En février 2025, une petite ampoule apparut sur le bord latéral interne du pied de Raymonde, une femme âgée de plus de 82 ans vivant à Mulhouse.
Sa fille prit soin d’elle, désinfectant la plaie pendant plusieurs jours, sans que celle-ci ne cicatrise. Mi-février, le médecin conclut qu’il s’agissait d’une escarre, annonçant un temps de guérison estimé à trois mois.
Un premier pas vers des soins adaptés fut la prescription d’une infirmière pour surveiller la plaie. Mais la situation s’aggrava rapidement : la plaie suintait, le contour rougissait. La fréquence des visites fut augmentée, mais la douleur devint intense. Malgré un appel à son médecin et l’envoi de photos, celui-ci ne se déplaça pas et cessa même de répondre.
C’est alors qu’en fin mars, la situation bascula. En se rendant aux toilettes dans la nuit, elle fit une chute en lâchant son déambulateur. Sa fille, prévenue par un système d’alerte, se précipita chez elle et fit appel aux pompiers. Ceux-ci, alertés par l’état de la plaie et les douleurs, firent appel au SAMU. Les urgences étaient surchargées et la patiente fut maintenue à domicile sous surveillance, jusqu’à l’intervention de SOS médecins qui prescrivit une prise de sang et des antibiotiques.
Le taux de protéines C-réactives détecté était alarmant, proche du choc septique. Une ambulance fut envoyée en urgence. Pourtant, à l’hôpital, elle resta immobilisée dans un couloir pendant 48 heures, avec un prélèvement superficiel réalisé sur sa plaie, laissée à découvert, sans traitement efficace. Un urgentiste proposa de la renvoyer chez elle, argumentant qu’elle suivrait son traitement antibiotique à domicile, car deux chirurgiens avaient déjà vu le cas et jugé inutile toute intervention chirurgicale.
Sa fille refusa catégoriquement ce renvoi, consciente que cela aurait pu entraîner la mort de sa mère par gangrène.
Au début du mois d’avril, pour désengorger les urgences, sa mère fut transférée à l’hôpital de Pfastatt, avant d’être envoyée à Altkirch. Là, un médecin détecta que l’os était infecté après enquête approfondie et prescrivit sans délai une amputation du pied à l’hôpital Émile Muller de Mulhouse.
Après une convalescence marquée par une cicatrisation lente liée à des problèmes circulatoires, un nouveau revers survint. La plaie du moignon se rouvrit et la douleur s’intensifia. Le médecin responsable de la maison de convalescence où elle séjournait eut du mal à être joint, et ses réponses furent évasives malgré les alertes répétées.
Un accident au cours duquel elle heurta un radiateur déclencha une nouvelle amputation, cette fois juste au-dessus de la plaie pour préserver le genou et préparer une prothèse. Mais une infection osseuse plus profonde fut découverte, nécessitant une troisième amputation, cette fois au-dessus du genou, ainsi que des transfusions sanguines.
Ses forces faiblirent, mais l’intervention se déroula sans complication majeure. Toutefois, son retour en maison de convalescence fut refusé, le personnel estimant que son état était trop lourd à gérer. Elle resta donc un mois supplémentaire hospitalisée.
Elle confia plus tard à sa fille que cette dernière chute était due à un oubli des freins de son appareillage médical. Ce détail trahit la fragilité extrême dans laquelle elle vivait. Un suivi psychologique, essentiel après de telles opérations, fut finalement mis en place, mais seulement plusieurs mois après.
Fin août, la cicatrisation semblait bien avancée, mais l’avenir restait flou : aucune perspective claire, aucun accompagnement organisé, et des communications rares avec les équipes médicales. Sa fille déplore un silence inquiétant, révélateur d’un système à bout de souffle.
Ce parcours, douloureux et chaotique, témoigne de la crise profonde que traverse l’hôpital public Émile Muller de Mulhouse, deuxième plus grand établissement hospitalier non CHU de France, à l’instar de nombreux autres sur le territoire national. Surcharge des services, manque de personnel, pression économique, tout concourt à une prise en charge déshumanisée, en particulier des personnes âgées.
Dans ce maelström, les soignants, débordés, perdent parfois la lucidité et la compassion nécessaires. Les patients eux-mêmes deviennent des chiffres, des dossiers à gérer vite, au prix d’une qualité de soin tragiquement amoindrie.
Si sa fille avait suivi les recommandations initiales du personnel hospitalier fin mars, sa mère serait probablement morte de gangrène dans son lit. Son combat et celui de sa famille témoignent de l’importance cruciale de la vigilance familiale, dans un système sanitaire en déliquescence.
Cette histoire doit être entendue comme un cri d’alarme. Car derrière chaque nom, chaque âge avancé, chaque couloir d’hôpital encombré, il y a une vie à qui l’on soustrait dignité, écoute et respect.
Situation critique aux urgences
Le cas de Raymonde illustre de manière tragique une réalité bien plus large qui touche l’hôpital public, à Mulhouse comme ailleurs. Depuis plusieurs années, les services d’urgences sont soumis à une pression croissante, conséquence directe d’un manque chronique de personnel, de moyens et d’organisation.
Les couloirs saturés, la surcharge des équipes soignantes, et la nécessité constante de « trier » les patients selon leur urgence vitale font partie du quotidien du personnel hospitalier. Ce tri, souvent dicté par l’angoisse de ne pas pouvoir répondre à tous les besoins, conduit à un délaissement classique des personnes les plus vulnérables, notamment les personnes âgées souffrant de pathologies chroniques compliquées.
Les témoignages recueillis auprès des familles de patients et du personnel soignant confirment un climat délétère où la déshumanisation s’installe insidieusement. La priorité devient la gestion rapide, au détriment d’une prise en charge complète et attentive. Cette problématique s’amplifie depuis la période Covid, qui a accentué la pénurie de soignants et creusé la fracture entre besoins sanitaires et moyens alloués.
Parmi les conséquences, on relève un nombre élevé de patients renvoyés prématurément à domicile faute de lits disponibles, un usage limité des soins intensifs, et un suivi post-hospitalier parfois quasi inexistant. Ces dysfonctionnements ont un coût humain terrible, comme en témoigne la tragédie vécue par Raymonde.
Dans ce contexte, le personnel médical se trouve souvent tiraillé entre contraintes économiques, épuisement professionnel et volonté sincère de bien faire. Mais les limites du système pèsent lourdement, et les patients paient le prix fort d’une hospitalisation dont la qualité se dégrade.
Ce constat appelle, plus que jamais, à une mobilisation urgente des autorités sanitaires et politiques pour renforcer les moyens de l’hôpital public, revaloriser les carrières et repenser l’organisation hospitalière, afin que les urgences de Mulhouse, comme celles de l’ensemble du territoire national, retrouvent un fonctionnement à la hauteur des besoins en soins.












