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Prisons végétales

Pour le gouvernement, qui se félicite de l’adoption de la. loi du 2 février 2023. : « L’engrillagement impacte les paysages et provoque des ruptures de continuité écologique des espaces. Il est pourtant essentiel que les espèces animales puissent se déplacer sans contraintes, d’autant plus dans un contexte de dérèglement climatique et d’atteinte aux habitats naturels avec un étalement urbain de plus en plus prégnant« .

Sur le papier, la loi vise officiellement à mettre un terme à la multiplication des grillages (on recensait 3 000 kilomètres de grillages sur les 3 départements du Loiret, du Cher et du Loir-et-Cher en 2019), et à rétablir les continuités écologiques, laquelle passe notamment par la mise en conformité des clôtures hermétiques, en permettant la libre circulation des animaux invariablement réfractaires au droit de propriété, et en empêchant qu’ils ne constituent des pièges pour ceux-ci, ou ne porte atteinte « aux équilibres écologiques ou aux activités agricoles ou forestières du territoire« .

Le problème est qu’avec la réduction de l’engrillagement, vient aussi la réduction de la liberté d’aller et de venir en forêt, car il s’agit concomitamment selon la loi d’éviter les clôtures et de « protéger la propriété privée ».

Et à ce titre, rien de moins surprenant qu’une telle proposition de loi d’origine sénatoriale ait été portée par Jean-Noël CARDOUX, ancien élu LR du Loiret, ainsi que de nombreux autres parlementaires de droite LR, dont Sabine DREXLER, sénatrice LR du Haut-Rhin…

Le conflit d’intérêt vient surtout de ce que le randonneur ou promeneur n’attente en rien à la propriété d’autrui en cheminant simplement le long d’un sentier forestier. Une tolérance admise depuis des siècles, et même une nécessité pour nombre de porteurs de pathologies générées par la vie urbaine…

De sorte qu’avec cette loi le simple fait de s’aventurer ou de traverser une propriété rurale ou forestière, sans même l’endommager, peut dès lors constituer une contravention de 4è classe, sanctionnée par une amende forfaitaire de 135 euros, qui peut même atteindre 750 euros (Code pénal, article 226-4-3).

Robins des bois libres

Et un tel cas de figure menace de s’appliquer cette fois-ci dans le massif vosgien. Le groupement foncier forestier de la Haute Doller vend en effet 64 hectares de forêt au groupement foncier forestier du Wustkopf à Rimbach-près-Masevaux, fin 2023.

Le 11 janvier dernier, le Club Vosgien de Masevaux est informé par courriel de la décision d‘interdiction de tout passage, par le nouveau propriétaire, s’appuyant pour ce faire par la loi du 2 février 2023.

Il demande instamment que le club vosgien retire au 1er février ses balisages de la propriété privée traversée par deux sentiers entretenus par le club vosgien, et situé entre le vallon du Neuweiherbach et le Gustiberg, qui relient Ermensbach aux petits lacs et étangs jusqu’à l’auberge-refuge du Neuweiher, située à 830 mètres d’altitude dans un cirque glaciaire.

Devant un fait incompréhensible et insensé, qui semble constituer une manière dévoyée d’appliquer la loi brandie par le propriétaire, les promeneurs et adeptes de la forêt accessible à tous se sont unis autour d’un appel du Collectif des villageois de Rimbach-près-de-Masevaux et d’une marche citoyenne proposée par l’association Thur écologie & transports.

La marche proposée le dimanche 11 février par les deux structures aura porté ses fruits au-delà de leurs espérances. Plus de 500 personnes ont en effet répondu présent en vue de défendre l’accès inconditionnel de la forêt aux promeneurs, randonneurs, cueilleurs de champignons, mais aussi aux personnes souhaitant simplement rejoindre le lac du Neuweiher et son auberge.

Les sentiers de randonné balisés par le club vosgien sont nombreux sur le massif vosgien, où chemine d’ailleurs le célèbre GR5. Par ailleurs, le sentier, dit du Steinveg (sentier de pierre), symbolisé par un disque bleu, remonte au 19°Siècle, et fut notamment emprunté pour le transport du bois de chauffage.

A 14h, les manifestants arrivent au parking de l’Ermensbach, à Rimbach. Il y a beaucoup de monde, le bouche à oreille ayant porté selon toute apparence. Des prises de parole ont lieu puis l’annonce du parcours que les marcheurs vont emprunter.

Pour Jano Celle de Thur écologie & transports : « Barrer le passage du sentier ne marque pas uniquement la volonté de privatisation du lieu, mais aussi un mode d’exploitation de type prédateur, insensible au vivant. Il suffit pour s’en convaincre de constater la manière dont le groupement foncier forestier du Wustkopf considère les arbres, et très certainement la nature dans son ensemble« .

En voici quelques tristes illustrations :

« Il faut interdire ce type d’ambition criminelle pour la nature, alors qu’il n’est plus à démonter les méfaits de nos sociétés sur la biodiversité et en l’occurrence sur le biotope de cette forêt. Rappelons que cette canopée est à la lisière d’un site Natura 2000 et au cœur du Parc Naturel des Vosges« .

Une enquête de l’OFB (l’Office français de la biodiversité-la police de l’environnement) est en cours.

Par ailleurs, Proposition de loi portant dépénalisation de l’accès à la nature a été déposée le 7 novembre 2023 par le groupe des écologistes de l’Assemblée nationale (voir ci-dessous). Elle ne contient qu’un seul article : abrogation de l’article 226-4-3 du code pénal, lequel prévoit une contravention de 4e classe (750 euros maximum) pour toute personne pénétrant sans autorisation dans la propriété privée rurale ou forestière d’autrui.

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Un nouveau rendez-vous, organisé alors par le Club vosgien, est annoncé pour le samedi 17 février, à partir de 9H00, sur le même parking. Prendront part à la manifestation le Parc naturel régional des Ballons des Vosges, les associations d’usagers de la nature, l’association des propriétaires forestiers privés de la Doller, la Fédération Française de Cyclisme haut-rhinoise, le Club Alpin Français, les Amis de la nature du Haut-Rhin, les accompagnateurs en moyenne montagne, l’association des Fermes-Auberges du haut-Rhin, la Fédération de chasse haut-rhinoise et du Club vosgien de Masevaux.

Des interdictions analogues ont été signalées en Isère, dans les Alpes Maritimes, et sur les hauteurs de la vallée de la Bruche dans le Bas-Rhin.

Radio Quetsch a interviewé des marcheuses & marcheurs.

Ci-dessous, les enjeux de cette loi expliqués simplement et en moins de 5 minutes par un avocat :

Crédit photos : Thur écologie & transports