Le syndicat GDL (syndicat des conducteurs de train allemand) et la direction de la Bundesbahn (BB) ont trouvé un accord après un conflit qui a duré cinq mois et 6 grèves générales reconduites qui a privé des millions d’Allemands de moyen de locomotion. Sans l’entêtement de l’entreprise, ces jours d’arrêts auraient pu être évité : l’accord prévoit peu ou prou ce que le syndicat avait mis en avant comme compromis possible. Ce conflit a déclenché une campagne antisyndicale et antigrève inédite en Allemagne fédérale.

35 h sans perte de salaire

Dans un accord signé mardi 26 mars, la Bundesbahn accorde à ses conducteurs de train la semaine des 35 heures sans perte de salaire. Cette durée de travail sera atteinte progressivement jusqu’en 2029 alors qu’actuellement la durée légale est de 38 heures.

Une prime anti-inflation de 2.850 € sera versée ainsi qu’une augmentation mensuelle de 420 € payée en deux temps. Le salaire mensuel d’un conducteur de locomotives de la Bundesbahn est actuellement de 3.735 € bruts, il sera de 4.155 € avec l’application totale de l’accord.

Le compromis est une indiscutable victoire pour la GDL (Gewerkschaft der Lockführer) et son président Claus Weselsky qu’un quotidien outre-rhin a qualifié de Berserker (guerrier de la légende viking qui a la capacité d’entrer dans une rage incontrôlable le rendant insensible à la douleur et devenant ainsi invincible).

Mais la direction de la Bundesbahn a réussi à limiter l’application de l’accord à la seule entreprise-mère, les travailleurs des nombreuses filiales ne seront pas concernés. La Bundesbahn compte 221.000 salariés dans le pays, dont 19.400 conducteurs mais seuls 9.000 d’entre eux bénéficieront de l’accord signé par la GDL qui compte, elle, 44.000 adhérents. Nul doute qu’avec cet accord, le syndicat va voir ses effectifs augmenter.

En contrepartie, et en vertu de la législation allemande, la GDL s’engage dans une « paix sociale » jusqu’en 2026…

Une forme nouvelle de la réduction du temps de travail

La réduction du temps de travail sans perte de salaire est un combat ancien des syndicats allemands. Dès 1995, les métallos et les imprimeurs gagnent les 35 h hebdomadaires par des accords de branche alors que nous devrons attendre 2002 en France pour qu’une loi impose cette mesure.

Même si en période d’inflation et de covid, le DGB et ses affiliés ont plutôt privilégié la revendication salariale ces dernières années, la question de la réduction du temps de travail est revenue sur le devant de la scène entre autres par la puissante IG Metal (2,14 millions d’adhérents en 2023) qui relance en mai 2023 la revendication des 32 h hebdomadaires sans perte de salaire et l’instauration de la semaine de 4 jours.

Le désir d’obtenir plus de temps de repos est majoritaire auprès du salariat en Allemagne : une récente étude de l’institut Hans Böckler (Hans Böckler-Stiftung, centre de recherche sociale du DGB) qui fait autorité en la matière, montre que 81% des salariés plébiscitent la semaine de 4 jours de travail à condition qu’elle se fasse sans perte de salaire.

L’autre syndicat de la Bundesbahn, l’EVG (Eisenbahn- und Verkehrsgewerkschaft) avait fait une étude déjà en 2018 en demandant aux salariés de choisir entre deux options : soit plus de rémunération, soit plus de repos et de loisirs. Seuls 31% avait choisi plus de rémunération.

Tout comme en France, les salariés allemands sont de plus en plus soumis à des conditions de travail dégradées et l’attrait pour le travail baisse d’une manière spectaculaire. Au grand dam du patronat et du gouvernement…

Un modèle à la carte ?

La particularité de l’accord entre la GDL et la BB réside dans une formule nouvelle de la définition du temps de travail légal.

Si les conducteurs pourront bénéficier des 35 h hebdo sans perte de salaire, une clause prévoit une modalité intitulée « Wahlmodell », autrement dit « le choix à la carte ».

Ainsi, les salariés auront le choix : soit ils choisiront la formule 35 h et garderont leur salaire, soit ils préfèreront travail plus longtemps : l’accord prévoit de pouvoir aller jusqu’à 40 h hebdomadaire avec une majoration des heures supplémentaires. Travailler 40 h permettra à un conducteur d’avoir 14% de plus de salaire.

Le patronat allemand voit là une petite compensation dans ce que la direction de la BB a dû lâcher : l’introduction d’une part de flexibilité dans une organisation du travail plutôt rigide sur la durée légale du travail.

Sommes-nous devant une évolution de la négociation collective en Allemagne ? Est-ce qu’une part d’individualisation du contrat de travail (dans le cadre d’un accord paritaire quand même !) va marquer dorénavant les rapports sociaux en Allemagne ?

Et cela pourrait-il être un cadre législatif nouveau dans les pays où le droit du travail et les accords collectifs sont de plus en plus dégradés au profit d’une individualisation des contrats de travail fragilisant les salariés vis-à-vis de l’employeur ?

Des campagnes haineuses contre les syndicats et le droit de grève

Pendant ces cinq mois de luttes, des campagnes d’une violence rarement vue en Allemagne ont été menées contre le syndicat GDL et ses dirigeants. S’appuyant sur les inévitables mécontentement des usagers des transport les médias de droite et de gauche ont dénoncé le droit de grève.

Et, comme en France, les politiciens et politiciennes de tout bord, ont rivalisé d’ingéniosité pour limiter, voire carrément interdire le droit de grève.

Dans ce déchaînement réactionnaire, le SPD et les Verts ont réussi à se distinguer : ils ont considéré que le droit de grève devait être limité dans les secteurs sensibles : les transports, la santé, l’énergie…

On croirait entendre Macron, Ciotti, Bayrou : c’est extraordinaire comment les réactionnaires de tous les pays ont des inspirations similaires quand il s’agit de réduire les libertés !