Le mouvement « Bloquons tout » – 10 septembre, est né sur les réseaux sociaux. Il est créé initialement à l’instigation d’un collectif de droite extrême “Les essentiels”, mais celui-ci se voit rapidement débordé sur sa gauche.
Comme son nom le laisse supposer, on y appelle à une journée de blocages tous azimuts, notamment contre la politique budgétaire du gouvernement Bayrou, lequel a choisi d’obtenir un vote de confiance de l’Assemblée le 8 septembre, sur la base de ses principaux arbitrages.
Quoi qu’il en soit, l’exécutif s’inquiète, à raison, des perspectives sociales qui pourraient lui cuire à partir du 10, si par extraordinaire il survivait au vote de confiance.
Massivement relayé en ligne et déjà soutenu par 63% de Français, selon une enquête Harris interactive, le mouvement plus gazeux que “nébuleux” et protéiforme interroge : qui sont ses partisans, apparemment plus structurés dans leurs colères et revendications que les « gilets jaunes » ?
Une mobilisation homogène à gauche
Une enquête menée directement auprès des membres actifs sur Telegram et Facebook, pour la Fondation Jean Jaurès, avec plus de 1 000 réponses recueillies, révèle que ce mouvement est principalement porté par des sympathisants de la gauche “radicale”.
Près de 69% des participants ont voté pour Jean-Luc Mélenchon en 2022 (lequel n’incarne pas une gauche “radicale” mais authentiquement sociale-démocrate), à quoi s’ajoutent les soutiens à Philippe Poutou et Nathalie Arthaud, totalisant plus de 80% issus de cette frange politique, avec une marginalisation visible de l’extrême droite et du centre.
- Plus de la moitié (51%) se situent à l’extrême gauche sur l’échelle politique, contre seulement 3% dans la population générale.
- 71% des membres s’intéressent « beaucoup » à la politique, un taux très élevé comparé à l’ensemble de la population (19%).
Un profil socio-démographique distinct des “gilets jaunes”
Le mouvement rassemble majoritairement les jeunes actifs (25-44 ans), une population plus diplômée et plus intégrée socialement que celle des « gilets jaunes ». Par exemple :
- 27% ont un diplôme Bac+5 et plus, trois fois la moyenne nationale.
- Les cadres et étudiants sont surreprésentés, tandis que les ouvriers et retraités, très présents chez les « gilets jaunes », sont minoritaires.
La géographie du mouvement souligne une forte présence dans les petites et moyennes communes (53% des soutiens), avec un moindre ancrage dans les grandes villes et l’agglomération parisienne.

Valeurs, revendications et rapport au système politique
Les soutiens portent des valeurs redistributives très marquées et un rejet fort des thématiques identitaires, ce qui confirme le débordement du mouvement par la gauche :
- 91% estiment qu’il faut « prendre aux riches pour donner aux pauvres ».
- Seulement 15% pensent qu’il y a « trop d’étrangers en France », contre 65% en population générale.
- Plus de 80% souhaitent une démocratie directe et participative, loin du modèle représentatif traditionnel, une revendication qui pour le coup est conforme à celle des Gilets Jaunes.
Ils affichent une défiance radicale à l’égard des institutions et du pouvoir exécutif :
- Seulement 2% font confiance au président Macron et au Premier ministre Bayrou.
- 96% estiment que leurs idées ne sont pas représentées par le système politique.
- 76% pensent que les responsables politiques sont corrompus et 86% qu’ils agissent pour leur intérêt personnel.
Malgré cette défiance, les syndicats conservent une certaine légitimité pour 45% des participants, vues comme des espaces d’organisation hors du système électoral.
Colère et violence
Un climat d’exaspération domine, avec 52% des répondants exprimant avant tout de la colère. Par ailleurs, 44% jugeant normale l’utilisation possible de la violence pour défendre leurs intérêts, soit deux fois plus que la moyenne nationale, traduisent une disponibilité à la conflictualité qui distingue ce mouvement d’autres mobilisations plus pacifiques.
Différences avec les « gilets jaunes »
« Bloquons tout » ne constitue pas une simple continuité des Gilets Jaunes ; il s’en distingue par :
- Une homogénéité politique marquée à l’extrême gauche (institutionnelle et révolutionnaire dans une moindre mesure).
- Une base plus politisée, éduquée et insérée socialement.
- Un enracinement géographique différent, plus rural ou périurbain.
- Un rejet marqué des thématiques identitaires qui avaient pu traverser certains segments des Gilets Jaunes.
- Une mobilisation portée moins par la précarité économique que par une volonté collective d’action politique et idéologique. .

Quelques clés sociologiques du mouvement en gestation :
| Caractéristique | Pourcentage dans « Bloquons tout » | Pourcentage population générale |
|---|---|---|
| Vote Mélenchon premier tour | 69% | 22% |
| Situés à l’extrême gauche | 51% | 3% |
| Intérêt très fort pour politique | 71% | 19% |
| Diplômés Bac+5 et plus | 27% | 9% |
| Confiance en Macron | 2% | 22% |
| Confiance dans les syndicats | 45% | 39% |
| Acceptation possible de la violence | 44% | 22% |
Cette première analyse offre une cartographie sociologique plus documentée du mouvement, qui, tout en mobilisant de larges couches de la population, mobilise avant tout l’espace militant de la gauche institutionnelle, associative et révolutionnaire, rejetant les institutions classiques au profit d’une action directe et d’une démocratie plus participative.
Sa radicalité idéologique et son mode d’organisation numérique marquent une forme nouvelle de mobilisation politique en France, à distance des organisations traditionnelles que constituent les partis et les syndicats.
La boucle Télégram des bloqueurs du Haut-Rhin fait clairement savoir qu’elle agit par défaut des forces démocratiques d’opposition :
“Nous tenons à rappeler ici que ce mouvement est avant tout citoyen et apartisan : aucun parti ou syndicat ne s’appropriera la parole des citoyennes et citoyens qui le composent“.
“C’est justement le manque de débouchés démocratiques et les compromissions successives de ces structures qui nous oblige à vouloir reprendre les choses en main.
La Macronie s’est octroyée un pouvoir sans limites, elle nous opprime quand une majorité de françaises et de français rejetait la réforme des retraites, elle continue aujourd’hui avec Bayrou qui nous demande encore des “efforts” en supprimant 2 jours fériés, en imposant 6 jours de carence en cas d’arrêt maladie, en déremboursant des médicaments, en augmentant la TVA sur l’énergie, en gelant les pensions… ÇA SUFFIT !”
Les médias sont quant à eux tenus de comprendre et respecter la forme gazeuse du mouvement (dont l’amorce a été fixée un mercredi, jour peu propice à une mobilisation d’ampleur), sauf à “faire parti du problème” :
En ce moment, plusieurs médias prétendent vouloir nous donner la parole mais cherchent bien souvent à nous diviser avec des questions orientées. Des questions qu’on a déjà vu à l’œuvre durant les gilets jaunes et qui sont là pour réduire notre révolte à des doctrines partisanes, à des individus qu’ils aimeraient ériger en leaders pour mieux nous diviser.
Soyons vigilants, déterminés et disciplinés pour ne pas rentrer dans cette stratégie maintes fois utilisée pour saper la colère des françaises et des français. Nous n’avons pas de leader, pas de partis, quand il y a des étiquettes, nous les laissons au vestiaire. Nous voulons reprendre les choses en main, nous composons collectivement notre communication, nos doléances, nos revendications et nul n’est en mesure de s’exprimer au nom de toutes et tous.
Les médias doivent comprendre qu’ils font parti du problème, s’ils veulent comprendre notre colère, qu’ils commencent par nous écouter avant de nous interroger. Que ce soit clair, nous n’enverrons pas de représentant jouer leur jeu de la division. Mettre l’un ou l’une de nous en avant c’est l’exposer à l’appareil répressif de l’Etat, c’est réduire nos idéaux et nos exigences à un exercice que nous laissons aux gens qui en font leur métier.
Aussi, toute personne qui répondrait a ces sollicitations presse ne le ferait qu’en son nom propre.
Nous décidons collectivement et démocratiquement de nos revendications et de notre incarnation publique. Dans un système médiatique qui nous méprise, c’est aux médias de montrer patte blanche et de faire la démonstration de leur éthique journalistique s’il leur en reste. Ce n’est pas à nous de chercher les projecteurs et d’être instrumentalisés pour satisfaire leur ligne éditoriale.
Cette approche informelle de la politique qu’adopte le mouvement est à la fois sa force et sa faiblesse. Car le détonateur pourrait aussi bien se transformer en pétard mouillé, tant nombre de militants de gauche inclinent à se penser majoritaires… quand bien même leurs idées le seraient-elles effectivement !
Ainsi, 87% des Français sont favorables à l’indexation des salaires sur l’inflation, une mesure portée par la gauche sociale, avec un soutien très large toutes tendances politiques confondues. Cela montre un quasi-consensus social autour de cette idée qui touche directement le pouvoir d’achat.
La défense des services publics suscite aussi un fort soutien, avec 65% des Français y voyant une priorité, et 71% chez les personnes se déclarant de gauche. De même, la taxation des multinationales pour financer la solidarité est massivement approuvée (90% chez les personnes de gauche, 83% chez tous les Français).
Toutefois, sur certains sujets comme la retraite à 60 ans, la majorité est plus discutée, car cela implique des coûts considérables et des débats complexes liés à la soutenabilité du système de retraite.
Mais la question sociale en général, ainsi que celle de la justice climatique, restent des priorités pour une fraction majoritaire de la population.










