Photos : documents remis

Le passage du Tour de France dans les Vosges en juillet 2026 se soldera par l’abattage de près de 900 arbres sur l’une des routes les plus emblématiques du massif vosgien. Derrière l’alibi de la sécurisation routière se cache ce qui ressemble davantage à une opération d’exploitation forestière déguisée, conduite au mépris du droit environnemental, et au cœur de la saison de reproduction de la faune sauvage…

Le Tour passe, la forêt trépasse

Depuis le 15 avril, la route départementale 466 reliant Sewen au sommet du Ballon d’Alsace est fermée à la circulation pendant un mois. La raison officielle ? Sécuriser la route avant le passage du peloton, prévu le 18 juillet lors de la 14e étape Mulhouse – Le Markstein/Fellering. Pour ce faire, 872 arbres ont été condamnés à l’abattage sur près de 9 kilomètres de versant.

Le chiffre donne le vertige. Et pourtant, l’agent ONF en charge du secteur, Florent Fialek, affirme que « l’impact environnemental de l’opération sera limité ». Difficile de conserver son sérieux face à pareille litote, quand on sait que les tronçonneuses ont eu raison de centaines d’arbres de gros diamètre — supérieur à 70 cm à hauteur de poitrine — en à peine trois jours de chantier !

Ces arbres ne sont pas des arbres ordinaires. Dans le jargon forestier, on les appelle les Très Gros Bois (TGB). Ils constituent des réservoirs irremplaçables de biodiversité : gîtes pour les chauves-souris, habitats de coléoptères saproxyliques, perchoirs pour les rapaces. On ne les remplace pas en un siècle.

La sécurisation comme prétexte

L’histoire de ce chantier mérite qu’on s’y arrête. En 2023, la commune de Sewen — propriétaire des parcelles forestières le long de la route — avait sollicité un devis pour des travaux de sécurisation. Résultat : 130 000 €, « intenable pour le budget d’une petite commune », avait alors conclu le maire Hubert Fluhr. Affaire classée, donc.

Jusqu’au 22 janvier 2026, date d’une réunion à la préfecture de Colmar convoquée dans le cadre du Tour de France. Soudain, l’urgence est là. Et une entreprise se manifeste avec une proposition généreuse : réaliser les travaux gratuitement — en se payant sur la revente du bois coupé. Le volume initial de marquage a depuis doublé, pour atteindre 3 200 m³ de bois. Coïncidence ?

Sur le terrain, les observations sont accablantes. Les bois de gros volume — pas nécessairement dangereux — sont prélevés en priorité, bien avant les quelques bois morts. Certains arbres sont coupés à une distance supérieure à la longueur de l’arbre depuis la route, ce qui dépasse tout critère de sécurité.

Près de 90% des grumes alignées le long de la route sont du bois parfaitement sain. Des marques d’acheteurs industriels — SIAT, la méga scierie d’Urmatt, et BEA, entreprise forestière de Cernay — figurent sur les billons. Le bois de la forêt publique communale part directement alimenter les profits d’acteurs privés, pendant que Sewen se félicite d’avoir été « aidée » par le Tour de France.

Un site protégé traité comme une coupe rase

Ce qui se passe sur les pentes du Ballon d’Alsace ne se déroule pas dans une forêt quelconque. Le site est classé, et chevauche deux zones Natura 2000 ainsi qu’une ZNIEFF de type 1 — les espaces naturels les plus rigoureusement inventoriés au titre de leur richesse biologique.

Dans de tels périmètres, le droit européen et le droit français imposent des évaluations des incidences et une vigilance accrue. On n’y fait pas « n’importe quoi », comme le souligne l’association Alsace Nature dans son communiqué intitulé sobrement : « Oui à la sécurisation, non au massacre ».

Et pourtant, le chantier a démarré au printemps — en pleine période de reproduction. Des pontes d’amphibiens ont été repérées à proximité immédiate de zones de coupe. Des passereaux protégés par arrêté ministériel — rouge-gorge, troglodyte mignon, merle noir — nidifiaient dans la bande déboisée.

Aucun inventaire préalable de la faune n’a été réalisé. Le Parc naturel régional des Ballons des Vosges, présent dans les discussions, n’a visiblement pas obtenu que le marquage soit restreint au strict nécessaire. Résultat : le chantier avance à une vitesse impressionnante, sans que nul ne sache avec certitude si le marquage initial est seulement respecté sur des sujets perchés hauts dans la pente.

La commune de Sewen, mauvais élève notoire

Il serait incomplet de ne pas rappeler le contexte local. Sewen est certes la commune la plus riche en biodiversité de toute la vallée de la Doller — une ironie amère. Mais elle est aussi, depuis des décennies, réputée pour mettre des bâtons dans les roues à tout projet de protection de la nature.

Que la même commune accueille aujourd’hui à bras ouverts un chantier d’abattage massif en zone Natura 2000, en invoquant « la Grande Boucle » comme justification, en dit long sur les priorités qui gouvernent la gestion de ce patrimoine forestier.

Le maire se réjouit : « On peut dire merci au Tour de France ». Les tronçonneuses grondent, les bois précieux partent en camion vers les scieries, et tout le monde applaudit. Ce n’est pas de la gestion forestière raisonnée — c’est de la déforestation opportuniste, habillée en opération de sécurité publique.

Le Tour de France, couverture idéale

L’événement sportif le plus médiatisé de France constitue une couverture en or. Qui osera s’opposer à la sécurisation d’une route où passeront les coureurs ? Qui protestera contre la protection des usagers quotidiens ? La mécanique est rodée : l’alibi sportif anesthésie la vigilance citoyenne et offre aux décideurs locaux l’occasion d’enfin régler — à bon compte et aux frais de la forêt publique — des dossiers qu’ils n’avaient pas les moyens d’assumer.

Alsace Nature l’a dit clairement : la sécurisation d’une route dangereuse n’est pas en soi condamnable. Ce qui l’est, c’est le détournement de cet objectif pour justifier une coupe commerciale déguisée, en période interdite, sur un site d’exception, sans inventaire écologique préalable, avec des volumes qui ont doublé entre le devis et l’exécution.

Et pendant que ce massacre se consume sur le Ballon d’Alsace, d’autres sites du massif vosgien seraient dans le viseur pour des coupes similaires, toujours au nom du Tour, toujours avant juillet.

Le vélo passera. La forêt centenaire, elle, ne repoussera pas.

Nouveaux témoignages

Les coupes s’étendent au-delà de Sewen. Un témoin circulant récemment sur la route du Col signale que les abattages ont désormais démarré côté Bourbach-le-Haut et côté Bitschwiller. Première nuance, et elle est de taille : là, les coupes semblent pour l’instant cibler exclusivement les arbres proches de la chaussée — une logique de sécurisation qui, elle, paraît défendable. Mais le même témoin ajoute aussitôt cette mise en garde : « En espérant que ça ne déborde pas comme à Sewen. »

La main du préfet. Le témoignage le plus édifiant est venu d’une halte forcée devant le chantier d’une famille de Berrwiller, propriétaires privés contraints d’abattre leurs arbres marqués. La dame interrogée affirme qu’il s’agit d’une demande expresse du préfet.

Consigne : couper les arbres signalés — ou les voir abattus à leurs frais par un prestataire. Autrement dit, une injonction préfectorale déguisée en choix, sous peine de sanction financière.

Ce détail change considérablement la lecture de l’affaire. Ce n’est plus seulement une commune opportuniste, un exploitant forestier cupide ou un organisateur d’événement sportif inconscient des enjeux écologiques, alors que sa communication affiche des actions vertueuses et écoresponsables à ce titre.

Il est ainsi manifeste que l’État lui-même, incarné dans sa plus haute autorité territoriale, pilote en sous-main ces coupes au milieu du printemps, dans des sites Natura 2000, sur des propriétés privées, sous contrainte. Le préfet du Haut-Rhin serait, selon ce témoignage, « complètement flippé » à l’idée qu’un incident survienne durant le Tour de France — et cette fébrilité administrative se paie cash sur les versants vosgiens en fleurs.

La préfecture du Haut-Rhin semble donc avoir fait primer la gestion du risque médiatique — imaginez un arbre sur le peloton — sur le respect du droit environnemental européen, des zones protégées et du calendrier écologique le plus élémentaire. Natura 2000 a beau être un dispositif d’État, il ne résiste manifestement pas à l’agenda d’ASO et aux angoisses d’un préfet en quête de tranquillité le 18 juillet.