dom­mages col­la­té­raux », les autres des « insurgés ».

L’important dans ces lignes n’est pas d’énumérer toutes les infor­ma­tions que Julian Assange a pu mettre à dis­po­si­tion d’une presse qui s’en ait gavé et a pu doper ses ventes tout en don­nant l’illusion d’une liber­té d’informer totale dans nos pays…

Quand les Etats sifflent la fin de la récré…

La liber­té de la presse est utile quand elle sert les pou­voirs dans notre monde occi­den­tal. Et, en géné­ral, les organes d’information se plient à cette règle : mais il est des cas où des contra­dic­tions appa­raissent dans ce jeu de rôle.

Julian Assange a‑t-il cru à une réelle indé­pen­dance des médias dans nos pays ? Car, en réa­li­té, il n’a fait que relayer des infor­ma­tions qui lui était four­nies par des per­sonnes révol­tées par les actions qu’on leur impo­sait au nom de je ne sais quelle « défense du monde libre » !

Mais c’est là que les pou­voirs poli­tiques et éco­no­miques fixent la limite du rôle des médias. Orwell le disait à sa manière : « Le lan­gage poli­tique est conçu pour rendre le men­songe cré­dible et le meurtre res­pec­table, et pour don­ner à ce qui n’est que du vent une appa­rence de consistance. »

Les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments des Etats-Unis, si prompts à dénon­cer les atteintes aux liber­tés hors de leurs fron­tières, ont tou­jours su mettre au pas les récal­ci­trants dont les cri­tiques pou­vaient des­ser­vir l’image de la ban­nière étoi­lée. Les purges dans les années 50 par le séna­teur Mac McCar­thy en sont une par­faite illus­tra­tion et Han­na Arendt à su le dénon­cer en son temps :  « Ici, l’atmosphère poli­tique géné­rale, sur­tout dans les uni­ver­si­tés et les col­lèges (à l’exception des très grands), est actuel­le­ment peu agréable. La chasse aux rouges est en marche et les intel­lec­tuels amé­ri­cains, sur­tout dans la mesure où ils ont un pas­sé radi­cal et sont deve­nus anti­sta­li­niens au fil des années, se mettent en quelque sorte à l’unisson du dépar­te­ment d’État ».

Situa­tion quelque peu simi­laire pour Julian Assange : loin d’être révol­tés par les révé­la­tions, une par­tie des Etats-Uniens a au contraire émis des cri­tiques à l’égard de la démarche de Wiki­Leaks, l’organisation étant accu­sée d’aggraver l’instabilité et de mettre en dan­ger des vies humaines sur le ter­rain. La pro­pa­gande de Washing­ton a mon­tré, une fois encore, son efficacité.

La porte était donc ouverte pour lan­cer la chasse à Assange, citoyen aus­tra­lien rappelons-le.

En 2010, , les auto­ri­tés amé­ri­caines lancent une enquête pour « espion­nage » contre Wiki­Leaks et recherchent acti­ve­ment Assange.

Entre 2010 et 2012, Assange est en liber­té sur­veillée au Royaume-Uni en rai­son d’un man­dat d’ar­rêt euro­péen de la jus­tice sué­doise, à la suite d’une accu­sa­tion de « délit sexuel » en Suède en 2010, affaire clas­sée plus tard sans suite.

Le 19 juin 2012, Assange se réfu­gie à l’ambas­sade d’É­qua­teur à Londres, où il vivra pen­dant 7 ans dans un espace confi­né  il ne peut pas en sor­tir sans ris­quer une arres­ta­tion bri­tan­nique et l’ex­tra­di­tion vers les États-Unis. Il est alors sur­veillé en per­ma­nence par la police lon­do­nienne et espion­né par la CIA. Une enquête réa­li­sée par Radio France et dif­fu­sée le 20 février der­nier, révèle qu’une agence espa­gnole avait été man­da­tée par la CIA pour sur­veiller, voire assas­si­ner, Julian Assange.

Le 11 avril 2019, le pré­sident équa­to­rien Lenín More­no met fin à son droit d’a­sile.  Le jour même, Assange est arrê­té dans l’en­ceinte de l’am­bas­sade par la police lon­do­nienne. Les États-Unis demandent immé­dia­te­ment son extra­di­tion. Le 1er mai 2019, il est condam­né par la jus­tice bri­tan­nique à cin­quante semaines de pri­son pour vio­la­tion des condi­tions de sa liber­té pro­vi­soire en 2012. L’af­faire en jus­tice sué­doise se révè­le­ra avoir été ins­tru­men­ta­li­sée par le Royaume-Uni, pour main­te­nir Assange sous man­dat d’ar­rêt, et jus­ti­fier son arrestation.

Assange est incar­cé­ré en déten­tion pro­vi­soire à la pri­son de haute sécu­ri­té de Bel­marsh depuis le 11 avril 2019, jour de son arres­ta­tion à l’am­bas­sade d’É­qua­teur. Le Rap­por­teur spé­cial des Nations unies Nils Mel­zer constate une dégra­da­tion de sa san­té du fait de l’i­so­le­ment et du stress intense dû aux menaces qui pèsent sur lui, et appellent à mettre un terme à la « per­sé­cu­tion col­lec­tive » dont il est victime.

Snowden, l’autre victime !

Les condi­tions de déten­tion de Assange en Grande-Bre­tagne sont indignes : elles sont pires que celles infli­gées aux pires cri­mi­nels de droits com­muns ! Révé­ler la véri­té est donc plus grave que des vols ou des assas­si­nats de personnes ?

Pour évi­ter cela, un autre lan­ceur d’alerte Edward Joseph Snow­den, a dû se réfu­gier… en Rus­sie qui l’a accueilli les bras ouverts lui octroyant, à sa demande, la natio­na­li­té russe.

Petit rap­pel : à peu de chose près à la même époque que les Wiki­leaks, en juin 2013, Snow­den rend publiques, par l’intermédiaire des médias, des infor­ma­tions clas­sées top-secrètes de la NSA (La Natio­nal Secu­ri­ty Agen­cy, orga­nisme gou­ver­ne­men­tal de la Défense des États-Unis, char­gé entre autres de la sécu­ri­té des sys­tèmes d’in­for­ma­tion du gou­ver­ne­ment US) concer­nant l’écoute d’appels télé­pho­niques aux États-Unis et dans le monde. On apprend ain­si que les Etats-Unis écou­taient les conver­sa­tions télé­pho­niques d’une nombre impor­tants de res­pon­sables poli­tiques, éco­no­miques, culturels…

Bien pire : la NSA a pro­po­sé plu­sieurs accords à ce qu’elle appelle ses « par­te­naires tiers » : l’agence amé­ri­caine apporte son savoir-faire tech­nique et logis­tique pour mettre en place une ins­tal­la­tion d’écoute au sein du pays par­te­naire. Leur usage est ensuite par­ta­gé, la NSA pou­vant uti­li­ser ces ins­tal­la­tions pour recher­cher ses propres mots-clés dans le flux des com­mu­ni­ca­tions inter­cep­tées. C’est dans ce cadre qu’on appren­dra que la NSA avait écou­té trois pré­si­dents fran­çais suc­ces­sifs (Chi­rac, Sar­ko­zy, Hol­lande) de 2006 à mai 2012 au moins, et espion­né, en Alle­magne, non seule­ment la chan­ce­lière Ange­la Mer­kel, mais éga­le­ment Frank-Wal­ter Stein­meier, ministre des Affaires étran­gères de 2005 à 2009.

Edward Snow­den est incul­pé le 22 juin 2013 par le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain sous les chefs d’accusation d’espion­nage, de vol et d’u­ti­li­sa­tion illé­gale de biens gouvernementaux.

Le 14 avril 2014, l’édition amé­ri­caine du Guar­dian et le Washing­ton Post se voient décer­ner le prix Pulit­zer pour la publi­ca­tion des révé­la­tions sur le sys­tème de sur­veillance de la NSA, ren­dues pos­sibles grâce aux docu­ments four­nis par Snowden.

Coin­cé depuis dix ans en Rus­sie, le couple Snow­den ne peut sor­tir de son reclus car les Etats-Unis main­tiennent leur man­dat d’arrêt…

La liberté de la presse est-elle à géométrie variable ?

Ce qui est à noter dans ces deux affaires, c’est l’étrange pas­si­vi­té des gou­ver­ne­ments à l’égard des agis­se­ments des Etats-Unis. Ima­gi­nons que ce soit la Chine qui ait été ain­si prise sur le fait : on serait à la veille de la troi­sième guerre mondiale !

Même si des jour­na­listes cou­ra­geux se sont inves­tis et s’investissent tou­jours pour exi­ger la liber­té pour Assange et Snow­den, même aux Etats-Unis, on ne peut que s’étonner qu’aucune émis­sion sur les chaînes d’informations télé­vi­sées n’aient pris ces deux cas comme un sujet de débat ! Et que la remar­quable enquête faite par Radio France n’a pas été lar­ge­ment dif­fu­sée et commentée.

Car la dif­fé­rence entre des pays où le tota­li­ta­risme inter­dit toute émis­sion de ce type, nous avons en France encore la pos­si­bi­li­té de le faire ! Alors, pour­quoi ne pas uti­li­ser ce droit à l’information car, comme toute conquête démo­cra­tique, « la liber­té d’information ne s’use que quand on ne s’en sert pas » !

La libé­ra­tion d’Assange comme la liber­té pour Snow­den sont des com­bats pour la liber­té qui valent d’être menés à l’instar de tous les autres.