Crédit photo : Martin Wilhelm
Le 30 octobre 2024, la commission des Finances de l’Assemblée nationale adoptait un amendement transpartisan au projet de loi de finances 2025 visant à financer le déstockage du site de Stocamine. Cet amendement prévoit de réallouer 31 millions d’euros déjà dédiés pour financer « le déstockage maximal du site », en priorisant les déchets les plus toxiques. Toutefois, pour entrer en vigueur, l’amendement doit encore être adopté lors du vote du Projet de loi de finances 2025…
Le site de Stocamine, ancienne mine de potasse située sous une nappe phréatique, reconvertie en site de stockage, fermée depuis un incendie survenu en 2002, contient toujours 42 000 tonnes de déchets toxiques stockés à 550 mètres de profondeur. Les opposants au confinement, associatifs et syndicaux, ainsi que de nombreux élus locaux, n’ont cessé de souligner le risque de pollution à long terme de la nappe phréatique rhénane, qui alimente plusieurs millions d’habitants, aussi bien en Alsace que chez les voisins Allemands et Suisses.
L’État a pris la décision de confiner définitivement les déchets en profondeur en 2023. Les travaux de coulage de béton pour créer une barrière ont débuté au printemps 2024, contre l’avis des opposants et de la population locale.
Un recours judiciaire est encore pendant, et sera examiné par le tribunal administratif de Strasbourg en 2025. Il y est notamment question du respect de la loi sur la préservation des générations futures.
Une question prioritaire de constitutionnalité examinée le 27 octobre 2023 par le Conseil constitutionnel jugea en effet que le législateur, lorsqu’il adopte des mesures susceptibles de porter une atteinte grave et durable à l’environnement, doit veiller à ce que les choix destinés à répondre aux besoins du présent ne compromettent pas la capacité des générations futures et des autres peuples à satisfaire leurs propres besoins, en préservant leur liberté de choix à cet égard…
A ce sujet, des études menées par l’INERIS (Institut National de l’Environnement Industriel et des Risques), un établissement qui intervient dans divers domaines liés aux substances dangereuses, aux stockages souterrains et à la gestion post-minière, ont évalué les risques relatifs à l’ennoyage possible du site. Un risque majeur, pourtant sous-estimé dès l’origine du projet.
Plusieurs études hydrogéologiques ont ainsi été réalisée entre 2010 et 2012 (lesquelles ressources ne sont plus disponibles sur le site des MDPA (Mines de potasse d’Alsace, propriétaire de Stocamine), dont une étude d’impact potentiel sur la ressource en eau (datée de 2012), pour laquelle l’INERIS a estimé que le stockage illimité (donc définitif) présente un risque non négligeable pour la qualité des eaux souterraines à long terme.
Bien que les experts n’envisagent pas une remontée spontanée de la saumure contaminée sur 500 mètres, des risques d’infiltrations significatifs de la nappe demeurent, de sorte que le scénario de stockage illimité présente des incertitudes importantes quant à sa capacité à protéger la ressource aquifère sur le long terme, selon l’organisme public…
Et l’une de ces incertitudes vient précisément d’être soulignée et réactualisée, à la faveur d’un communiqué de presse publié par Sabine Drexler, sénatrice LR du Haut-Rhin.
2025_01_20_CP-PLF-2025-Adption-amdts-SD-Stocamine.docs_L’élue, qui vient de faire adopter un amendement au Projet de loi de finances 2025, sous la forme d’un crédit de 100 000 euros, afin de financer une enquête indépendante sur la situation à Stocamine, a relancé à de multiples reprises les services de l’INERIS à propos de deux études produites par celui-ci.
Elle s’interroge sur « le temps nécessaire pour que l’eau qui s’infiltre depuis la nappe vers les anciennes mines atteigne le niveau du stockage, sachant que pour que les bouchons actuellement mis en place soient efficaces, il ne faut pas que l’eau arrive avant 300 ans au niveau des déchets« .
Elle soupçonne en outre que les « études ont été réalisées avec l’épaisseur d’origine des cuvelages de 1910, alors qu’ils sont aujourd’hui rouillés sur plus de la moitié de leur épaisseur« .
L’INERIS finira enfin par lui répondre que effectivement :
- L’épaisseur actuelle des cuvelages n’a pas été prise en compte ; que de ce fait ceux-ci sont au bord de la rupture et ne tiendront donc pas 300 ans !
- Ce faisant, la deuxième étude qui calcule le temps nécessaire pour noyer la mine, ne tient pas compte de ce risque de rupture, ni de la dissolution progressive du sel le long des cheminements que l’eau d’infiltration emprunte pour rejoindre les anciennes mines.
On reste quelque peu assommé par l’ampleur de telles informations : le principal moyen technique permettant de s’assurer que l’eau ne pénètre pas aisément dans la mine, c’est à dire les parois métalliques qui tapissent ses boyaux, sont aujourd’hui corrodés sur plus de la moitié de leur épaisseur, et proches de la rupture !
Pire : les experts de l’INERIS admettent que ces cuvelages, près de rompre, ne tiendront donc pas les 300 ans promis aux populations, et que la dissolution progressive du sel pourrait même accélérer l’élargissement des voies d’eau…
Pour le détail :
- Si les cuvelages cèdent, l’eau provenant de la nappe pourrait atteindre les déchets enfouis et se charger en substances toxiques, comme le mercure. Cette saumure contaminée pourrait ensuite remonter vers la surface et polluer la nappe phréatique
- Les études montrent que certaines substances présentes dans les déchets se dissolvent complètement ou partiellement dans la saumure, ce qui pourrait entraîner une concentration dépassant les seuils de potabilité
- Une fois contaminée, la nappe phréatique deviendrait impropre à toute consommation humaine ou agricole pendant plusieurs siècles. Le traitement ou la décontamination d’une telle pollution étant extrêmement coûteux et techniquement complexe, voire impossible.
- La dégradation des cuvelages pouvant par ailleurs entraîner des affaissements ou effondrements locaux (fontis), aggravant encore les flux d’eau contaminée vers la surface.
On connait nombre cas d’ennoyage de mines en France, comme par exemple celui du bassin ferrifère lorrain, qui a entraîné des conséquences dramatiques telles que des effondrements de terrain et la dégradation de la qualité de l’eau.
Pour résumer : la décision politique de sceller définitivement le site de Stocamine, l’a été sur la base de présupposés scientifiques parcellaires et/ou erronés !
Résistances transrhénanes
Le 19 décembre 2024, Ralf Schmidt (NABU Fribourg), Stefan Auchter (BUND Fribourg), Yann Flory (porte-parole du Collectif Destocamine Alsace), Philippe Aullen (Les Ecologistes Alsace), Marcos Buser (géologue et expert en décharges toxiques de Zurich), Wilfried Hahn (CA Copenhagen) et Frauke Bünde (porte-parole du groupe de travail Europe des Verts fribourgeois) se sont réunis à Fribourg pour parler du scellement progressif en cours à Stocamine.

Leur rencontre a été déclenchée par une manifestation à Wittelsheim devant les portes de Stocamine le 7 novembre 2024, au cours de laquelle, entre autres, la secrétaire nationale d’EELV, Marine Tondelier, ou le député du Bas-Rhin Emmanuel Fernandes, avaient exprimé leurs vives préoccupations quant à l’avenir des ressources en eau pour le bassin de population qui dépend de la nappe rhénane.

L’objectif de cette réunion était de sonder dans quelle mesure la partie allemande pouvait soutenir l’actuel recours de l’association Alsace nature contre les travaux de bétonnage déjà en cours sur le site, et d’échanger ensemble sur les solutions concrètes qui pourraient être mises en œuvre pour obtenir l’arrêt du scellement.
A ce sujet, Yann Flory, porte-parole du collectif Destocamine se veut toujours combatif : « L’affaire est loin d’être close. Les évènements de ces dernières semaines marquent une volonté des élus alsaciens et des associations transfrontalières de relancer le débat avec pour objectif, encore et toujours, le déstockage de tous les déchets toxiques du fond de la mine Joseph Else à Wittelsheim« .
Poursuivant : « D’autres voix s’élèvent aussi afin de dénoncer l’empressement mis par Stocamine et l’État pour boucher totalement le bloc 15, lieu de stockage des déchets qui ont provoqué l’incendie de 2002« .
Dans son ouvrage « Stocamine, un avenir empoisonné ? 30 ans d’errements et de mensonges » (publié par L’Alterpresse68), l’auteur rapporte l’épisode lié à la mission d’un expert lyonnais mandaté par le tribunal administratif de Strasbourg pour faire la lumière sur l’origine de l’incendie de 2002. Cet expert avait été interdit de descente par la société Stocamine et par l’État…
Plus proche de nous lorsque l’agent de l’OCLAESP (office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique) a été bloqué dans son enquête sur la qualité et quantité des déchets stockés, quand l’autorisation de descendre au fond de la mine lui a été interdite par son supérieur hiérarchique (la gendarmerie, donc l’État) pour des « raisons de sécurité ».
Les étudiant-e-s de la HEAR ne laissent pas béton
La Haute Ecole des Arts du Rhin de Strasbourg (HEAR) aura récemment vu des étudiants de l’Atelier de Didactique visuelle créer une étonnante exposition sur l’affaire Stocamine, les déchets, leurs impacts sur la qualité de la nappe phréatique, et l’obligation de prendre en compte juridiquement l’exigence pour les générations futures de vivre dans un environnement sain.


Ci-dessus, une installation réalisée par les étudiants sur Stocamine. Y figure une vue de la nappe phréatique rhénane avec sous le plateau des fils de couleurs différentes représentants la profondeur de la nappe et la qualité de l’eau, bleu = bonne qualité, orange = qualité dégradée, rouge = très dégradée. On visualise bien la qualité moyenne plutôt dégradée de la nappe. Stocamine est représentée par un point orange tout en amont.
Une installation d’un haut niveau pédagogique, scientifique et artistique, qui devrait circuler dans le pays rhénan, et à Mulhouse en particulier.
Qui a dit que l’art n’était pas politique ?












