La situation de tension dans les recrutements au sein de l’Éducation nationale, et notoirement dans le 1er degré (maternelles et écoles), vient de se traduire par une nouvelle circulaire prise par le DASEN (directeur académique des services de l’Éducation nationale) du Haut-Rhin, un fonctionnaire de la « grande maison » qui a la charge d’animer et de mettre en œuvre la politique éducative dans les départements.

Envoyée aux directeurs et directrices le 1er octobre 2024, celle-ci voudrait désespéramment agir, alors que « au cours de ces dernières années scolaires et parfois pour des périodes très longues, plusieurs circonscriptions ont connu de fortes tensions sur le remplacement ».

Ces « situations de tensions » sont définies par la mobilisation de tous les remplaçants de longue durée durant 3 semaines au moins, ou la présence d’au moins une classe non remplacée durant plus d’une semaine.

Après deux semaines d’absence de l’enseignant-e, l’Inspecteur, en collaboration avec la directrice ou le directeur d’école, pourra mettre en place « la procédure exceptionnelle de remplacement ».

Officiellement, le document a donc pour ambition de définir « un protocole départemental de traitement de ces situations critiques afin d’y apporter la meilleure réponse possible pour permettre améliorer les conditions d’accueil et les enseignements des élèves dans chaque école ».

Destiné aux réseau des écoles prioritaires (dites REP+ et REP), autant qu’aux écoles non-prioritaires, il annonce de nouvelles dispositions visant à faire face à l’insuffisance chronique d’effectifs d’enseignants devant les élèves. Une plaie endémique à laquelle fait face le ministère depuis quelques années…

Les fonds de tiroir sont ainsi passés au crible : les fonctionnaires voués à des taches de remplacement de courte durée, ou à des tâches d’enseignement spécialisés, seront mis à contribution.

Et pour ce faire, les classes aux effectifs dédoublés risquent également de disparaître momentanément, du moins dans un premier temps :

« Sur la base de l’analyse de ces remontées quotidiennes, l’IA-DASEN pourra envisager de mobiliser, à titre exceptionnel des brigadiers (formation continue ou REP+) pour assurer un ou des remplacements « ordinaires ». Ces mobilisations pourront, en fonction de la gravité de la situation à l’échelle départementale, impacter ou non les actions de formation en cours ».

« L’IA DASEN » (l’inspecteur d’Académie) peut donc mobiliser les professeurs des écoles chargés des remplacement courts sur 1 ou 2 jours (les « brigadiers »). Ils remplacent d’ordinaire un enseignant en formation, ou exerçant en école REP+.

Avec l’adoption de la circulaire, ils assureront les remplacements des enseignants en absence de moyenne ou longue durée. Une tâche d’ordinaire dévolue à d’autres titulaires remplaçants de longue durée, les « ZIL » qui verront le périmètre de leurs remplacements géographiquement élargi.  

Les enseignants en formation pourraient même être privés de leurs droits, en vue d’assurer des missions de remplacement.

Mais cela va au-delà de la redéfinition des tâches de certains enseignants. L’inspecteur et la directrice ou directeur d’école identifieront en outre les classes dédoublées de l’école, qui pourraient fonctionner ensemble en réunissant deux groupes dédoublés dans une seule et même classe.

Ces classes dédoublées sont une initiative politique lancée en 2017 par le ministère de l’Éducation nationale dans le but de réduire le nombre d’élèves par classe, de sorte à permettre aux enseignants de mieux répondre aux besoins individuels des élèves.

Avec cette circulaire, les deux demi-groupes pris en charge pas deux enseignants, seraient alors réunis en un seul, de sorte à libérer un enseignant sur une classe entière dont l’enseignant est absent.

Et tout le monde y participera : « La mobilisation éventuelle des personnels enseignants sans charge de classe, des RASED par exemple, pourra alors être envisagée, de manière tout à fait exceptionnelle toutefois ».

La triviale et bureaucratique expression « sans charge de classe » laisserait à penser que ces enseignants ne travaillent pas, or, c’est tout le contraire : les « RASED » (réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté, une espèce d’enseignant en voie de raréfaction) rassemblent des psychologues et des professeurs des écoles spécialisés. Ils interviennent auprès des élèves de la maternelle au CM2, en classe ou en petits groupes, au sein des écoles où ils sont implantés…

La souffrance au travail fait école

Pour le principal syndicat de professeur-e-s des écoles du Haut-Rhin, le Snuipp68-FSU, ces nouvelles demandes de la part du DASEN sont « inacceptables« .

Elles ne sont « ni réglementaires ni efficaces et elles dégradent fortement les conditions de travail des collègues ».

L’organisation syndicale s’appuie notamment sur l’article L133-1 du Code de l’Éducation, qui prévoit qu’un service d’accueil est mis en place en cas d’absence imprévisible de l’enseignant-e et d’absence de possibilité de remplacement.

Pour autant, il n’est à aucun moment précisé qu’un service d’enseignement est proposé aux élèves de la classe concernée.

Pour le Snuipp68 :

L’absence d’un-e enseignant-e, au-delà de la première journée, ne peut pas être qualifiée d’imprévisible. Il n’est pas possible d’exiger des collègues qu’ils et elles accueillent et/ou conçoivent « un parcours de continuité des enseignements pour les élèves dont l’enseignant.e est absent-e », même si cet enseignant-e est absent-e et non remplacé-e plusieurs jours.

Par ailleurs, il n’est pas possible de demander aux enseignant-es des classes dédoublées de remanier leurs classes, comme cela est précisé dans la circulaire spécifique à l’éducation prioritaire. Outre leur organisation annuelle, la mesure impactera toujours les mêmes collègues et les mêmes élèves. Comment, alors, expliquer aux familles que certaines classes dédoublées le restent toute l’année alors que d’autres non ? Comment travailler à 30 élèves et plus (ce qui sera souvent le cas lorsque deux classes dédoublées seront réunies…) ?

Enfin, le détournement des personnels RASED, des brigadiers et brigadières REP+ ou de formation continue au profit de remplacements “ordinaires” n’est pas plus acceptable. Cela revient à nier leurs missions ainsi que le droit à la pondération des heures en éducation prioritaire et à la formation continue…

Un contexte politique hostile aux enseignants

Le projet de loi de finances pour l’année 2025, présenté jeudi 10 octobre, constitue un budget austéritaire marqué par quelques 60 milliards d’économies ! Une saignée inédite depuis près de 25 ans.

Si le ministère de l’Éducation bénéficie de 834 millions d’euros supplémentaires, sur un total de 63 milliards, des postes d’enseignants vont bien être supprimés, en dépit des annonces de la ministre Genetet visant à « sanctuariser le budget de l’école ».

L’Éducation nationale, plus gros employeur de France, avec 1 200 000 agents, essuie de fait la plus grosse coupe en matière de personnels.

4 000 postes d’enseignants vont ainsi être supprimés. Pour l’essentiel dans le premier degré public (-3 155 postes de professeurs des écoles), tandis que 3 185 postes n’avaient pas été pourvus aux concours enseignants du public et du privé lors de la dernière rentrée.

Le gouvernement évoque une « baisse démographique attendue » de 97 000 élèves sur douze millions, pour justifier ces réductions.

Les syndicats d’enseignants escomptaient quant à eux améliorer le taux d’encadrement dans les classes par le fait de cette baisse démographique…

À rebours, 2 000 postes d’AESH devraient être créés.

La rémunération des professeurs, qui ont vu leurs salaires augmenter légèrement en 2022, ne progressera pas en 2025, mais les mieux disposés pourront glaner parmi les 98 millions d’euros supplémentaires alloués au « pacte enseignant », notamment pour continuer d’assurer les remplacements de courtes durées dans les collèges et lycées…

Enfin, la réforme de la formation des professeurs, restée au point mort jusqu’ici serait mise en œuvre d’ici 2026.

Du côté des syndicats d’enseignants, l’annonce du budget 2025 incluant des suppressions de postes, a provoqué consternation et colère.

« C’est un sabordage de l’école publique que nous annonce le Gouvernement Barnier ! Mais où est la priorité donnée à l’école ? », a déclaré Guislaine David, secrétaire du Snuipp-FSU, syndicat majoritaire.

Pour la CGT Educ’action, « Le Premier ministre sacrifie l’École sur l’autel de l’austérité ».

Le Snalc (classé à droite) considère qu’il s’agit d’un « crachat jeté au visage de notre école et de ses personnels, dont les conditions de travail sont chaque jour plus dégradantes »…

De l’ensemble des pays de l’OCDE, le salaire des enseignants français est l’un des plus bas :

278-2024-09-25_organisation_du_remplacement_dans_les_situations_de_tension_au_sein_des_ecoles_de_l_education_prioritaire