Le lièvre a été levé par Hadrien Clouet, député LFI de Haute-Garonne, en commission des affaires sociales. Interpellant Jean Pierre Farandou, le ministre du Travail et des Solidarités, à ce sujet, ce mercredi, il y relève les 200 millions d’économies sur la prime de Noël 2026, que le gouvernement compte réaliser sur le dos des bénéficiaires de minima sociaux n’ayant pas, ou plus, d’enfant à charge, outre une révision à la baisse de la prime d’activité, des suppressions d’emploi parmi les agents de France travail, ou encore de l’organisme de formation professionnelle, l’AFPA.
“Je ne vois pas ce qu’il y a de plus cynique à faire“, s’étrangle le député LFI, “peut-être voler les jouets des enfants !“, se référant explicitement au film d’animation “L’Étrange Noël de monsieur Jack” (The Nightmare Before Christmas), et au personnage du Grinch.
La décision cristallise les critiques politiques, sociales et le courroux de nombreuses associations d’aide sociale, qui y voient une aggravation des inégalités, tout en créant des clivages sociaux et moraux supplémentaires dans l’exercice d’un droit, dans une période déjà marquée par des crises économiques et sociales durablement enracinées.
“C’est ce qui explique la capacité que nous avons à honorer cette prime exceptionnelle pour les familles avec des enfants sur un budget qui est effectivement réduit”.
Jean-Pierre farandou
Un gouvernement qui pratique l’art consommé de foutre les boules…
En commission, le ministre confirme les pistes d’économie, en réservant la prime aux seuls parents d’enfants à charge : “c’est ce qui explique la capacité que nous avons à honorer cette prime exceptionnelle pour les familles avec des enfants sur un budget qui est effectivement réduit”.
Une déclaration fascinante par sa vacuité argumentative, tant elle n’explique rien, et ne possède aucun lien causal. Quel serait le lien nécessaire entre le parti-pris gouvernemental de priver des centaines de milliers de personnes d’un droit social, et la capacité à “honorer” une prime, qui par ailleurs déshonore jusqu’au principe élémentaire de justice sociale ? Sauf à brandir la raison comptable comme seule politique gouvernementale.
C’est un peu comme soutenir qu’il faudrait trier parmi les très pauvres, pour choisir de n’affamer qu’une bonne moitié, parce qu’elle serait moins estimable qu’une autre.
Face aux critiques, le ministre s’est justifié dans une interview sur France Inter. Il a défendu la suppression de la prime de Noël pour les foyers sans enfant par la nécessité de « recentrer » l’aide sur ceux qui en ont « le plus besoin », répondant à une logique de « responsabilité » et de « justice sociale ».
Selon lui, la France a bénéficié d’une époque « de générosité maximale » en matière sociale, mais « il faut accepter l’idée que cette générosité qu’on a connue pendant des décennies est peut-être arrivée à son terme ».
Ainsi donc s’exprime le ministre d’un gouvernement tout entier au service de l’intérêt général… de la classe dominante, à propos desquels il s’agira, en revanche, de préserver résolument les intérêts patrimoniaux et économiques. Un pays où, rappelons-le :
Le taux de pauvreté s’élève à 15,4%, soit près de 9,8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté fixé à 1 288 euros par mois pour une personne seule. Ce chiffre est un record depuis 1996, marquant une hausse continue de la pauvreté depuis plusieurs années .
• L’écart de niveaux de vie entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres a atteint un niveau presque historique avec un rapport de 4,5 fois en 2023, un creusement des inégalités comparable à celui des années 1970 .
• Les 10% les plus riches perçoivent environ 24% de l’ensemble des revenus en France, tandis que les 10% les plus pauvres se partagent seulement 3% des revenus totaux. Le top 1% dispose de revenus nets mensuels au-dessus de 7 500 euros, tandis que le seuil de pauvreté est fixé à environ 1 014 euros nets mensuels .
• Le seuil officiel de richesse (niveau à partir duquel une personne est considérée comme riche) est au-dessus de 4 293 euros nets par mois. En comparaison, le revenu médian est à 2 028 euros nets mensuels .
• En termes de patrimoine, la concentration est encore plus marquée : les 10% des ménages les plus riches détiennent un patrimoine médian de 716 000 euros tandis que les 10% les moins dotés possèdent moins de 4 400 euros.
Depuis l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, cela peut également se traduire en un graphique édifiant :

Le ministre ajoute que l’état des comptes de la Sécurité sociale est alarmant, avec un déficit qui pourrait atteindre 23 milliards d’euros en 2025. « Si on n’a pas le courage de s’attaquer à bras-le-corps à son équilibre, ça va déraper : à un moment, on ne sera plus capable de payer les retraites, les remboursements », précise-t-il.
Dans ce contexte, il considère qu’un « recentrage » des aides est indispensable, même si ça peut sembler « un peu agressif » pour certains Français. Il se dit toutefois « ouvert » à un éventuel réexamen de cette mesure, mais à condition qu’une économie équivalente soit trouvée.
Par ailleurs, ce resserrement coïncide avec le rejet de la taxe Zucman contre l’évasion fiscale, et l’absence de retour à un impôt sur la fortune, laissant reposer la charge budgétaire des déficits sociaux principalement sur les épaules des populations modestes.

La situation sociale à Mulhouse : un drame silencieux chiffré
Mulhouse illustre parfaitement les conséquences locales de cette mesure. Selon l’INSEE, près de 25% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, bien au-dessus de la moyenne nationale. Plus de 18% des ménages dépendent du RSA ou d’autres minima sociaux. La ville subit une désindustrialisation profonde, un taux de chômage structurel élevé (environ 14%), et une précarité alimentaire en forte croissance. En 2024, les associations locales ont rapporté une hausse de 20% des demandes d’aide alimentaire.
Pour ces ménages, la prime de Noël représente une aide cruciale, d’un montant moyen d’environ 150 € pour une personne seule et 230 € pour un couple sans enfant. Cette aide permet souvent d’offrir un repas de fête ou quelques cadeaux, brisant l’isolement. Sa suppression pour les foyers sans enfant, isolés ou en couple, constitue donc une menace réelle pour la cohésion sociale locale, aggravant le sentiment d’abandon déjà très présent dans cette région.
Impact national : une fracture sociale élargie
Au plan national, environ 800 000 ménages sans enfant seraient exclus de la prime de Noël, soit une économie d’environ 200 millions d’euros. Ces foyers, souvent composés de personnes seules, de jeunes ou de couples sans enfants, vivent pour beaucoup en situation de grande pauvreté. Selon un rapport de la Drees, près de 3 millions de ces personnes vivent sous le seuil de pauvreté, avec peu d’accès aux dispositifs sociaux.
Cette décision risque donc d’accentuer les inégalités sociales et de stigmatiser une partie des plus démunis, alors même que la prime de Noël était perçue comme un signe fort de solidarité collective, indépendamment de la composition familiale.
La suppression de la prime de Noël pour les bénéficiaires sans enfant à partir de 2026 est une régression sociale majeure. Au nom d’un « coût de la générosité » que le gouvernement juge trop élevé, c’est une partie importante des plus précaires qui voit ses droits remis en cause.
La situation à Mulhouse et dans d’autres territoires fragiles illustre l’urgence d’une approche plus solidaire et inclusive face à la précarité. La société française doit résister à cette logique restrictive si elle veut préserver sa cohésion sociale, en période de fête ou pas.
Face à une telle perspective, par quoi se paiera le cout sociétal du cynisme et de l’indifférence ?










