A la recherche du « cloud souverain »…
En mai 2024, la multinationale Microsoft a annoncé un investissement de 2 milliards d’euros pour la construction d’un data center « high-tech » à Petit-Landau, un village alsacien de quelques 800 habitants situé à une vingtaine de kilomètres de Mulhouse, lors du sommet « Choose France » 2024, une appellation digne de la « Start-up Nation » dont Emmanuel Macron se rêve être l’administrateur système (politique) unique.
La future infrastructure s’inscrit dans une stratégie européenne visant à répondre aux besoins croissants en calculs servant l’intelligence artificielle (IA), et en « cloud computing », tout en respectant officiellement les exigences du RGPD (Règlement général sur la protection des données) qui impose l’hébergement des données sur le sol européen.
Microsoft vend donc au politique ses implantations, en assurant que les données collectées ne seront pas rapatriées ou accessibles depuis l’espace territorial américain.
Une pure mystification de la part de la multinationale, au regard notamment du CLOUD Act, adopté en 2018. Cette loi emblématique concernant l’accès aux données dans le secteur technologique, impose en effet aux entreprises technologiques américaines de fournir des données électroniques aux autorités américaines, même si ces données sont stockées à l’étranger !
La législation est également applicable aux fournisseurs de services de communication électronique ou de stockage informatique à distance (cloud), qu’ils soient basés aux États-Unis ou aient un lien suffisant avec les États-Unis (par exemple, une filiale américaine).
On voit mal comment, dans ces conditions, le RGPD pourrait être applicable. La loi étant en outre d’effet extraterritorial (comme se le permettent souvent les USA) sous la réserve d’un mandat valide délivré par un juge indépendant.
C’est assez dire que les garanties de souveraineté assurées par Microsoft à l’État français relève de la pure et simple chimère. Mais il est vrai que la République est particulièrement masochiste à ce sujet :
Microsoft héberge en effet déjà plusieurs types de données sensibles françaises, principalement dans le cadre de services cloud comme Azure, Microsoft 365, et Dynamics 365.
Des données qui concernent des secteurs critiques tels que la santé, les administrations publiques et certaines entreprises stratégiques. Dont le « Health Data Hub » (HDH) : une plateforme nationale regroupant les données de santé des Français pour des usages liés à la recherche médicale et à l’innovation. Ces données sont hébergées depuis 2020 sur Microsoft Azure, en dépit d’une puissante controverse.
On distinguera encore le « projet EMC2« , qui vise à centraliser et analyser les données de santé européennes, notamment celles nécessaires à l’Agence européenne du médicament. La CNIL a autorisé temporairement Microsoft à héberger ces données jusqu’en 2026, faute d’alternatives souveraines capables de répondre aux exigences techniques…
Le data center de Petit-Landau devrait être implanté sur un terrain de 37 hectares appartenant aux Ports du Sud Alsace, une zone stratégique proche de l’Allemagne et de la Suisse. La mise en service est prévue pour 2028, avec la création d’environ 200 emplois directs et jusqu’à 1 000 emplois indirects durant la phase de construction.
Soutien des élus…
Les responsables politiques locaux, notamment Fabian Jordan (président de Mulhouse Alsace Agglomération, M2A) et Franck Leroy (président de la région Grand Est), saluent unanimement ce projet comme une opportunité économique majeure, et mettent en avant son rôle dans le renforcement de l’attractivité régionale et la transition vers une économie numérique.
La municipalité de Petit-Landau, première concernée, essaie quant à elle de faire bonne figure, alors que le camouflet est rude : aucun élu, à commencer par la maire de la commune, n’a en effet eu connaissance du dossier et des tractations, jusqu’à l’annonce officielle de la construction de l’infrastructure.
« On va être honnête, on ne sait pas grand-chose dessus« , « On connaît la zone de construction, mais on n’est pas au courant des tenants et des aboutissants. On ne sait même pas la taille du data center« , admettra le secrétaire général de la mairie chez nos confrères de France3 Grand Est.
…Et inquiétudes des habitants
Cependant, au sein du petit village, les réactions sont plus contrastées. Sur les réseaux sociaux et dans les médias locaux, plusieurs habitants expriment leur scepticisme :
- En matière écologique : « Un data center consomme énormément d’énergie et d’eau. Comment cela va-t-il impacter nos ressources locales ? ».
- En matière de concertation : « On a l’impression que tout a été décidé entre Microsoft et m2A sans consulter les habitants », regrette un internaute.
- En matière de cadre de vie : Certains craignent que cette infrastructure transforme profondément le village rural en une zone industrielle.
Où les Shadoks du cloud computing pompent allègrement énergie et eau
Les data-center sont connus pour leur forte empreinte environnementale. Le projet à Petit-Landau soulève plusieurs questions liées à la consommation énergétique, au refroidissement des serveurs et à l’utilisation des ressources locales.
Comptant parmi les infrastructures les plus énergivores au monde, ces infrastructures informatiques représentent environ 1 % de la consommation électrique nationale, avec une tendance à l’augmentation liée à l’explosion des besoins de calcul en IA. Soucieuse de verdir son discours, la société Microsoft s’est engagée à alimenter ses installations avec 100 % d’énergies renouvelables d’ici 2025, sans préciser comment.
Cependant, cette promesse ne dissipe pas toutes les inquiétudes, notamment sur la dépendance aux énergies décarbonées comme le nucléaire, dont Microsoft appelle, a contrario, au renforcement.
L’exemple édifiant étant l’accord conclu par la multinationale pour relancer la centrale nucléaire de Three Mile Island, aux États-Unis. Un site resté tristement célèbre pour l’accident nucléaire survenu en 1979, lequel avait provoqué la fusion partielle du cœur du réacteur n°2.
Cependant, l’accord concerne le réacteur n°1, qui n’a pas été affecté officiellement par cet incident, et qui avait été fermé en 2019 pour des raisons économiques. Ce redémarrage, planifié pour l’année 2028, se fait officiellement dans l’objectif de compenser la consommation énergétique des services basés sur l’Intelligence artificielle.
Et il n’est pas de trop que de vouloir s’accaparer l’entière production électrique d’un réacteur nucléaire, au regard de la consommation prévisible d’un data-center tel que celui qui va être construit à Petit-Landau !
D’après nos calculs, la consommation électrique moyenne d’un seul GPU haut de gamme, comme le NVIDIA H100 (il s’agit d’une carte vidéo de référence en matière d’IA, dont les processeurs sont plus véloces que les processeurs classiques d’ordinateurs), utilisé par Microsoft dans ses datacenters, consomme jusqu’à 700 watts en fonctionnement maximal.
En calculant une utilisation annuelle moyenne de 61 %, cela correspond à environ 3 740 kWh par an et par GPU, soit une consommation comparable à celle d’un foyer moyen !
Microsoft devrait en installer au moins 25 000 unités. La consommation électrique à servir dans le village de Petit landau (800 habitants) correspondra donc à la consommation de 25 000 foyers moyens, soit de 50 000 à 75 000 personnes !
A cet égard, le refroidissement des serveurs est un autre enjeu crucial. Microsoft affirme que le data center n’aura pas besoin de puiser dans la nappe phréatique locale, grâce à des systèmes innovants utilisant l’air ambiant ou des réfrigérants fermés. Malgré ces assurances, certains habitants redoutent un impact indirect sur les ressources hydriques locales, comme on l’a vu plus haut, et que l’on pourra constater dans de nombreux commentaires ici.
Il est vrai que le souvenir des effets de la surconsommation d’eau par un data center Microsoft sur le site de Middenmeer, au nord des Pays-Bas, en 2021, est encore prégnant. Le complexe a consommé 84 millions de litres d’eau potable, soit 4 à 7 fois plus que les 12 à 20 millions initialement estimés par Microsoft et la municipalité de Hollands-Kroon…
Selon une étude de l’ADEME (Agence de la transition écologique), le secteur numérique représente environ 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, dont un quart provient des data centers. Bien que Microsoft s’engage dans une démarche durable, l’impact global reste une préoccupation pour les défenseurs de l’environnement.
Quoi qu’il en soit, ces projets marquent une étape majeure dans la stratégie énergétique de Microsoft, qui, face à l’explosion des besoins électriques des data centers (estimée à représenter 9 % de la consommation électrique américaine d’ici 2030), explore toutes les options, y compris le nucléaire, comme on l’a vu plus haut..
L’initiative s’inscrit d’ailleurs dans une tendance plus large, où l’ensemble des GAFAM parient également sur le nucléaire pour alimenter leurs infrastructures, et promeuvent ce faisant des solutions à base de « SMR » (réacteurs modulaires de petite taille), d’une puissance généralement inférieure à 300 mégawatts, soit environ un tiers de la puissance d’un réacteur conventionnel.
On pourra les y installer dans des zones reculées ou urbaines et ils seront assemblés sur site de manière industrielle.
Projets de Microsoft en France :
Petit-Landau s’ajoute aux autres sites français où Microsoft est déjà implanté :
- Quatre data centers fonctionnent actuellement près de Paris et Marseille.
- Avec cet investissement en Alsace, Microsoft porte son total d’investissements en France à 4 milliards d’euros, incluant également un partenariat stratégique avec Mistral AI (la « licorne » française) pour continuer à développer des solutions d’intelligence artificielle.
La société américaine ne dissimulant pas qu’elle réfléchit déjà à d’autres projets similaires qui pourraient voir le jour dans les années à venir en France, de sorte à répondre aux besoins croissants en cloud computing :
Trois nouveaux data centers sont d’ores et déjà envisagés dans les Hauts-de-France. Les sites potentiels incluraient Quaëdypre (près de Dunkerque), Zouafques (Audomarois) et Vieille-Église (Calaisis). Des discussions sont en cours sur d’autres implantations en Bretagne, Normandie, Occitanie et Nouvelle-Aquitaine…
De quoi pousser, en toute intelligence, ses intérêts stratégiques et géopolitiques en France comme en Europe.
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