Vous préférez un audio qui restitue l’essentiel de l’article en 5 minutes ? Le voici :

La vidéo « FRANCE SACCAGÉE : MULHOUSE, son marché, ses attentats » réalisée par Vincent Lapierre, et diffusée sur YouTube, se présente comme une déambulation dans la rue Aristide Briand à Mulhouse, débutant au niveau du marché, cœur battant et populaire de la cité du Bollwerk.

Elle a été vue plus de 500 000 fois en huit jours, et a généré plus de 7200 commentaires. Cette seule vidéo devrait d’ailleurs profiter à son auteur, en générant quelques 2000 euros de revenus par la monétisation YouTube !

Sous couvert d’un « dépaysement garanti », le reportage propose une image de Mulhouse qui appelle, par son traitement, une analyse sur ses ressorts racistes, caricaturaux et leur décalage avec l’histoire singulière de la ville.

Un cadrage sensationnaliste et partial

Dès le titre, la vidéo s’inscrit dans une rhétorique anxiogène, amalgamant la vie quotidienne d’un marché vivant et l’évocation des « attentats », sans lien de cause à effet, dans une logique de juxtaposition racoleuse. Ce choix sémantique vise à suggérer une connexion intrinsèque entre diversité ethnique (visible sur le marché) et insécurité, thèse chère à certains discours politiques et médiatiques.

La caméra s’attarde principalement sur les visages, les tenues et l’accent des passants, insistant sur l’altérité de la population : une façon de « désigner » l’autre et d’accentuer l’idée de décalage culturel, souvent sans contextualisation, ni nuance. Les entretiens choisis privilégient systématiquement ceux qui témoignent d’un sentiment d’insécurité, de nostalgie d’une « autre époque » ou d’un malaise face à la diversité actuelle, renforçant le tableau d’une ville « perdue ».

Le rôle du « fixeur » et la mise en scène partisane

Un élément rarement mentionné dans la vidéo mais crucial pour en comprendre les biais est la présence du « fixeur » qui accompagne Vincent Lapierre dans la ville. Celui-ci se présente sous le prénom de « Paul », mais il s’agit en réalité d’Emmanuel Taffarelli, militant d’extrême-droite et candidat du parti Reconquête d’Éric Zemmour lors des élections législatives.

Son implication n’est pas anodine : elle influe directement sur le choix des lieux traversés (principalement le marché et la rue Aristide Briand, en plein travaux), des personnes interrogées et le regard porté sur la ville. En mettant en avant une vision décliniste et anxiogène de Mulhouse, cette collaboration infléchit le reportage dans une perspective résolument idéologique, loin de toute honnêteté journalistique.

Exemple édifiant : un trou béant est filmé dans la rue Briand (lié à un gros raté dans le balisage des travailleurs du BTP). Que nenni ! Une illustration du délitement et du chaos mulhousien pour le « fixeur ». « C’est comme en Colombie« , s’écriera même le vidéaste du peuple

Les ressorts de la caricature

Le reportage use de la caricature à plusieurs niveaux :

  • Visuel : surreprésentation des personnes issues de l’immigration ou perçues comme « étrangères », invisibilisant la mixité réelle de la population.
  • Narratif : commentaires et musiques dramatisantes, montage resserré sur les moments de tension ou de bruit, pour donner une impression de chaos ou de désordre.
  • Sélection des propos : omission des témoignages positifs, des voix nuancées ou fières de l’histoire mulhousienne, au profit de la plainte ou de l’inquiétude.
  • A tout le moins, montrer que l’immigré « intégré » ou « assimilé » est nécessairement minoritaire dans sa catégorie.
  • Usage de fausses informations, du type : « Mulhouse est la ville ou la violence intrafamiliale est la plus élevée de France« .

Sur cette dernière allégation, nous mettons au défi « Paul » (qui la prononce) de faire état d’une seule source documentée pour appuyer ses dires !

Car d’après nos informations considérées en nombre de cas pour 1000 habitants, Mulhouse ne figure en tête dans aucun classement (ce dont s’étonneraient même de nombreux mulhousiens et habitants de l’agglomération, prompts à s’auto-dénigrer) !

Ni celui des violences intrafamiliales, des crimes et délits, des agressions sexuelles, cambriolages, destructions et dégradations, escroqueries et fraudes, trafic de drogue, ou vols liés à l’automobile. Source : Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI).

Qui est Vincent Lapierre ? Un journaliste lié à l’extrême-droite

Il est également important de contextualiser la trajectoire du réalisateur, Vincent Lapierre. Ancien membre du collectif « Le Cercle des Volontaires », il s’est surtout fait connaître comme collaborateur proche d’Alain Soral, figure majeure de la mouvance d’extrême-droite française et fondateur du site « Égalité et Réconciliation« .

Vincent Lapierre a travaillé plusieurs années pour ce média avant de lancer « Le Média pour Tous », structure qui revendique une ligne « alternative », mais relaie fréquemment des analyses nationalistes, conspirationnistes et discriminantes. Sa proximité avec la nébuleuse d’extrême-droite et son utilisation du reportage de rue comme outil de propagande idéologique, expliquent largement le traitement orienté et la vision caricaturale proposés dans cette vidéo.

Modus operandi de Lapierre : entre intrusion et mise en scène

Vincent Lapierre, souvent accompagné d’un discret cadreur, applique dans ses reportages un schéma récurrent : progression caméra (ou smartphone) au poing dans des quartiers populaires, interpellation spontanée de passants, recherche systématique d’angles polémiques, le tout enveloppé d’un montage axé sur la tension ou la surprise. Ce procédé s’appuie sur la provocation de réactions, le choix de situations atypiques ou conflictuelles, et la captation de témoignages qui vont dans le sens d’une France « fragmentée », voire « menacée ».

Cette méthode, déployée dans d’autres villes telles que Marseille, Saint-Denis ou Roubaix, vise à renforcer un récit anxiogène à travers des séquences courtes, sorties de leur contexte, qui accentuent la sensation de déclin ou de confrontation communautaire.

Les conséquences de ce modus operandi sont multiples. Sur le plan local, les habitants peuvent se sentir trahis, stigmatisés ou instrumentalisés, ce qui ravive parfois les tensions et nourrit un sentiment d’injustice vis-à-vis de leur ville. À l’échelle nationale, ces vidéos diffusées massivement sur les réseaux sociaux participent à entretenir les préjugés, à polariser les débats et à donner une image déformée de certaines communautés ou territoires.

Ce journalisme de l’instantané, orienté vers le choc visuel et émotionnel, tend ainsi à remplacer la complexité du réel par des stéréotypes, au détriment d’une compréhension fine et honnête des dynamiques urbaines et sociales.

Il reste un paradoxe à souligner : la plupart des personnes interrogées sont avenantes et sympathiques avec une « star » de YouTube qui pourtant les exècre.

Histoire singulière de Mulhouse : ville des novations et des brassages

Pour comprendre la réalité de Mulhouse « ville aux 130 nationalités« , il convient surtout de rappeler son histoire.

  • Ville industrielle, terre d’accueil : Dès le XIXe siècle, Mulhouse attire des ouvriers venus de toute l’Europe pour ses industries textiles puis mécaniques. Elle a intégré successivement des Alsaciens, des Allemands, des Italiens, des Polonais, puis des Maghrébins, des Turcs, des Subsahariens, etc.
  • Rattachement à la France tardif : Mulhouse, qui fut une République, n’est française que depuis 1798, ayant longtemps appartenu à la Suisse, ce qui forge une culture d’ouverture unique.
  • Une réussite multiculturelle : Si les défis urbains et sociaux sont réels (comme dans toutes les grandes villes), la vitalité de Mulhouse repose précisément sur ces brassages, visibles dans la mixité de son marché, la richesse de ses traditions, ses initiatives sociales, culturelles et entrepreneuriales.

L’infanterie coloniale : la « phalange » méconnue du melting-pot mulhousien

Le melting-pot mulhousien ne s’illustre pas uniquement par l’immigration ouvrière du XIXe et du XXe siècle, mais trouve aussi ses racines dans l’histoire militaire de la ville, notamment lors de la Libération. En 1944, l’infanterie coloniale, notamment la 9è division d’infanterie coloniale, composée de soldats originaires d’Afrique subsaharienne, du Maghreb, des Antilles ou encore de l’Indochine – a joué un rôle déterminant dans la reconquête de l’Alsace, en particulier lors des combats pour la libération de Mulhouse.

Ces régiments furent parmi les premiers à entrer dans la ville, parfois au prix de lourdes pertes, symbolisant le sacrifice de nombreux hommes venus de l’Empire français pour la liberté du territoire métropolitain. Leur engagement et leur présence ont laissé une empreinte sur la mémoire collective locale, rappelant que la diversité actuelle de Mulhouse s’inscrit également dans une longue histoire de brassages et de solidarités venues de tous les continents, participant de « l’identité mulhousienne », souvent (mais pas toujours) pour le meilleur.

Détournement du réel, stigmatisation et responsabilité médiatique

En privilégiant la focale du délitement, la vidéo participe d’un processus de stigmatisation. Elle réduit des quartiers et une population à des clichés (insécurité, communautarisme, altérité) et nie le dynamisme, la résilience et la richesse d’une ville qui, au contraire, incarne depuis deux siècles l’inventivité ouvrière et la coexistence de populations venues d’horizons très différents.

Le journaliste, en utilisant des procédés sensationnalistes et en s’appuyant sur des relais locaux engagés, déforme la complexité de Mulhouse, pour mieux servir un récit nationaliste, anxiogène, et porteur de stéréotypes xénophobes.

À l’heure où les villes intermédiaires et populaires comme Mulhouse subissent un double regard – celui des médias qui les caricaturent, et celui des habitants qui y vivent chaque jour – il convient de rappeler la nécessité d’un traitement honnête, équilibré et historique de la réalité locale.

Mulhouse n’est ni un symbole de la « France saccagée », ni un paradis, mais une ville-monde, où se joue un pan du visage sociétal du pays, entre défis… et réussites.

Nous avons pris contact avec Emmanuel Taffarelli, par ailleurs auteur d’ouvrages de science-fiction, de théâtre, de scénarios, et même chanteur de rock, pour lui demander s’il reconnaissait bien avoir tenu le rôle de « Paul le fixeur » dans ce « reportage », ainsi que nous le pensons, après avoir identifié son empreinte vocale et sa rhétorique.

Nous tenions à comprendre les raisons qui lui ont fait choisir de contribuer à promouvoir une vidéo aussi dénigrante et caricaturale sur la ville dont il se dit originaire, et à propos de laquelle il aspire accessoirement à devenir le premier magistrat, sinon le député, quelquefois même en reprenant avec fierté le motif de la « ville aux 130 nationalités ».

Nous n’avons reçu aucune réponse de sa part.

Si les martiens paraissent extrêmement silencieux, contrairement aux envahisseurs hilarants et sadiques du film de Tim Burton, il parait exclu qu’Emmanuel Taffarelli (lui même d’origine immigrée) n’abandonne prochainement le vaisseau-mère de l’intranquillité identitaire aux envahisseurs de la « phalange algérienne » (son expression dans la vidéo de Lapierre)

Et grand-remplacer les pataphysiciens de la haine, c’est pour bientôt ?