Un angle mort du système carcéral enfin éclairé
Il y a en France une réalité quasi invisible, statistiquement marginale mais humainement vertigineuse : chaque année, une vingtaine de très jeunes enfants accompagnent leurs mères derrière les barreaux. Ils peuvent y demeurer jusqu’à leurs 18 mois, exceptionnellement au-delà.
C’est précisément dans cet interstice, entre le droit pénal et le droit de l’enfant, que Chloë Audrain et Nathaël Rusch ont planté leur caméra. Le résultat, Maternité sous écrou, est un documentaire sobre et nécessaire, qui refuse autant le pathos que la complaisance. Nous l’avons visionné en avant-première.
Le film choisit de suivre trois femmes : Marie-Ange (35 ans), arrêtée à sept mois de grossesse à l’aéroport par la douane, et qui vit sa toute première incarcération ; Firiel (20 ans), mère précoce qui a déjà connu la détention pour mineurs et revient en cellule avec son nouveau-né ; et Angelina (23 ans), détenue au centre pénitentiaire de Mulhouse-Lutterbach, qui a appris sa grossesse un mois après son incarcération.
Trois trajectoires distinctes, trois manières d’habiter l’impossible — et pourtant une même matière commune : l’amour maternel comme force de survie.
La nurserie, espace entre protection et claustration
L’un des mérites du film est de montrer les unités pour mère-enfant (UME) — non pas comme un lieu idéalisé, mais comme un espace à double visage. Marie-Ange le souligne avec une lucidité désarmante : « À la nurserie, on est très suivi. Toutes les semaines, je vois un professionnel de la santé, que ce soit la sage-femme, une infirmière, la psy. » La protection médicale est réelle. Mais la même femme, quelques minutes plus tard, avoue son angoisse principale : « Le plus difficile, c’est de savoir qu’on va accoucher seul. On ne peut pas contacter quelqu’un de l’extérieur pour nous accompagner dans ce moment. »
Cette tension — être bien encadrée mais profondément seule — traverse tout le film. La scène de l’accouchement de Marie-Ange, racontée après coup avec une précision clinique et émotionnelle, est l’une des plus saisissantes du documentaire. Arrivée en salle de travail, elle doit négocier avec les policiers pour que la porte reste fermée pendant l’accouchement : « Je ne suis pas ici pour un défilé de mode et j’ai besoin d’intimité pour accoucher. Pourquoi toutes les autres, la salle est fermée, et parce que je suis détenue, ma porte doit être ouverte ? »
Une césarienne d’urgence sous anesthésie générale, six jours à l’hôpital sous surveillance policière, les couverts en bois imposés à la place de vraies fourchettes… Le film documente, sans commentaire superflu, les petites humiliations systémiques que le cadre légal de la détention impose même dans les moments les plus intimes de la vie.
Le droit pénitentiaire en creux : entre cadre légal et lacunes stupéfiantes
Le documentaire n’est pas un film militant à thèse, mais il laisse transparaître, en filigrane, les insuffisances structurelles d’un droit pénitentiaire encore balbutiant sur la question des mères détenues.
L’accueil du lien maternel reste une variable d’ajustement, tributaire de l’infrastructure locale et non d’un droit garanti.
Le contraste entre les établissements est parlant : le centre pénitentiaire de Mulhouse-Lutterbach, pourtant flambant neuf, ne dispose que de deux places en espace mère-enfant, quand Fleury-Mérogis, la plus grande prison d’Europe, en offre vingt, avec une micro-crèche. La réalité arithmétique dit tout : l’accueil du lien maternel reste une variable d’ajustement, tributaire de l’infrastructure locale et non d’un droit garanti.
La question de la limite des 18 mois est évoquée avec une acuité particulière dans le cas d’Angelina. « Jusqu’aux 18 mois, vous pouvez la garder avec vous », lui rappelle la travailleuse sociale — et dans cette phrase tombe tout le poids d’une séparation programmée.
Angelina, qui a déjà vu sa première fille lui être retirée à l’âge de trois mois et placée, vit avec la hantise d’une répétition : « J’ai peur qu’on me la reprenne comme la première. » Le film met ainsi en lumière la faille béante entre le droit formel (maintenir le lien mère-enfant pendant les premiers mois) et la continuité affective, que rien dans le dispositif pénal ne garantit à plus long terme.
Des trajectoires de femmes, pas des dossiers
Ce qui distingue Maternité sous écrou de nombre de documentaires carcéraux, c’est son refus de réduire ses protagonistes à leur statut judiciaire. La caméra capte des scènes d’une banalité touchante : Angelina qui fait de la gym avec Jaïa sur un tapis d’éveil, Firiel qui débat avec sa co-détenue de chaussures de bébé et de mots croisés, Marie-Ange qui médite sur la promenade avec une amie retrouvée après son accouchement difficile.
Ces instants de vie ordinaire — rires, câlins, négociations sur des yaourts ou un poncho à oreilles — font contrepoint aux séquences plus lourdes avec les éducatrices, les CPIP (conseillères pénitentiaires d’insertion et de probation) et les puéricultrices.
Angelina, dont l’incarcération est liée à des violences commises en réaction à une agression sexuelle non reconnue comme telle, articule avec une clarté brute l’injustice perçue : « Moi, je l’ai juste tapé, c’est tout. Lui, il m’a touchée, il m’a pelotée, je n’étais pas consentante. »
Sans prendre parti, le film offre l’espace pour entendre ces voix que le tribunal avait tranchées sans toujours résoudre. La travailleuse sociale n’esquive pas : « Vous avez quand même été condamnée pour ces faits-là et c’est grave. » Ce dialogue tendu, respectueux, illustre ce que le documentaire fait de mieux : laisser la complexité des situations exister sans la simplifier.
La surveillance comme horizon permanent
Le documentaire observe également, avec discrétion, le rôle ambigu des personnels pénitentiaires au contact des bébés. Une surveillante confie à la caméra l’étrangeté de sa position : « La première fois qu’on voit un enfant en détention, on se pose la question de savoir comment réagir. Nous n’avons pas le droit de les prendre ni de les porter. On peut juste interagir en s’agenouillant ou en se mettant à son niveau. On peut avoir éventuellement un petit peu d’attachement, même si nous nous sommes prévenus que nous ne devons pas avoir d’attachement vis-à-vis de cet enfant. »
Cette confession dit quelque chose d’essentiel : la prison, même dans ses unités mère-enfant, reste un lieu qui administre les émotions autant qu’il les génère.
La puéricultrice qui guide Angelina est à la fois bienveillante et institutionnelle — elle met en garde contre les écrans, conseille sur le développement moteur, rappelle les règles du centre parental qui attend à la sortie. Le suivi est réel, mais Angelina l’interroge avec une méfiance compréhensible : « Eux, ils s’en foutent. Les juges, ils n’ont pas confiance. » Cette défiance envers les institutions, construite sur des expériences antérieures de séparation forcée, est l’un des fils rouges émotionnels du film.
Une sortie comme un second verdict
La séquence finale, autour de la libération de Firiel, est d’une délicatesse remarquable. La jeune femme reçoit son « ordonnance de mise en liberté », signe avec son index gauche (qu’elle ne repérait pas sur sa main), récupère ses affaires, et se retrouve dans le couloir avec sa fille dans les bras.
La liberté n’est pas une délivrance franche — c’est un nouveau précipice. Marie-Ange, libérée quelques semaines plus tôt, le formule avec une sagesse inattendue : « J’ai peur de ce qui m’attend. Je serai face à ma vie. Il y a mon fils, il y a ma maison, il y a ma famille. Qu’est-ce qu’ils vont me dire ? Il y a tout ça, les amis, les jugements. » Puis, après un silence : « Dieu sait pourquoi je suis passée par la case prison. La prison m’a un petit peu protégée. Elle a protégé mon enfant aussi parce que j’étais enceinte. »
Cette phrase, paradoxale et troublante, résume la tension irrésolue que le documentaire assume jusqu’au bout : la prison peut, dans certains cas, offrir un cadre là où l’extérieur ne le pouvait pas — sans que cela constitue jamais une justification de l’enfermement.
Un documentaire utile, humain, et honnête
Maternité sous écrou ne prêche pas. Il ne plaide pas pour l’abolition des peines ni pour l’indulgence systématique. Il fait quelque chose de plus difficile : il regarde, il écoute, et il montre. En 52 minutes, Chloë Audrain et Nathaël Rusch réussissent à rendre compte d’un angle mort du droit pénitentiaire français — la condition des mères détenues et de leurs nourrissons — avec une rigueur documentaire et une humanité qui ne s’excluent pas.
À l’heure où la surpopulation carcérale et la question des aménagements de peine reviennent régulièrement dans le débat public, ce film arrive à point nommé. Il mérite, au-delà de sa diffusion sur Public Sénat le 30 mai à 21h, un débat public à la hauteur de ce qu’il révèle.
Maternité sous écrou. Production : INJAM Production / Tele Bocal 2025 — samedi 30 mai à 21h sur Public Sénat. À ne pas manquer.














