Grand recul historique

Alors que nous sortons à peine d’un exercice de démocratie locale, avant d’amorcer le long processus qui conduira à l’élection d’un nouveau « monarque républicain », figure obligée du présidentialisme à la française, qu’une partie de l’opinion veut transfigurer en Sauveur suprême, le monde traverse aujourd’hui un basculement systémique sans précédent, à laquelle la France pourrait, elle aussi, être amenée à succomber.

Selon la 10e édition du rapport de l’Institut V-Dem, publié par l’Université de Göteborg, en Suède, intitulée « Unraveling The Democratic Era? » (« La fin de l’ère démocratique ?« ), le niveau de démocratie dont jouit le citoyen moyen mondial est retombé à celui de l’année 1978 !

Ce constat d’une gravité exceptionnelle signifie que les gains accumulés durant la « troisième vague de démocratisation », amorcée en 1974 avec la Révolution des Œillets au Portugal, ont été presque éradiqués en l’espace d’une seule décennie.

L’Institut s’appuie sur la base de données la plus vaste et la plus rigoureuse au monde, regroupant 32 millions de points de données pour 202 pays, de 1789 à 2025.

Sous l’analyse de plus de 4 200 experts, les chiffres révèlent une thèse centrale implacable : l’expansion des libertés qui a marqué la fin du XXe siècle s’effondre, laissant place à une domination autocratique croissante.

Un monde dominé par l’autocratie : état des lieux en 2025

À la fin de l’année 2025, la physionomie géopolitique mondiale est celle d’une hégémonie autoritaire :

  • Répartition des régimes : Le monde compte désormais 92 autocraties contre seulement 87 démocraties.
  • Population sous régime autocratique : 74 % de l’humanité, soit 6 milliards de personnes, vivent désormais sous une forme d’autocratie.
  • Marginalisation des démocraties libérales : Seuls 7 % de la population mondiale (0,6 milliard) résident encore dans une démocratie libérale, le niveau le plus bas depuis un demi-siècle.
  • Radicalisation autoritaire : Un seuil critique a été franchi en 2025 avec le basculement du Bangladesh en « Autocratie fermée ». Il y a désormais plus d’êtres humains vivant dans des autocraties fermées (28 %) que dans l’ensemble des démocraties libérales et électorales réunies (26 %).

Régimes politiques : De l’autocratie à la démocratie libérale

Autocratie fermée
Pas d’exécutif responsable
ni de liberté d’association
ni de liberté d’expression
Autocratie électorale
Exécutif insuffisamment
responsable envers le peuple
mais tenue d’élections formelles
Zone grise
Dans cette catégorie
les régimes sont des démocratures
Démocratie électorale
Les élections multipartites sont libres et équitables ; Degrés satisfaisants de suffrage, de liberté d’expression, d’association et d’expression
Démocratie libérale
Les exigences de la démocratie électorale sont remplies ; des contraintes judiciaires et législatives sur l’exécutif ainsi que la protection des libertés civiles et de l’égalité s’imposent devant la loi.
←←← AUTOCRATISATION ←←←
→→→ DÉMOCRATISATION →→→

Source : Adaptation d’un schéma standard en science politique sur les types de régimes.

Comparaison de la part de la population mondiale par type de régime (2005 vs 2025)

Type de régimePart de la population (2005)Part de la population (2025)
Démocraties libérales17 %7 %
Démocraties électorales33 %19 %
Autocraties électorales31 %46 %
Autocraties fermées19 %28 %

La vitesse de ce démantèlement est terrifiante : le rapport la compare explicitement à la célérité observée lors de certains coups d’État militaires. Contrairement à l’ère des droits civiques (1965), où le déficit démocratique concernait le suffrage, la crise actuelle est structurelle et descendante, visant le cœur des institutions de contrôle.

Séisme américain : fin d’une exception démocratique

L’événement le plus sismique de l’année 2025 est la perte par les États-Unis de leur statut de démocratie libérale, une première en 50 ans. Le rapport souligne que le second mandat de Donald Trump a instauré une « concentration rapide et agressive des pouvoirs dans la présidence », phénomène qualifié d’agrandissement de l’exécutif (executive aggrandizement).

Pour un analyste, la vitesse de ce démantèlement est terrifiante : le rapport la compare explicitement à la célérité observée lors de certains coups d’État militaires. Contrairement à l’ère des droits civiques (1965), où le déficit démocratique concernait le suffrage, la crise actuelle est structurelle et descendante, visant le cœur des institutions de contrôle.

  • Contraintes législatives : ce pilier a perdu un tiers de sa valeur en un an, atteignant son point le plus bas en 100 ans.
  • Droits civiques et État de droit : les niveaux de protection des libertés civiles et d’égalité devant la loi sont retombés à ceux de 1965.
  • Liberté d’expression : également au plus bas niveau en 60 ans.
  • Composante électorale : si les mécanismes de vote restent stables « pour le moment », ils ne suffisent plus à maintenir le statut de démocratie libérale.

« Troisième vague d’autocratisation » : méthodes et statistiques chocs

Lorsqu’une démocratie entame un processus d’autocratisation, elle présente un taux de causalité de 54 % (elle a plus de chances de s’effondrer totalement que de survivre).

Le déséquilibre mondial est flagrant : 44 pays s’autocratisent activement, tandis que seulement 18 progressent vers la démocratie. Le rapport introduit une statistique vitale pour comprendre le danger : lorsqu’une démocratie entame un processus d’autocratisation, elle présente un taux de causalité de 54 % (elle a plus de chances de s’effondrer totalement que de survivre).

La liberté d’expression est identifiée comme le « premier domino » : une fois ce verrou brisé, le reste de l’édifice démocratique s’écroule. Les tactiques dominantes en 2025 sont :

  • Censure des médias : appliquée par 73 % des pays en déclin (32 pays).
  • Répression de la société civile : touche 68 % de ces nations (30 pays).
  • Usage de la torture : utilisée de plus en plus pour neutraliser l’opposition, avec une dégradation substantielle dans 33 pays.

Le rapport distingue l’autocratisation isolée (« Stand-alone »), chute après une stabilité historique, des « Bell-turns », où des démocraties récentes échouent brutalement (taux de fatalité de 70 % pour ces dernières).

Europe et reste du monde : une contagion globale

L’Union européenne et ses alliés historiques sont désormais au cœur de la tourmente. L’autocratisation frappe 7 États membres de l’UE.

L’Union européenne et ses alliés historiques sont désormais au cœur de la tourmente. L’autocratisation frappe 7 États membres de l’UE. En 2025, cinq nouveaux pays européens ont rejoint la liste des autocratiseurs, incluant une puissance du G7 : la Croatie, l’Italie, la Slovaquie, la Slovénie et le Royaume-Uni.

Analyse par région :

  • Amérique latine et Caraïbes : le déclin s’accélère, tiré par l’Argentine sous Javier Milei et le Mexique, notamment via une réforme radicale politisant le système judiciaire.
  • Asie du Sud et Centrale : la région subit l’autocratisation la plus sévère au monde, le citoyen moyen y vivant désormais avec un niveau de liberté comparable à 1976, en raison des dérives de l’Inde et du Pakistan.
  • Afrique subsaharienne : retour aux niveaux du début des années 2000, marqué par la consolidation des juntes militaires au Sahel (Burkina Faso, Niger).
  • Moyen-Orient et Afrique du Nord : demeure la zone la plus obscure du globe politiquement.

De rares lueurs d’espoir : les « U-Turns » démocratiques

Certains pays démontrent que la résistance est possible grâce aux « U-Turns » (virages démocratiques).

  • Brésil, Pologne et Thaïlande : ces nations sont les exemples majeurs de réussite dans le freinage de l’autocratisation.
  • Corée du Sud : le pays a sauvé ses institutions fin 2024 en neutralisant une tentative de loi martiale, restant à un cheveu d’un second U-turn complet.
  • Avertissement sur la fragilité : le cas de la Zambie rappelle que ces succès sont précaires ; le retour à la démocratie y reste instable face aux pressions politiques internes.

Basculement du centre de gravité mondial

Le « centre de gravité » de la gouvernance mondiale a irrémédiablement glissé vers l’autoritarisme.

Le « centre de gravité » de la gouvernance mondiale a irrémédiablement glissé vers l’autoritarisme. Ce renversement n’est pas seulement politique, il est géo-économique : la part du PIB mondial détenue par les démocraties est à son niveau le plus bas en 50 ans.

Plus alarmant encore, la démocratie pondérée par le PIB a chuté de plus de 36 % par rapport à son apogée de l’an 2000. Ce transfert de puissance vers des régimes autocratiques majeurs leur confère désormais la capacité de réécrire les normes internationales, de transformer les circuits commerciaux et de défier l’ordre mondial tel que nous le connaissions depuis la fin de la Guerre froide._

Il signifie surtout qu’il n’existe plus de corrélation directe entre niveau de développement économique et consolidation démocratique…

Accès au rapport intégral (en anglais) :
Fd-V-Dem_Institute_Democracy_Report_2026_lowres