Matin brun en France et en Alsace, sauf à Mulhouse et Strasbourg…

La France s’est réveillée brune ce lun­di matin. Le fait est irré­vo­cable et mons­trueux, bien qu’an­non­cé depuis nombre de semaines. Et voir la res­ti­tu­tion gra­phique qu’en a réa­li­sé Le Monde, vous ferait l’ef­fet d’un puis­sant vomitif :

Le Ras­sem­ble­ment natio­nal arrive ain­si très lar­ge­ment en tête en Alsace, avec 33,28 % (35,97 % dans le seul Haut-Rhin), et un total extrême droite à 40 %, quand le total des gauches dépasse rare­ment les 30 %… 

Désor­mais, le RN s’at­tri­bue tout autant les villes moyennes et petites, que les bourgs et vil­lages. Dont Col­mar, pré­fec­ture du Haut-Rhin, tom­bée dans son escar­celle en même temps que Hague­nau, Saverne, ou Séles­tat, notamment…

La majo­ri­té pré­si­den­tielle est lar­ge­ment en retrait (15,29 % dans le Haut-Rhin) mais se place devant la liste socia­liste (10,16 %). La France insou­mise, arrive en qua­trième posi­tion dans le dépar­te­ment avec 7,71 %, mais ô sur­prise, par­vient en tête avec 23,08 % des suf­frages expri­més à Mul­house, et 21,28 % à Strasbourg !

Les grands centres urbains ne sont tou­te­fois pas des places fortes insou­mises (contrai­re­ment à l’é­lec­tion pré­si­den­tielle), car à l’ex­cep­tion de Lille, nous n’a­vons pas repé­ré d’é­qui­valent alsa­cien en France. Amis lecteurs/lectrices, si vous sou­hai­tiez contri­buer à notre recensement…

Jarnac, comme je respire

La consé­quence directe de ce raz-de-mar­rée poli­tique en faveur d’une l’ex­trême-droite qui aura sédi­men­té dans tout le ter­ri­toire, est donc sui­vie d’un coup de Jar­nac de la part d’Em­ma­nuel Macron.

A prio­ri, déci­der la dis­so­lu­tion de l’As­sem­blée natio­nale, au sor­tir d’une défaite cui­sante pour sa majo­ri­té poli­tique, peut sem­bler insen­sé et sui­ci­daire. Mais loin du geste gaul­liste, comme cer­tains se com­plaisent à le com­pa­rer, on serait plu­tôt dans un moment de per­di­tion chi­ra­quien pareil à 1997, quand l’an­cien pré­sident de la Répu­blique dis­sol­vait, en dépit de son plein gré, sa (large) majo­ri­té… en espé­rant la consolider.

Un mys­tère poli­tique deve­nu un cas d’é­cole exem­plaire dans les ins­ti­tuts de sciences politiques !

Mais la stra­té­gie de Macron est pro­ba­ble­ment plus retorse. En action­nant le levier de la dis­so­lu­tion, il cherche assu­ré­ment à exa­cer­ber les réflexes rep­ti­liens de la part d’une frac­tion d’op­po­sants poli­tiques fac­tices au sein de l’as­sem­blée (à com­men­cer par les LR), en les som­mant de se posi­tion­ner pour lui, et de ral­lier son camp, pour espé­rer survivre.

Les manœuvres sont déjà clai­re­ment flé­chées, puisque Sté­phane Séjour­né, secré­taire géné­ral du par­ti Renais­sance et acces­soi­re­ment ministre des affaires étran­gères, a indi­qué que le camp pré­si­den­tiel accor­de­rait l’investiture aux dépu­tés sor­tants, y com­pris ceux de l’op­po­si­tion, pour peu qu’ils soient recon­nus comme « fai­sant par­tie du champ répu­bli­cain ».

Mon­sieur Ciot­ti céde­ra-t-il aux sirènes pré­si­den­tielles, plu­tôt que de voir le groupe LR s’au­to-dis­soudre à l’As­sem­blée ? A moins qu’il ne consente à rejoindre le RN, puis­qu’il en est déjà son ventriloque.

L’ob­jec­tif poli­tique de Macron est sur­tout de rejouer la logique d’un duel par le moyen de la peur, ou de la stu­peur, pro­vo­quée par cette annonce sur­prise de dis­so­lu­tion, alliée à une forme per­verse de chan­tage affec­tif exer­cé auprès des élec­teurs les plus « rai­son­nables » ou modérés. 

Prière donc de res­sor­tir du pla­card à chif­fons, son attrape-tout pré­fé­ré : civi­li­sa­tion néo-libé­ra­le/­ma­cro­nienne, ou bar­ba­rie ! A moins qu’il ne s’a­gisse de bar­ba­ries complémentaires…

Quoi qu’il en soit, ain­si que des recherches en neu­ro­lo­gie l’illus­trent abon­dam­ment, la peur est tou­jours l’a­mie du conser­va­tisme. C’est ce sur quoi parient donc les macro­nistes en pre­nant à par­tie le corps social : sou­hai­tez-vous vrai­ment, mais vrai­ment, lais­ser les clés de la mai­son France aux héri­tiers de la col­la­bo­ra­tion et du fascisme ?

Une très bonne ques­tion, à laquelle il parait dif­fi­cile de répondre, tant l’au­to­ri­ta­risme poli­tique a été la seconde peau d’Em­ma­nuel Macron jus­qu’à ce jour.

Sans majo­ri­té abso­lue à l’Assemblée natio­nale depuis deux ans, son exer­cice soli­taire du pou­voir, son indif­fé­rence abso­lue devant les aspi­ra­tions citoyennes, sa vio­lence sociale sym­bo­lique, sa morgue, son mépris, n’ont jamais eu de cesse.

Le par­le­ment a été igno­ré, contour­né de mille manières, tou­jours légales, mais jamais légi­times, les pra­tiques bru­tales et abu­sives de son ministre de l’Intérieur visant les étran­gers, les citoyens raci­sés, les actions éco­lo­gistes, le mou­ve­ment social, et d’a­bord et sur­tout celui des gilets jaunes, se sont mul­ti­pliées comme autant de marques de la vio­lence d’État.

La vio­lence sociale s’est déchai­née comme jamais sous sa pré­si­dence « jupi­té­rienne ». L’homme est sans cesse pas­sé en force, notam­ment sur la réforme des retraites, reje­tée una­ni­me­ment par l’en­semble du spectre poli­tique et des citoyens. Il aura affai­bli et déna­tu­rer le droit du tra­vail, igno­rant les contre-pou­voirs et la démo­cra­tie sociale et syndicale.

La dis­so­lu­tion aura au moins pour seule ver­tu de mettre en pause la réforme de l’as­su­rance chô­mage, et de per­mettre la dis­pa­ri­tion de l’al­ter-Macron, qui assu­rait la fonc­tion de Pre­mier ministre.

Face à cela, le Pré­sident de la Répu­blique ose moti­ver sa déci­sion devant l’opinion publique en évo­quant « une fièvre qui s’est empa­rée ces der­nières années du débat public et par­le­men­taire dans notre pays. Un désordre qui, je le sais, vous inquiète, par­fois vous choque, et auquel je n’entends rien céder ».

Sa pra­tique du pou­voir exé­cu­tif et légis­la­tif aura sans nul doute ser­vi de four­rier aux idées fas­ci­santes qu’il pré­tend com­battre, alors même qu’il pro­voque une situa­tion de péril poli­tique, après avoir été élu en se pré­sen­tant comme un rem­part à celles-ci.

Lui qui sans cesse aura confon­du la vie poli­tique par­le­men­taire, avec une chambre de rati­fi­ca­tion de Sa volon­té per­son­nelle, fait mine de s’é­ton­ner encore de la radi­ca­li­sa­tion de son oppo­si­tion, et par­tant, d’une bonne par­tie de l’électorat !

Une gauche très gauche

Une oppo­si­tion il est vrai mal en point. Les par­tis de gauche ont mené une cam­pagne euro­péenne dans une remar­quable dés­union, mati­née de flo­pées d’in­vec­tives les uns contre les autres, tout en se per­sua­dant qu’il allaient se ren­for­cer indi­vi­duel­le­ment à cette occasion.

Ne tirons par trop sur l’am­bu­lance éco­lo-sociale, mais quand même ! Des éco­lo­gistes qui s’empressent de se la jouer solo, tout en mul­ti­pliant des mimiques uni­taires : les voi­ci ren­dus au ras des pâque­rettes. Quant au par­ti com­mu­niste, dont la tou­pille Rous­sel tourne tou­jours aus­si vite pour mieux se man­ger un mur poli­tique à chaque coup, satis­faite d’elle-même. Il y a de quoi déses­pé­rer de la fami­glia.

Dire que nous avons été récem­ment mori­gé­né par quelques lec­teurs, qui se sont désa­bon­nés à cette occa­sion, parce que notre direc­teur de la publi­ca­tion a osé qua­li­fié d’ab­surde la stra­té­gie soli­taire du véné­rable par­ti, dans l’un de ses articles

Grand bien vous fasse les amis : mais gra­vez-vous dans le crâne qu’un média indé­pen­dant n’est pas un canal de com­mu­ni­ca­tion poli­tique, syn­di­cal, ou asso­cia­tif. Vous dis­po­sez déjà des réseaux sociaux pour faire état de votre génie visionnaire.

La seule ques­tion d’im­por­tance consiste à se deman­der com­ment la gauche sau­ra s’organiser le plus uni­tai­re­ment pos­sible (à moins d’être la plus bête du monde) dans un délai si contraint, pro­po­ser une alter­na­tive sur des points limi­tés, mais aus­si essen­tiels et fédé­ra­teurs que la retraite, la tran­si­tion éco­lo­gique, la jus­tice sociale et la défense obs­ti­née des ser­vices publics.

Macron cherche à for­cer l’i­dée d’un face-à-face entre lui et le RN, comme il l’au­ra fait durant la cam­pagne des euro­péennes. C’est une idée fac­tice parce qu’idéologiquement les deux pôles se nour­rissent réci­pro­que­ment, à défaut de se res­sem­bler, ensuite parce qu’elle a démon­tré dimanche l’é­ten­due de son ina­ni­té politique.

Le pré­sident ne com­prend tou­jours pas qu’à ce jeu de fausses-alter­na­tives, il va perdre, une fois encore. Puis­qu’il fait par­tie du pro­blème. A la fois détes­té en tant que per­sonne, et poli­ti­que­ment reje­té. La dis­so­lu­tion de l’As­sem­blée aurait dû entrai­ner, en toute cohé­rence, la sienne, de manière simultanée.

Car dans la confi­gu­ra­tion actuelle, la dyna­mique élec­to­rale ne peut que jouer pour le RN, lequel porte le déter­mi­nant immi­gra­tion­niste et le dis­cours social-pré­fé­ren­tiel comme mar­queurs poli­tiques, avec le sou­tien d’une frange tou­jours plus impor­tante de ces « élec­teurs ordi­naires », dont traite le livre de Féli­cien Fau­ry, dans lequel il montre que ces élec­teurs votent à l’ex­trême droite parce qu’ils sont « fâchés ET fachos ». Notam­ment parce qu’ils ont peur.

Cela dit, un « choc de confiance » et une « dyna­mique sociale » du petit peuple apeu­ré (jus­qu’à s’en mordre les doigts) serait pos­sible avec l’ar­ri­vée du RN au pou­voir, selon Jérôme Sainte-Marie, ana­lyste poli­tique et son­deur, qui fut le conseil de Marine Le Pen pour l’é­lec­tion pré­si­den­tielle de 2017, et assure pré­sen­te­ment la for­ma­tion des cadres de l’extrême-droite. 

On peut donc croire au Père-Noël natio­na­liste lors­qu’on est sti­pen­dié par le Père Fouet­tard capitaliste… 

A défaut de dis­soudre le bloc bour­geois qui le sou­tient encore, Emma­nuel Macron risque désor­mais de nous entrai­ner vers le chaos, dont ce même bloc sau­ra tirer pro­fit, et fini­ra sans doute par s’accommoder…

A moins que la gauche, si elle est unie, et claire sur ses objec­tifs sociaux, ne se résolve à faire des miracles, en moins de 20 jours.

Et il y a plu­tôt le feu au lac. Le bloc bour­geois n’est pas seul à se sou­mettre aux oukases du RN à tra­vers ses repré­sen­tants au gou­ver­ne­ment. 54 % des ouvriers qui se sont expri­més lors de cette élec­tion, auraient voté Bardella…