La maire de Mulhouse a réussi un petit exploit : transformer un workshop étudiant (un atelier collaboratif) sur le carnaval en simulacre d’« affaire d’État », offrant sur un plateau à l’extrême droite locale et nationale une polémique clé en main, prête à être recyclée en pseudo sujet politico-électoral.

Une piñata, une story Instagram… et la machine à indignation

Tout part d’une performance à la HEAR, l’établissement d’enseignement supérieur artistique de Mulhouse et Strasbourg : une voiture de police en carton, façon piñata, frappée les yeux bandés, dans le cadre d’un workshop sur les formes carnavalesques et le défoulement populaire.

Les étudiant·es expliquent que l’objet ne visait pas « la police » comme corps social, mais le système des forces de l’ordre, avec des textes lus sur des violences policières en France, aux États‑Unis et ailleurs, sans commentaire autre que le rappel des faits.

Pourtant, il n’en faudra pas davantage pour que la maire Michèle Lutz, via Instagram puis par communiqué, dénonce une « mise en scène de très mauvais goût » et une « scène particulièrement choquante », saisisse le sous‑préfet, convoque le directeur de l’école et déclare avoir fait un signalement au procureur sur le fondement de l’article 40 du code de procédure pénale.

Le parquet ouvre dans la foulée une enquête pour « outrages à personnes dépositaires de l’autorité publique » et « outrage au drapeau tricolore », comme si une carcasse de carton suffisait à mettre la République à genoux !

Quand la droite fait la claque de l’extrême droite

À partir de là, le scénario est désormais rodé : l’extrême droite entre en scène, remercie la majorité sortante pour le service après‑vente, et surenchérit.

Christelle Ritz, candidate RN aux municipales, parle d’une performance « profondément choquante et inacceptable », d’un « message de dénigrement et de banalisation de la violence envers les forces de l’ordre », tout en se disant « pleinement » en accord avec la maire de Mulhouse sur la fermeté à l’égard de l’art financé par l’argent public.

Bruno Retailleau, l’ancien ministre de l’Intérieur, voit dans cette piñata « là où mène l’idéologie d’extrême gauche qui gangrène une partie de nos institutions » et voue aux gémonies ceux qui « banalisent la violence contre nos forces de l’ordre », comme si trois étudiant·es en école d’art avaient rédigé le programme de la Terreur !

Va-t-on cesser d’arroser les établissements d’enseignement privés d’argent public, alors que les cas de maltraitance et de viols sur mineurs s’y multiplient ? Certes non, répondront nos augustes bourgeois catholiques, qui ne s’effarouchent pourtant pas de leur bêtise et leur ignorance des cultures populaires.

La préfecture du Haut‑Rhin, empressée, évoque des « attaques indignes » contre la police, et le préfet explique que « la police mérite qu’on la félicite, pas qu’on la dénigre », réduisant toute critique – même symbolique, même carnavalesque – à une forme de blasphème sécuritaire.

Sur cette scène déjà surpeuplée, Alliance Police Nationale 68 appelle à rejoindre les mobilisations de soutien à la police, enrôlant dans sa communication une soirée étudiante qui, dans un pays moins fébrile, aurait à peine mérité une légende sous photo.

La seule réaction adulte : celle du groupe Mulhouse Cause Commune

Pendant que la majorité municipale joue les vierges offensées et que le RN se frotte les mains, un seul texte semble se souvenir qu’on parle d’art, d’université et de libertés publiques : le communiqué des élu·es Mulhouse Cause Commune.

Ils et elles y dénoncent une « volonté d’instrumentalisation » d’une performance « symbolique » et rappellent une évidence que la droite comme l’extrême droite semblent ne plus tolérer : « par essence et a minima, l’art est fait pour questionner sinon pour déranger ».

Les élu·es soulignent que brandir le financement public comme bâton de dressage esthétique revient à instituer une « mise au pas politique de la création », c’est‑à‑dire, pour parler clair, une police du goût sous prétexte de police tout court.

Ils rappellent aussi que les attaques actuelles contre le monde de la culture, d’abord portées par l’extrême droite, sont désormais intégrées à une partie du discours de la droite, qui rêve d’art inoffensif, décoratif, et surtout silencieux sur les violences d’État.

Ce que disaient vraiment les étudiant·es

Du côté de la HEAR, la direction rappelle dans un communiqué que la proposition – une voiture de police en carton, façon piñata – s’inscrivait dans un projet pédagogique sur le carnaval, la création et l’expérimentation, et qu’elle « relève pleinement des champs de la création, de l’expérimentation et du débat esthétique ».

Elle regrette que l’œuvre ait été comprise comme « dégradante ou insultante » et annonce un travail pédagogique sur la liberté de création, manière élégante de dire que c’est précisément parce que le contexte politique est nerveux que cette liberté doit être défendue, pas rétrécie.

Les étudiant·es, eux, se disent « effarés » par l’ampleur médiatique et politique prise par ce workshop : ils expliquent le thème – les formes du carnaval, le défoulement, le retournement des normes – et précisent que l’objectif était de viser le système, pas les individus.

Dans un article de L’Alsace, l’une raconte avoir lu un texte sur un Mauritanien tabassé par des policiers, d’autres des faits de violences en France, aux États‑Unis, ailleurs, détaillant que les feuilles tombant de la voiture citaient des faits, sans qualificatif moral ajouté.

Une autre étudiante étrangère dit son inquiétude face à la publication Facebook de la maire et à la manière dont la direction a géré l’affaire, allant jusqu’à poser la question que personne ne veut entendre en pleine campagne : « Sommes‑nous toujours dans une démocratie ? ».

Un invité présent assure qu’« il n’y a jamais eu le moindre propos déshonorant vis‑à‑vis de la police », que les lectures étaient factuelles, ce qui n’a pas empêché l’appareil politico‑médiatique de les transformer en cas d’école de « haine anti‑flics » à destination des plateaux télé.

Ce que le carnaval signifie vraiment (et pourquoi ça gêne)

La grande ironie de cette histoire, c’est qu’elle porte précisément sur ce que le carnaval signifie depuis des siècles, et que Bakhtine a magistralement décrit dans « L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance » : une suspension temporaire des hiérarchies, un « monde à l’envers » où les puissants sont moqués, les institutions ridiculisées, les corps remis au centre, et où le rire populaire devient un principe de libération.

Dans la culture carnavalesque décrite par Bakhtine, le carnaval n’est pas un simple folklore, mais une « abolition provisoire de tous les rapports hiérarchiques, privilèges, règles et tabous », un moment où la vérité officielle et le sérieux d’État sont tournés en dérision par le peuple.

Ce rire carnavalesque a deux traits essentiels : il est ambivalent et universel, à la fois moqueur et régénérateur, destructeur et porteur de renouveau, ce que Bakhtine appelle le « réalisme grotesque ».

Le carnaval est cet espace‑temps où « le monde est mis à l’envers », où les dominé·es peuvent symboliquement renverser l’ordre établi, un temps d’utopie populaire où les plus marginalisés deviennent les « maîtres du carnaval ».

Autrement dit, représenter une voiture de police en piñata dans un cadre carnavalesque, c’est inscrire l’institution policière – qui concentre pouvoir, monopole de la violence légitime, hiérarchie, uniforme – dans la tradition séculaire de la dérision collective adressée à toutes les figures de pouvoir.

Ce n’est pas une « haine » de la police, c’est l’actualisation d’un vieux droit politique populaire : celui de se moquer de ce qui fait peur, de casser symboliquement ce qui réprime, pour mieux rappeler que l’État, comme le roi du carnaval, n’est souverain que parce que nous l’acceptons.

Quand on criminalise la moquerie, le pouvoir est aux abois

Ce que cette polémique révèle, ce n’est pas la violence d’une poignée d’étudiant·es en art armés de bâtons en carton, mais la fragilité d’un pouvoir, quel qu’il soit, qui ne supporte plus d’être objet de critique, même médiée, même par le détour du jeu carnavalesque.

Dès lors qu’une piñata est assimilable à un « outrage aux forces de l’ordre » et que des lectures de faits documentés de violences policières se voient assimilées à un procès expéditif contre la police en tant que tel, c’est le rire de la contestation du pouvoir (en l’espèce abusif) qui se retrouve traité comme un délit.

Bakhtine notait déjà que le carnaval est le lieu où la peur est surmontée par le rire, où l’on ose nommer ce qui oppresse et rêver une autre organisation du monde, ne serait‑ce que pour quelques jours.

Quand ce rire et cette moquerie sont traînés devant le procureur, ce n’est pas seulement une école d’art qu’on intimide, c’est toute l’idée qu’une société démocratique puisse supporter d’être regardée dans le miroir déformant du grotesque.

Mulhouse n’est pas en train de vivre une montée subite de la « haine anti‑police », mais un cas d’école d’instrumentalisation électorale : une majorité à bout de souffle qui agite le chiffon bleu‑blanc‑rouge pour masquer ses renoncements, une extrême droite qui accourt pour transformer un carton-pâte en totem de guerre culturelle, et, au milieu, quelques étudiant·es qui découvrent brutalement que, dans la France de 2026, frapper une piñata peut valoir convocation chez le procureur.

Le vrai scandale n’est pas la voiture de police en carton : c’est qu’en pleine saison de carnaval, ce soit le pouvoir municipal de la maîtresse d’école Lutz, complété de ses fayots locaux et nationaux, qui dispose du droit de décréter ce qu’est le bon esprit de carnaval, et de prescrire ce faisant ce qu’il convient de contester, discuter, déconstruire, auprès de citoyennes et citoyens qu’il prend manifestement pour des enfants à qui l’on confisque les bâtons avant la fête.

Communiqué de la CGT HEAR :

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