Dessin de Veesse

L’émail du filet

Cela s’appelle jouer au grand chevalier de la fidélité. Le 14 septembre, l’ancien Premier ministre Gabriel Attal, candidat à l’Élysée et patron de Renaissance, honorera Mulhouse d’un déplacement de la plus haute importance : y remettre les insignes de chevalier de l’Ordre national du Mérite à Lara Million, vice-présidente chargée des finances de la Collectivité européenne d’Alsace, et, petit détail que le protocole s’interdira de prononcer, présidente de la fédération haut-rhinoise de son propre parti .

Il est vrai que la récipiendaire n’est pas une oisive. Première adjointe au maire de Mulhouse, chargée des transports à l’agglomération, des finances à la CEA, présidente du conseil de surveillance des hôpitaux du Sud-Alsace (GHRMSA), présidence de l’aménageur Citivia : un cumul à faire rougir un ministre en sursis, et tout cela, précisait fiévreusement son site de campagne, « en bénévole ». À ce niveau de bénévolat, la croix de chevalier était presque une obligation nationale.

Reste que la croix a une date d’enregistrement instructive. Le décret qui nomme Mme Million est signé de l’Élysée le 2 décembre 2025, publié au Journal officiel le lendemain, soit au cœur de la campagne municipale, tandis que l’intéressée briguait l’hôtel de ville de Mulhouse.

Neuf mois plus tard, la remise d’insignes est opportunément organisée à treize jours des sénatoriales, où la liste Renaissance de Benjamin Huin-Moralès affronte notamment celle d’Horizons (dont le président, Édouard Philippe, est adversaire de Gabriel Attal à la présidentielle).

Macron nomme pendant la municipale, Attal récolte avant la sénatoriale. Un tel sens du timing, ça vous mettrait une horloge de gare suisse en PLS !

Au reste, la citation officielle se passe presque de commentaire. Inscrite au contingent du ministre de l’Économie Roland Lescure (lequel, hasard absolu du calendrier, fut ministre délégué à l’Industrie du gouvernement… Attal), elle dit ceci :

Journal officiel du 5 décembre 2025

Reste à identifier le mérite lui-même, qui a le bon goût de se faire discret. On cherchera en vain, dans le parcours de la récipiendaire, la découverte d’un vaccin, la traversée d’un océan à la rame, un panneau solaire posé sur une mairie, voire la version 2.0 du fil à couper le beurre.

Jadis, on nommait ça du clientélisme ; aujourd’hui, on parlerait sans doute d’un « ancrage territorial fort ».

« Trente ans de services« , mais sans que le Journal officiel ne daigne donc préciser lesquels. Dans la même colonne, un comptable d’hôpitaux aligne 33 ans, une douanière 26, une directrice des ressources humaines 28 : eux ont des métiers . Elle a des mandats. Quant à sa collectivité, elle reste « une collectivité territoriale ». Le maire de Deauville, lui, a droit à son nom de ville. Il est vrai qu’il a le tort de ne présider aucune fédération.

Autre petit miracle de coïncidence, la même promotion, le même contingent, décorait aussi Audrey Pelletrat de Borde, directrice de cabinet de Fabian Jordan, président de l’agglomération mulhousienne, « 21 ans de services ». En mai, l’ébouriffante ancienne maire de Mulhouse, Michèle Lutz, passait officière. Depuis lors, je me place au garde à vous en croisant sa photo.

Trois croix bleues en six mois pour une seule ville : c’est sûr, le mérite, à Mulhouse, est une ressource infiniment renouvelable. C’est l’or bleu de la ville.

Quant aux infirmières, sapeurs-pompiers volontaires et trésorières d’associations sans carte de parti, qu’elles patientent un peu, les frénétiques !

Pour Lara, en revanche, se voir nommée chevalier en décembre pour la municipale, épinglée en septembre pour la sénatoriale, c’est viser le titre d’officier à ce rythme, et pile pour la présidentielle !

D’autant que ça ne se sait pas, mais la breloque au ruban bleu (et en argent massif tout de même) n’est pas même offert par la République ! Il faut en effet se la payer de ses propres deniers.

Une broutille de quelques centaines d’euros. La monnaie de Paris, par exemple, vous la délivre illico, et vous permet aussi de la payer en 4x sans frais via Paypal ! Où serait le mérite si on ne vous facilitait pas la joie simple d’être le méritant d’un jour ?

Le 14 septembre, Mulhouse aura donc sa cérémonie. Il y aura des discours : on parlera d’« engagement », de « dévouement », de « service », car, oui, le mérite est particulièrement loquace. Attal prononcera sans doute le mot « République » à l’enfilade ; « reconnaissance » servira d’interlude ; et personne ne prononcera le mot « récompense », qui n’a pour seul inconvénient que d’être exact.

Lara Million sera faite chevalier, premier échelon de l’ordre, celui que l’on accorde sans trop réfléchir. Prudence en la matière, cependant ! Car voter sans cogiter en 2027, c’est un peu comme remiser son propre mérite au service des objets introuvables…