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La bonne réponse à la crise des médias ?

Le vendredi 19 septembre 2025, la salle du TLM située rue Curial dans le 19ème arrondissement de Paris a vibré toute l’après-midi lors de la première rencontre rassemblant une centaine de journalistes issus de médias (principalement) indépendants venus de toute la France.

Organisé par Disclose et Rembobine, ce premier festival dédié au « journalisme d’impact » a livré une réflexion collective sur une discipline qui vise à dépasser la simple information pour enclencher des transformations concrètes dans le monde réel.

Il a offert un moment de partage entre praticiens, experts et acteurs engagés, illustrant comment l’information peut devenir un levier concret de changement social, environnemental, institutionnel et judiciaire.

Dès l’ouverture, Pierre Leibovici, journaliste chez Disclose et coordinateur des enquêtes environnementales, a souligné la vocation de ce journalisme qui ne se contente plus de révéler les faits mais vise à les inscrire dans leur conséquence réelle, à tracer leur trajectoire d’action dans le monde. Cette démarche exige un engagement renouvelé des journalistes pour identifier en amont ceux qui ont le pouvoir ou la volonté de transformer la réalité grâce à l’information.

Trois journalistes sont venus relater comment leurs enquêtes ont continué à vivre, dans les lois, les institutions… et parfois devant la justice.

​​Ariane Lavrilleux, rédactrice en cheffe adjointe à Disclose est revenue sur ses enquêtes sur les ventes d’armes et comment elle a fait face aux représailles des services de renseignement.

Yann Philippin, journaliste à Mediapart y raconta ses enquêtes sur l’évasion fiscale et comment elles ont permis à l’État de récupérer des millions d’euros.

Émilie Rosso, journaliste à France 3 expliqua comment son enquête audiovisuelle sur les polluants éternels a poussé les pouvoirs publics à interdire certaines de ces substances les plus dangereuses.

Les échanges ont permis de mesurer la diversité des stratégies d’“impact” possibles, illustrées par une série de cas concrets. Parmi eux, la lutte pour exposer des pollutions illégales dans des usines, initié par la journaliste et documentariste Inès Léraud, qui a débouché sur des plaintes, des procès et même des réformes législatives.

Ou encore la révélation d’une livraison d’armes secrète à Marseille à destination d’Israël, notamment portée par la journaliste de Disclose, Ariane Lavrilleux, livraison stoppée grâce à la mobilisation rapide suscitée par la publication. Ces exemples tirés des expériences de Disclose, Mediapart, France 3 et d’autres, attestent d’un journalisme plus connecté à la société et à ses dynamiques d’action.

Un atelier participatif, animé par Timothée Vinchon de l’association Rembobine, a invité les participants à imaginer, sans limites, des stratégies innovantes pour maximiser l’impact de leurs enquêtes et reportages. L’objectif était de sortir d’une communication classique pour imaginer comment mobiliser au mieux les audiences, les décideurs, la société civile, à travers tous les moyens, du numérique aux actions de terrain.

Enfin, une table ronde de clôture intitulée « À quoi bon enquêter si rien ne change ? » réunissant journalistes, représentants d’ONG, et financeurs a approfondi les opportunités et limites de collaborations extérieures pour amplifier l’impact sans compromettre l’indépendance ou tomber dans un militantisme déplacé.

​Les intervenant·es étaient Alec Saelens, coordinateur de projet au JournalismFund, ancien Impact Manager au Solutions Journalism Network, Marie Dupin, journaliste à la cellule investigation de Radio France, et une représentante de l’association Sherpa.

L’échange a laissé entendre que, même si les objectifs peuvent différer, le dialogue et la transparence entre acteurs, citoyens et journalistes, constituent une condition indispensable à un impact durable.

Au-delà des catégories : une méthodologie pragmatique et adaptable

La présentation du « Guide du journalisme d’impact« , co-réalisé par Disclose et Rembobine avec le soutien du Fonds pour une presse libre, a complété la rencontre. Ce manuel pratique, fruit de plus d’un an de recherches et d’entretiens avec des journalistes et experts, propose une méthodologie complète pour concevoir, préparer, mesurer, et valoriser l’impact des productions journalistiques.

Il rappelle que le journalisme d’impact ne peut se résumer à un simple inventaire d’effets, mais requiert une méthode rigoureuse et évolutive. Le monde du journalisme étant pluriel, les manières de mesurer, valoriser et prolonger l’impact diffèrent selon la taille de la rédaction, les sujets traités, les publics visés, et les ressources mobilisées.

Plutôt que de se limiter à des catégories classiques comme l’impact médiatique, social, judiciaire ou institutionnel, le guide insiste sur la nécessité de penser depuis l’amont aux publics et interlocuteurs susceptibles de transformer une révélation en changement.

Cela implique une cartographie fine des décideurs institutionnels, relais associatifs, influenceurs ou militants, et une sélection hiérarchisée de ceux auxquels il faut faire parvenir l’information au moment le plus stratégique.

Cette anticipation proactive, appelée souvent « préparer l’impact », est une marque distincte : elle engage tout le cycle éditorial, de la définition du sujet à la diffusion multisupports, et au suivi dans la durée. Des retours d’expérience présentés lors du festival confirment que cette démarche maximise les chances qu’une enquête dépasse le simple fait divers pour susciter des actions concrètes comme des plaintes, des débats parlementaires, ou des mobilisations citoyennes.

Le rôle central du suivi et de la valorisation dans le temps

L’impact ne saurait donc s’arrêter à la publication d’un article ou d’un documentaire. Les retours d’expérience concrets montrent que l’étape de suivi des conséquences est tout aussi essentielle. Le journalisme d’impact se prolonge par l’exploration des ramifications, la mise à disposition d’outils au public, la réactivation des enquêtes via de nouveaux formats ou enquêtes participatives, et la communication régulière auprès des publics fidèles et des financeurs, notamment à travers des newsletters ou rapports d’impact.

Cette dimension de valorisation, soulignée à plusieurs reprises, est devenue un levier majeur pour les médias indépendants qui doivent justifier leur utilité sociale et asseoir leur modèle économique sur des bases solides : la confiance des lecteurs et des financeurs est renforcée quand ces derniers peuvent constater les effets tangibles des enquêtes qu’ils soutiennent. Cette démarche participe à renverser la spirale d’un journalisme perçu comme marginalisé et déconnecté, en réaffirmant son rôle d’acteur du changement.

Un journalisme exigeant, éthique et collaboratif

Les débats du festival ont aussi mis en lumière les questionnements éthiques liés à cette approche : où se situe la frontière entre journalisme et militantisme lorsque la recherche d’impact devient une stratégie ? Les intervenants insistent sur la nécessité de maintenir la rigueur factuelle et la neutralité dans la narration des faits, même si l’engagement personnel des journalistes n’est pas proscrit. La transparence sur les liens avec les acteurs associatifs ou judiciaires est aussi une condition pour préserver la crédibilité.

Par ailleurs, l’articulation entre journalistes, ONG, experts, avocats et financeurs apparaît comme un facteur clé d’efficacité. Ces alliances favorisent le croisement des compétences et la mobilisation collective, tout en respectant les rôles spécifiques. L’appui technique d’ONG ou les relais associatifs renforcent souvent l’impact sans pour autant diluer la spécificité journalistique.

Vers une culture d’impact intégrée au journalisme

Le guide souligne qu’au-delà des outils et des méthodes, la réussite d’une démarche d’impact repose sur une appropriation collective dans la rédaction, impliquant journalistes, équipes marketing et responsables du financement. Plusieurs médias, notamment Disclose, Mediapart ou The Bureau of Investigative Journalism, expérimentent la création de postes dédiés au suivi de l’impact, véritables ponts entre reportage et stratégies d’audience/valorisation.

Enfin, la notion d’impact invite à penser un journalisme renouvelé, qui s’adapte aux défis contemporains : regain de confiance, fragmentation de l’attention, et urgence sociétale. En plaçant les conséquences concrètes au centre du travail journalistique, il s’agit de redonner du sens et de rassurer publics et acteurs.

Ce premier festival a ainsi été bien plus qu’une série d’échanges, mais un souffle revitalisant sur un modèle social et économique de la presse en pleine transformation…

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