Vingt ans après avoir réalisé un premier film sur son village natal, le réalisateur est retourné à Liebsdorf, commune de moins de 300 habitants, collée à la frontière suisse. En 2022, le Rassemblement national (RN) y affichait un score dépassant 73 % lors du second tour de l’élection présidentielle. Dans Requiem pour mon village (2024), diffusé en ce moment par France Télévision, et que nous espérons vous proposer prochainement, Vincent Froehly a tenté de comprendre les raisons de ce vote.
Vous êtes allé à la rencontre des habitants de votre village natal. Qu’est-ce qui en est ressorti ?
Ils se disent abandonnés, et sur cela, j’entends leur colère : il y a un réel abandon de la part des services publics et des responsables politiques, qui ne se rendent pas dans les villages où les gens ont besoin de s’exprimer. L’autre argument, complètement absurde, c’est que le RN, « on n’a jamais essayé ». Ensuite, les habitants se disent isolés… Mais ce sont eux qui s’isolent : à Liebsdorf, très peu de personnes essaient d’animer le village. La grande majorité travaille en Suisse. Ce qui est contradictoire : ils accusent les étrangers de venir « manger le pain des Français », alors qu’ils ne sont même pas concernés. Et dans ce cas, ne sont-ils pas en train de « voler le pain » des Suisses ? Puis, en rentrant le soir, ils s’enferment devant leur télévision. Il y a une perte totale du vivre ensemble.
Même s’il se concentre sur Liebsdorf, on observe la même réalité partout en France…
Oui, on a déjà montré le film en dehors de l’Alsace, et les habitants se sentent concernés. C’est un phénomène très fort, qui prend de l’ampleur. La propagande mise en place par Vincent Bolloré, propriétaire notamment de CNews, Europe 1 et du Journal du dimanche, fonctionne : les gens pensent que notre société est totalement malade et que le médicament va être le RN. Ils essaient constamment de trouver un coupable à ce qu’ils croient être leur mal-être. Or, notre société, ne va pas si mal ! C’est plutôt l’individualisme, exacerbé par les réseaux sociaux, qui est terrible. Dans Les Origines du totalitarisme, Anna Arendt écrit que pour s’implanter, le totalitarisme a besoin d’individus isolés et déculturés, déracinés des rapports sociaux organiques, atomisés socialement et poussés à un égoïsme extrême. Ça date de 1951, mais aujourd’hui, on est vraiment dans cet état d’esprit.
Quelles réactions ont suscité le film ?
A chaque projection, les gens sont heureux de voir le film, et les discussions qui suivent durent deux-trois heures ! L’idée est que ce soit un outil qui permet de dialoguer. Si on ne peut pas faire changer d’avis les électeurs du RN, il peut au moins servir de petit grain de sable dans leur réflexion qui m’échappe. Mais beaucoup ne l’ont pas vu, et refusent le débat. J’ai reçu un déferlement de haine sur les réseaux sociaux, toujours anonyme. C’est plus simple de déverser sa haine avec des œillères, plutôt que d’essayer de réfléchir autrement.
Pour vous, il est pourtant essentiel de maintenir le dialogue avec ces électeurs.
Plus jeune, je les traitais aisément de fachos ! Mais je pense que c’est une erreur. À partir du moment où l’on insulte quelqu’un, il n’y a plus de dialogue possible. J’ai donc essayé d’aller au-delà de mes premières réactions pour essayer d’en savoir plus. Dans le film, mon frère le dit : il s’agit aussi de gens gentils, qui ont parfois la main sur le cœur. C’est un défaut de la gauche de penser qu’ils sont juste méchants. C’est bien plus complexe que cela. Et si le RN est monté si fort, c’est aussi à cause de la faillite de la gauche.









