Un « droit de savoir » sous pression grandissante
« Notre liberté d’informer, votre droit de savoir. » Cette devise de l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp) crée par des journalistes et des chercheurs, n’est pas un slogan corporatiste : c’est un rappel de la santé de notre démocratie. Lorsque l’on entrave un journaliste, c’est le regard du citoyen que l’on cherche à détourner.
Créé en 2023 pour sortir de la simple « impression » d’une dégradation du climat médiatique, l’Ofalp livre ici son premier rapport annuel. Rendu public le 9 février 2026, il dissèque rigoureusement l’année 2024.

Sur environ 120 signalements analysés, 91 cas ont été officiellement documentés et qualifiés selon une méthodologie précise en 5 grandes catégories et 19 sous-catégories. Ce n’est plus un ressenti, c’est une cartographie factuelle de la menace, couvrant des atteintes physiques, judiciaires, éditoriales et davantage.
L’impact invisible : 60% des informations arrivent tronquées au public
L’atteinte à la liberté de la presse ne se résume pas aux images spectaculaires de caméras brisées. Le danger le plus profond est insidieux : c’est celui de l’information qui ne parvient jamais à son destinataire, ou alors défigurée.
Le rapport révèle que dans 60% des 91 cas, l’entrave a eu une conséquence directe sur le « produit » final : information « tronquée, modifiée, « réanglée », voire non traitée ».
Derrière ce chiffre, on trouve notamment les pressions de la Catégorie IV (Censures et atteintes à l’indépendance), avec 6 cas d’interventions directes sur les contenus, suppressions de passages ou altérations de ligne éditoriale.
« Lorsqu’un·e journaliste est entravé·e, ce n’est pas seulement un problème pour lui ou elle […]. Dans 6 cas sur 10, l’information délivrée au public s’en voit tronquée, amputée, voire censurée. »
Rapport Ofalp 2024
Le paradoxe : L’État, premier responsable des atteintes
Vérité des plus troublantes : l’État, pourtant garant constitutionnel des libertés, est identifié comme le premier auteur des atteintes, avec les acteurs publics impliqués dans 41,8% des cas (38 sur 91).
Les forces de l’ordre pèsent lourd avec 14 cas, souvent lors de couvertures de mouvements sociaux comme l’A69 ou des manifestations pro-palestiniennes. L’analyse des élus (8 cas de parlementaires) montre une concentration : 5 députés RN, 1 allié RN (allié à Éric Ciotti), 1 de Debout la France (Nicolas Dupont-Aignan), 1 sénatrice LR.
L’ombre de l’extrême droite sur le travail journalistique
L’année 2024, marquée par les Européennes et la dissolution, accélère les violences : 24 des 48 atteintes à la sécurité et intégrité (52,7% du total) liées à l’extrême droite, dont 10 par élus ou militants RN.
Lors du meeting de Jordan Bardella (le 2 juin 2024), le journaliste de Mediapart Youmni Kezzouf voit son téléphone empoigné ; deux journalistes du service public sont insultés et molestés, l’une agressée sexuellement. Sur 23 dossiers « politique », 15 concernent l’extrême droite, rendant l’investigation sur ce champ ultra-exposée.
Vulnérabilité des pigistes et traumatisme moral
Les pigistes (13% des cartes de presse selon la commission de la carte (CCIJP 2025) forment 20% des victimes (sur 85 personnes concernées, dont 73 journalistes), souvent sur terrains risqués sans soutien rédactionnel.
L’intégrité physique n’est que l’émergé : 70% des cas (63 sur 91) causent des répercussions morales (stress, peur, troubles psychiatriques), avec 14 cas de cyberharcèlement. 58% des cas sont des hommes, 35% des femmes (il y a donc surreprésentation masculine malgré la parité professionnelle), possiblement liée à des biais de collecte, selon l’observatoire.
« Dans près de 7 cas sur 10, les journalistes affirment avoir subi des répercussions sur leur intégrité morale […] C’est la conséquence la plus fréquente. »
Rapport Ofalp 2024.
L’enjeu : reconstruire des digues démocratiques
L’Ofalp documente donc de manière précise et circonstanciée une profession attaquée de tous côtés : 48 atteintes physiques/morales, 15 judiciaires, 15 à la collecte d’info, etc.
Face à une situation où le journalisme semble « attaqué de toutes parts » (fronts financier, judiciaire, éditorial), l’OFALP souligne l’urgence de construire des digues pour protéger le droit à l’information des citoyens.
1° Objectiver et documenter systématiquement les faits
La mission même de l’OFALP consiste à sortir de la « sidération » en documentant méthodiquement et en comptabilisant les atteintes de manière exhaustive. En rendant les faits publics et en nommant les auteurs (qu’il s’agisse de représentants de l’État, de puissances économiques ou de partis politiques), l’Observatoire propose l’élaboration de stratégies collectives pour freiner la prolifération des attaques.
2° Renforcer la législation sur le secret des sources
Le rapport de l’observatoire juge « alarmant » le nombre de tentatives de violation du secret des sources, pilier fondamental du droit de la presse. Pour le protéger, plus d’une centaine d’organisations demandent une réforme législative incluant un meilleur encadrement des conditions de levée du secret. Une autorisation préalable d’un juge indépendant pour tout acte d’investigation (perquisitions, géolocalisations). Enfin, la création d’un délit spécifique d’atteinte au secret des sources.
3° Lutter contre les procédures-bâillons (« anti-SLAPP« )
L’instrumentalisation de la justice par des entreprises ou des personnalités politiques pour épuiser financièrement les médias est un levier de pression récurrent. Une digue essentielle réside dans la transposition de la directive européenne anti-SLAPP d’avril 2024. L’OFALP préconise une « sur-transposition » française qui inclurait les litiges nationaux et les procédures au pénal, offrant ainsi des garde-fous contre les poursuites abusives.
4° Rendre réel l’accès aux documents administratifs (CADA)
Bien que la CADA (Commission d’accès aux documents administratifs) rende des avis, ceux-ci ne sont que consultatifs et 30 % des avis favorables ne sont pas suivis d’effets par les administrations. Une piste de réflexion pour construire une digue démocratique plus solide consiste à donner à la CADA un pouvoir décisionnel pour obliger l’État à transmettre les documents d’intérêt public.
5° Renforcer la solidarité professionnelle et le soutien financier
Le rapport souligne l’importance des actions rapides et coordonnées (journalistes, syndicats, Sociétés de journalistes, avocats) pour déjouer les tentatives d’atteintes ou les reprises en main éditoriales brutales. Par ailleurs, des structures d’aide d’urgence et des fonds de défense (Fonds Ripostes, créé par le Fonds pour la presse libre et Media Defence, et RSF) sont des remparts indispensables pour les journalistes et les médias indépendants, souvent fragiles économiquement.
En conclusion, ces digues ne sont des outils à caractère professionnel et exclusivement le fait des seuls journalistes. Elles intéressent toutes celles et ceux qui visent à protéger l’information en tant que bien commun et pilier de l’État de droit.















