L’association Eau en Danger hausse le ton face au préfet du Haut-Rhin : Stocamine, ce projet controversé de confinement des déchets miniers, est-il en train de sombrer sous le poids de ses propres failles techniques ?
Dans une lettre adressée le 24 janvier 2026 à Emmanuel Aubry, préfet et président de la Commission de suivi de site (CSS) de Stocamine, l’association basée à Wittelsheim ne mâche pas ses mots. Elle accuse l’État et les services déconcentrés, comme la DREAL, de fermer les yeux sur des réalités qui menacent la plus grande nappe phréatique d’Europe, celle qui alimente en eau potable des millions d’Alsaciens.
Un projet aux fondations fissurées
Au cœur du dossier Stocamine, un ancien site potassique transformé en décharge souterraine à 500 mètres de profondeur, le confinement des déchets repose sur une hypothèse centrale : un recompactage naturel des terrains autour des bouchons bétonnés, censé prendre 300 ans selon les études initiales des Mines de Potasse d’Alsace (MDPA) et Itasca (2019).
Toute noyade prématurée de la mine ruinerait ce scénario, multipliant par dix les fuites de polluants – jusqu’à 3000 m³ par an dans la nappe, selon les estimations des MDPA elles-mêmes en cas de défaillance.
Eau en Danger démonte les études officielles. L’étude INERIS de 2023, décisive pour l’avis favorable de la commission d’enquête publique, surestimait de plus de 100% l’épaisseur des cuvelages métalliques des puits, passé de 45 mm à 20 mm en un siècle par corrosion visible. Pire, une étude INERIS de 2011, socle du projet MDPA, ignorait que dix puits avaient été remblayés avec des graviers hyper-perméables (calibre 12-30 mm, vitesse d’écoulement 1,38 m/s), laissant en place câbles et conduites comme autant de chemins préférentiels pour l’eau.
Résultat : une rupture partielle du cuvelage – attendue « prochainement » selon les aveux récents de l’INERIS – propulserait un débit d’ennoiement entre 3,5 et 8,7 millions de m³ par an, noyant la mine en 3 à 6 ans au lieu de trois siècles !

Les faits s’accumulent : le piézomètre de la mine Marie-Louise (située à l’ouest du site) montre une montée des eaux 10 fois plus rapide en 2024-2025 qu’en 2020, avec 3 m/an récemment, dépassant déjà les prévisions INERIS.
« Tout se passe comme si l’État savait que ce projet est un leurre et retardait les études pour achever le bétonnage, compliquant tout déstockage futur ».
eau en danger
Le piézomètre d’Amélie est « inutilisable », et les cinq autres points bas restent aveugles, malgré un arrêt préfectoral de 2023 exigeant trois piézomètres effectifs. L’association y voit une dérive : « Tout se passe comme si l’État savait que ce projet est un leurre et retardait les études pour achever le bétonnage, compliquant tout déstockage futur ».
Intervention de la sénatrice Sabine Drexler
Le ton politique s’intensifie avec l’intervention de la sénatrice Sabine Drexler (LR, Haut-Rhin), qui a traqué pendant neuf mois les erreurs INERIS. Elle a obtenu des aveux écrits : ni l’étude de résistance des cuvelages, ni celle de 2011 ne prenaient en compte une rupture et son impact sur l’ennoiement.
Un an après un financement sénatorial pour une étude spécifique sur le puits d’Ungersheim, le cahier des charges traîne, « dévié de son objectif » selon Eau en Danger. Cette passe d’armes au Sénat transforme Stocamine en enjeu national : la droite alsacienne défie l’exécutif macroniste sur la gestion environnementale d’un dossier alsacien vieux de décennies.
Cinq demandes urgentes au préfet
Eau en Danger ne se contente pas de dénoncer ; elle pose ses exigences, datées et chiffrées :
- Positionnement immédiat de la police de l’environnement sur la base des faits réels.
- Transmission sous quinzaine des données d’ennoiement (dernière mesure d’octobre 2025 due à la CSS) et analyses annuelles des MDPA (2024 et 2025).
- Arrêt du remblaiement des galeries d’accès pour préserver un déstockage possible.
- Forage immédiat du troisième piézomètre, avec transmission de l’étude MDPA due avant mai 2025.
- Nouveau piézomètre à Ungersheim, le secteur Amélie étant HS depuis cinq ans.
Ce courrier arrive dans un contexte explosif. Stocamine cristallise les fractures alsaciennes : Wittelsheim et Staffelfelden, touchés par les affaissements, contre Colmar et les technocrates parisiens. Les Verts et LFI y voient une aubaine pour taper sur un État accusé de laxisme post-azote ; le RN alsacien, lui, instrumentalise le « bon sens local » contre les « élites déconnectées ». Résultat : Le RN met la main sur la commune de Wittelsheim lors de la dernière élection municipale.
Le préfet Aubry, nommé sous Macron semble ne pas se soucier de moratoire technique, comme le réclame Eau en Danger. La CSS de novembre 2025 avait déjà été le théâtre de tensions, avec le représentant de l’association sommant l’État de « regarder la réalité ».
Vers un déstockage inévitable…
L’annexe technique de la lettre, un réquisitoire implacable, calcule la chute en cascade : rupture du cuvelage → lessivage du bouchon de cendres volantes (sous-dimensionné à 50 m au lieu de 200 m requis) → vidage du puits en graviers vers les galeries → chute libre de la nappe à 650 m de profondeur, avec des débits « Dupuit » explosifs (8,7 millions m³/an pour Ungersheim).
Un précédent américain, Jefferson Island (1980), illustre le pire : une mine de sel engloutie en heures par 7 millions de m³ d’eau.
Eau en Danger ne crie pas à la catastrophe imminente mais pose une question politique majeure : l’État, garant de l’accès à l’eau potable, peut-il ignorer des faits têtus ? Le préfet a les leviers : mise en demeure des MDPA, enquête indépendante, transmission à la CSS. Son silence pèse lourd dans un débat public où la transparence n’est apparemment plus négociable.
L’association a patienté pendant plus de 15 jours avant de transmettre son courrier à la presse. La campagne des municipales étant passée, il est à craindre un monument d’inertie et/ou de complaisance sur le dossier à Wittelsheim, première municipalité RN en Alsace…
En attendant, ce dossier révèle les limites d’un modèle décisionnel technocratique face à une société civile alsacienne en état d’alerte. L’eau, ressource vitale, ne pardonne pas les demi-mesures.
















