Crédit photos : Martin Wilhelm
Avant le retour des voitures sur l’axe Briand-Franklin, les défenseurs du vélo ont dénoncé « un recul »
Jusqu’à 250 personnes, selon notre décompte, se sont réunies ce samedi 5 septembre à l’intersection de l’avenue Briand et de la rue de Pfastatt, avant de rejoindre la mairie de Mulhouse, rue Pierre et Marie Curie. À la veille de la remise en circulation automobile de l’axe Briand-Franklin, elles contestent une décision présentée par la municipalité comme un rééquilibrage, mais vécue par les associations cyclistes et plusieurs habitants comme un changement de cap majeur.
Vélos, piétons, poussettes et banderoles ont ainsi occupé l’axe Briand-Franklin en déambulant tout du long, à l’appel notamment de l’association CADRes, des Tisserands d’EBN, des Poto’cyclettes, d’Usagers des transports du Sud-Alsace et d’habitants réunis en collectif.
La mobilisation intervenait ainsi à quelques heures du retour annoncé des automobiles sur l’axe Briand-Franklin. À partir de lundi 7 septembre après-midi, les voitures pourront en effet à nouveau emprunter cette liaison dans le seul sens descendant, de la rue de Pfastatt vers l’avenue de Colmar. Dans l’autre sens, l’espace restera réservé aux bus, aux véhicules de secours et aux vélos.

Derrière le débat sur la circulation se joue désormais une controverse plus large : celle du modèle de ville que la municipalité entend privilégier, entre accessibilité automobile, vitalité commerciale, transports collectifs, marche, vélo et apaisement de l’espace public.
Un axe partiellement rouvert
Pour la nouvelle municipalité, la décision répond à un engagement de la campagne municipale, et aux difficultés signalées par les riverains, depuis la fermeture de l’axe à la circulation automobile de transit, intervenue à la fin de l’année 2025 dans le cadre des aménagements de la précédente majorité.
Dans sa présentation du nouveau schéma, la municipalité estime que l’avenue Briand-Franklin demeure une entrée structurante du centre-ville, desservant notamment le marché et plusieurs quartiers.
Frédéric Marquet, maire de Mulhouse, met en avant les problèmes d’accès signalés par des habitants, des commerçants et des usagers, ainsi que les reports de circulation dans les rues voisines. L’exécutif affirme ainsi rechercher un compromis entre les différents modes de déplacement plutôt qu’un retour au fonctionnement antérieur.
La réouverture est donc partielle. Les voitures, les bus et les cyclistes partageront la voie dans le sens rue de Pfastatt–avenue de Colmar. Le sens inverse continuera d’être réservé aux bus, aux secours et aux vélos. Les larges cheminements piétons créés lors du précédent réaménagement sont maintenus.
Mais les modifications ne concernent pas seulement l’avenue elle-même. Le plan de circulation prévoit notamment des adaptations dans les rues des Prés, des Abeilles, des Fabriques, d’Oberkampf, de l’Aigle et du Cerf, ainsi qu’un nouvel accès au parking de l’Arc par la rue Franklin.
La municipalité annonce également 75 places de stationnement gratuites pendant trente minutes dans les rues adjacentes, contre 59 auparavant, afin de favoriser les achats rapides et la rotation à proximité des commerces.
Les services municipaux tablent sur un trafic de l’ordre de 5 000 à 6 000 véhicules par jour, soit environ la moitié du niveau recensé en 2024 avant les travaux, lorsque l’axe accueillait quelque 12 000 véhicules quotidiens.
Le coût des modifications, portant sur 1100 mètres de voirie, est chiffré à quelques 90 000 euros. Des projections municipales qui devront encore être confrontées au trafic effectivement observé après la mise en service.
« Le vélo n’est plus à sa place »
Mais dans le cortège de samedi, cette réouverture n’était pas perçue comme une simple correction technique du plan de circulation. Pour les associations et riverains mobilisés, elle représente, au contraire, un recul de la place accordée aux mobilités douces dans la ville.
« Avant, sur l’axe Aristide-Briand, le vélo était roi. Maintenant, le vélo est devenu paria », a lancé Thiébaut Weber, conseiller municipal du groupe d’opposition Mulhouse en commun, lors d’une prise de parole devant les manifestants. L’élu a dénoncé une concertation qu’il juge insuffisante et une solution qui, selon lui, ne garantit plus la sécurité des cyclistes sur l’axe principal.
Les critiques ciblent surtout la disparition, sur une grande partie de l’itinéraire, d’une séparation physique ou d’un espace identifié pour les vélos.
Dans la nouvelle configuration, les cyclistes sont donc autorisés à circuler dans les deux sens, mais ils doivent cohabiter avec les véhicules motorisés dans le sens entrant en direction de l’avenue de Colmar. Pour les opposants à la mesure, cette coexistence est particulièrement problématique sur un axe fréquenté, bordé de commerces, de logements et de lignes de bus.
Lors de la manifestation, un intervenant a invité les cyclistes à « prendre leur place » au milieu de la voie, comme un véhicule à part entière, estimant que les dépassements y seraient difficiles, voire dangereux, aux heures de forte fréquentation.
Cette recommandation, qui illustre l’inquiétude des militants, souligne aussi la réalité du futur usage : la sécurité dépendra largement des vitesses pratiquées, des distances de dépassement, de la discipline des automobilistes et de la capacité de chacun à accepter un ralentissement ponctuel.
Les organisateurs ne contestent pas la nécessité de desservir le centre-ville ni les contraintes de déplacement de certains habitants (notamment les riverains les plus âgés se déplaçant en véhicule). Mais ils récusent l’idée selon laquelle l’automobile serait la condition première de la vitalité commerciale.
« On ne peut pas rester dans ce modèle où la voiture soutient le commerce », a soutenu l’un des porte-parole du rassemblement, plaidant pour une ville adaptée à la marche, au vélo, aux bus et aux déplacements de proximité.
Dans les prises de parole, plusieurs participants ont insisté sur les usages quotidiens du vélo : les courses, les trajets domicile-travail, l’accompagnement des enfants ou les déplacements de personnes ne disposant pas d’automobile. Une militante a ainsi rappelé que le vélo ne relevait pas seulement d’une revendication d’aménagement, mais aussi d’un « état d’esprit » fait de convivialité, d’autonomie et d’accessibilité.
Sécurité, climat et droit : les nœuds du conflit
Le débat local est également nourri par des enjeux sanitaires et climatiques. Dans le cortège, plusieurs discours ont associé le retour des voitures à la pollution atmosphérique, au bruit et à la vulnérabilité accrue des villes face aux épisodes de chaleur.
D’autres ont insisté sur la nécessité de réduire les déplacements automobiles courts et de développer des alternatives crédibles, plutôt que de demander aux habitants de changer seuls leurs pratiques.
Ces prises de position relèvent d’une vision politique clairement assumée : pour les manifestants, la ville doit faire du vélo, de la marche et des transports en commun des solutions prioritaires, et non des usages secondaires tolérés à côté de l’automobile.
L’avenue Briand est ainsi devenue le symbole d’un désaccord plus profond sur les arbitrages municipaux.
Les associations mettent aussi en avant une interrogation juridique. Elles citent l’article L. 228-2 du Code de l’environnement, issu de la loi d’orientation des mobilités, qui impose la mise au point d’itinéraires cyclables aménagés lors de réalisations ou de rénovations de voies urbaines, selon les besoins et contraintes de circulation.
Le texte prévoit plusieurs formes d’aménagement : pistes, bandes cyclables, voies vertes, zones de rencontre ou marquage au sol dans certains cas.
La question de savoir si les travaux réalisés sur l’axe Briand-Franklin et la modification actuelle du plan de circulation relèvent précisément de cette obligation, et dans quelle mesure les aménagements conservés y répondent, ne peut toutefois être tranchée sans examen juridique approfondi du dossier, de la nature des travaux et des caractéristiques exactes de la voie.
Les organisateurs ont annoncé vouloir solliciter un conseil juridique, voire un avocat, afin d’étudier les possibilités de recours et de demander, le cas échéant, la suspension de la mesure. Une campagne de dons a été lancée pour financer cette démarche.
La promesse d’un itinéraire bis rue de Strasbourg
La Ville répond aux critiques en annonçant un nouvel itinéraire cyclable bidirectionnel rue de Strasbourg, entre la rue de Pfastatt et le secteur du marché, quai de la Cloche. Cet aménagement est annoncé pour le début de l’année 2027, après des études et une concertation avec les usagers.
Pour l’exécutif, cet itinéraire doit renforcer la continuité entre le centre-ville et le secteur DMC, sans opposer les cyclistes aux autres usagers. Pour les manifestants, il ne remplace pas une place sécurisée sur l’axe Briand lui-même.
Leur argument est simple : déporter le vélo dans une rue parallèle revient de fait à faire de la bicyclette une solution de second rang, écartée des axes les plus directs et les plus visibles, comme ils le redoutent.
Le conflit actuel se traduit par les divergences suivantes : la majorité municipale défend une coexistence organisée des modes de déplacement, avec le retour partiel des voitures et un futur itinéraire cyclable alternatif. Les associations demandent, au contraire, que l’axe principal demeure pensé d’abord pour les bus, les piétons et les cyclistes, avec des aménagements clairement protecteurs.
Mise à l’épreuve dès lundi
Lundi, la réouverture ne mettra donc pas fin au débat. Elle en ouvrira probablement une nouvelle phase, celle de l’observation concrète : niveau de trafic, conditions de circulation des bus, comportements de dépassement, ressenti des piétons, fréquentation des commerces, fonctionnement des rues adjacentes et éventuels reports de circulation.
La municipalité assure qu’elle suivra les effets de la nouvelle organisation et qu’elle pourra l’ajuster. Les associations, elles, promettent de rester mobilisées, tout en préparant une possible action sur le terrain juridique.
Au-delà du seul axe Briand-Franklin, la séquence révèle une ville traversée par des attentes parfois contradictoires. Les uns réclament des accès plus simples au centre et au marché ; les autres refusent que la réponse aux difficultés économiques ou de circulation passe par la réintroduction de l’automobile là où un espace venait d’être rendu aux mobilités douces.
À Mulhouse, la réouverture à la circulation automobile est ainsi devenue l’un des premiers marqueurs concrets de la majorité municipale Marquet-Million.




























