Crédit photos : Martin Wilhelm
Les 80 ans de la Sécurité sociale célébrés à Wittenheim : histoire, luttes et spécificités alsaciennes
Ce dimanche 9 novembre 2025, dans une salle Léo Lagrange de Wittenheim, près de Mulhouse, un peu moins d’une centaine de personnes, fêtaient le 80e anniversaire de la Sécurité sociale, une institution cardinale du modèle social français, dans le cadre d’une initiative opérée par la Fédération du Haut-Rhin du Parti communiste français et l’Union départementale CGT 68.
Dans l’histoire contemporaine, le système de protection sociale se partage en deux grands modèles historiques. Le modèle bismarckien, mis en place en Allemagne à la fin du XIXe siècle par Otto von Bismarck, est un système d’assurance sociale obligatoire basé sur des cotisations prélevées sur les salaires des salariés et des employeurs. Ce modèle est géré par les partenaires sociaux et les prestations sont proportionnelles aux contributions versées, fonctionnant donc comme une assurance.
En revanche, le modèle beveridgien, imaginé par William Beveridge au Royaume-Uni après la Seconde Guerre mondiale, repose sur un système étatique financé par l’impôt, qui couvre toute la population avec des droits égaux. Ce modèle se caractérise par les « trois U » : universalité (couverture de toute la population), uniformité (prestations identiques pour tous) et unité (gestion unique étatique), et fonctionne plutôt comme un système d’assistance universelle.
En résumé, Beveridge représente un modèle universaliste, assistanciel, financé par l’impôt, tandis que Bismarck définit un modèle assurantiel, basé sur les cotisations liées à l’emploi et géré par les partenaires sociaux. La France, par exemple, a un système de protection sociale largement bismarckien mais intègre progressivement des éléments beveridgiens.


Léo Rosell : « La Sécurité sociale, fruit d’une alliance inédite »
A Wittenheim, l’après-midi fut marquée par l’intervention d’historiens et d’acteurs syndicaux locaux, qui ont su rappeler combien cette conquête collective est le fruit de nombreux conflits, compromis et mobilisations populaires.
« Cette histoire est loin d’avoir été un long fleuve tranquille. On l’oublie trop souvent, mais la création de la Sécurité sociale fut un acte hautement politique, le fruit de compromis parfois douloureux, d’une lutte aigüe notamment contre le patronat alors très décrédibilisé par sa collaboration durant l’Occupation. »
Leo rosell
Léo Rosell, agrégé d’histoire et doctorant spécialiste d’Ambroise Croizat, par ailleurs membre fondateur de notre confrère « Le vent se lève« , et commissaire d’une belle exposition sur les 80 ans de la Sécu organisée à la Fondation Gabriel Peri, a ouvert la discussion en rappelant l’ambition fondamentale des concepteurs de la Sécurité sociale : « Créer un ordre social nouveau, libérer les Français de la peur du lendemain en les mettant à l’abri du besoin. » Selon lui, la Sécurité sociale est « née de la rencontre entre une haute fonction publique modernisatrice issue de la Résistance et d’un mouvement ouvrier puissamment structuré autour de la CGT, au plus fort de son influence ».

Il insiste : « Cette histoire est loin d’avoir été un long fleuve tranquille. On l’oublie trop souvent, mais la création de la Sécurité sociale fut un acte hautement politique, le fruit de compromis parfois douloureux, d’une lutte aigüe notamment contre le patronat alors très décrédibilisé par sa collaboration durant l’Occupation. » Rosell rappelle aussi que la genèse de la Sécurité sociale, « comme toutes les grandes avancées sociales, s’est traduite par des conflits : patrons, mutualistes, CFTC, cadres et professions libérales ont chacun mené bataille pour défendre ou préserver des conquis ».
Patrick Heidmann : « Le régime local, un modèle unique en Europe »
Patrick Heidmann, président du régime local d’Alsace-Moselle, s’est évertué à rappeler l’édifiante originalité du dispositif alsacien. Héritier d’un système obligatoire mis en place sous l’empire allemand à la fin du XIXe siècle, puis maintenu lors du retour à la France en 1918, le régime local a traversé les époques par la force du collectif et un attachement fort à la solidarité.
« Le tournant de 1945 est à la fois perçu localement comme un progrès — par l’universalisation de la couverture — et comme un recul, avec l’introduction du ticket modérateur (du fameux reste à charge) alors que l’Alsace-Moselle avait jusque-là une couverture à 100%. » Cette concession fut le fruit d’un rapport de forces et donna naissance, en 1946, à un système complémentaire, financé par une cotisation spécifique des assurés eux-mêmes, sans participation de l’employeur, dispositif encore en vigueur aujourd’hui.
Heidmann met en avant la « gouvernance inédite » d’une caisse pilotée à plus de 90% par des représentants syndicaux, permettant au conseil d’administration d’adapter le taux de cotisation « selon les véritables besoins des assurés ». Résultat : « Un pouvoir d’achat supplémentaire pour les salariés, des prestations de haut niveau et une gestion exemplaire : 99 euros sur 100 servent aux prestations, contre 65 euros dans la plupart des complémentaires santé privées ! » Il insiste : « Ce régime local donne aujourd’hui un pouvoir d’achat supplémentaire aux travailleurs entre 3 et 5%. C’est un système qui marche, qui pourrait inspirer le reste du pays, mais qui n’existe que par l’engagement des syndicalistes locaux et une vraie mutualisation des risques. »
« En 1946, la création d’un ticket modérateur à l’échelle nationale fut très mal vécue ici. Sans la réactivité des syndicats, et un dialogue avec Croizat, le régime complémentaire qui fait notre spécificité n’aurait jamais vu le jour ».
raymond ruck
Raymond Ruck : « L’histoire méconnue d’un compromis social singulier»
Raymond Ruck, syndicaliste historique et figure de l’Institut d’Histoire Sociale, a rappelé le contexte méconnu d’une région ballottée entre deux nations et deux systèmes sociaux : « L’Alsace-Moselle, c’est un territoire qui a connu, dès la fin du XIXe siècle, une véritable révolution avec l’obligation de cotiser pour bénéficier d’une véritable solidarité. Quand la région redevient française en 1918, ce modèle reste unique et envié. » Il souligne le long bras de fer pour préserver les acquis locaux : « En 1946, la création d’un ticket modérateur à l’échelle nationale fut très mal vécue ici. Sans la réactivité des syndicats, et un dialogue avec Croizat, le régime complémentaire qui fait notre spécificité n’aurait jamais vu le jour ».


Ruck détaille également l’évolution de la gouvernance, l’intégration progressive dans le code de la Sécurité sociale, et les succès obtenus lors des batailles plus récentes : « Quand la gestion unique fut instaurée en 1995 pour sortir d’une crise structurelle, c’est une avancée démocratique rare. Ce système local, démocratiquement piloté par les salariés, a prouvé son efficacité, notamment lors du Covid, où les assurés locaux ont été remboursés à 100%, y compris sur le forfait hospitalier. C’est un « bijou » qu’il faut préserver, à condition de maintenir cette gouvernance syndicale et cette solidarité intergénérationnelle ».
Un héritage toujours vivant, des défis à venir
La table-ronde s’est achevée sur des échanges nourris autour de l’élargissement possible du régime local aux agents du secteur public, et de la nécessité de lutter contre la privatisation rampante de la protection sociale. Les intervenants ont appelé à « défendre cet héritage révolutionnaire collectif » mais aussi à « rester lucides sur les compromis à venir, notamment face aux attaques contre la gouvernance ouvrière et solidaire. »
L’événement rappelle combien l’histoire sociale et syndicale alsacienne, méconnue à l’échelle nationale, demeure un laboratoire d’innovation, une exception fondée sur la lutte, la solidarité et la défense obstinée des droits sociaux. Un message qui résonne en ce 80e anniversaire, alors que la Sécurité sociale, dont les députés s’apprêtent précisément à voter le budget, demeure plus que jamais au cœur des débats de société…
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