Crédit photos : Martin Wilhelm
Quelque 150 000 personnes sont descendues dans les rues, ce samedi 12 septembre, dans une vingtaine de villes d’Allemagne pour protester contre l’AfD, une semaine après la victoire historique du parti d’extrême droite en Saxe-Anhalt, où il a obtenu près de 44 % des suffrages dans ce bastion de l’ex-Allemagne de l’Est.
La formation antimigrants et prorusse cherche désormais à former le premier gouvernement régional d’extrême droite du pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec l’appui annoncé des voix du BSW, un parti (issu de Die Linke) économiquement de gauche, et sociétalement d’extrême-droite…
Le mot d’ordre venait de « Prüf », la campagne nationale qui plaide pour l’interdiction de l’AfD. À Berlin, Hambourg, Munich ou encore Leipzig, les pancartes résumaient l’ambiance : « Verbietet die AfD jetzt » (« Interdisez l’AfD maintenant »), ou encore « La démocratie n’a pas besoin d’alternatives » (visible à Fribourg ci-dessous).
« Un large pan de la société civile descend dans la rue pour empêcher les ennemis de la Constitution, l’AfD en Saxe-Anhalt, d’accéder au pouvoir », a résumé Christoph Bautz, directeur du groupe de campagne Campact. Selon les organisateurs, 25 000 personnes ont défilé à Hambourg et 12 000 à Munich. Dans la capitale, où l’AfD tenait sa propre contre-manifestation en présence de Kristin Brinker, sa tête de liste pour l’élection municipale du 20 septembre, plusieurs cortèges séparés ont traversé la ville.
À Fribourg, un rassemblement méthodiquement organisé
Dans le Bade-Wurtemberg, à Fribourg-en-Brisgau, le rassemblement (second après celui de février 2024 qui avait rassemblé 30 000 personnes), a pris ses quartiers sur la place de l’ancienne Synagogue – un lieu dont la charge symbolique n’a échappé à personne. L’affluence (12 000 à 13 000 personnes, pour 5000 attendues par l’organisation) y était telle que les animateurs ont demandé à la foule « de se serrer un peu pour combler les vides ».
L’organisation, elle, témoigne d’un mouvement qui a appris : consignes de sécurité répétées -pas d’engins pyrotechniques, les rails du tram 5 maintenus dégagés pour les secours, « pas de visages dissimulés, nous n’en voulons pas »-, des blocs parents-enfants signalés par des panneaux, un interprète en langue des signes présente pendant toute la durée de l’événement, une équipe de « vigilance et d’écoute » (awareness) en gilets violets, totalement indépendante de Die Linke dont elle occupait néanmoins le pavillon, et un appel aux volontaires pour venir chercher un brassard de commissaire de manif au stand du DGB.
Après trois discours et une déclaration sur la place, le cortège s’est élancé vers la Sedanstraße, la Bismarckallee et la Bahnhofstraße, jusqu’à la Fahnenbergplatz, devant la maison des syndicats, pour un rassemblement intermédiaire, avant de revenir place de la Synagogue.
« C’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau »
C’est la citation de Primo Levi, auteur italien, survivant de la Shoah, qui a ouvert la prise de parole de Sarah, du collectif « Freiburg gegen Rechts » :
« Plus de 80 ans après la fin du national-socialisme, un parti qui rend de nouveau acceptables l’idéologie nationaliste, le racisme et l’exclusion réalise un score d’une ampleur historique. Et en Saxe-Anhalt, ce parti pourrait bientôt gouverner ».
L’intervenante a rappelé la portée singulière du lieu : dans ce qui était alors l’État libre d’Anhalt, le NSDAP (parti national-socialiste) avait fait élire dès 1932, à Dessau, le tout premier ministre-président nazi d’un Land allemand, Alfred Freyberg, avant même l’accession d’Hitler au pouvoir.
En Saxe-Anhalt, le risque de pauvreté est largement supérieur à la moyenne et les services publics manquent de moyens : « L’AfD n’en est pas la cause. La responsabilité incombe aux partis et aux gouvernements qui dirigent le Land depuis des décennies et qui ont démantelé les acquis sociaux, en particulier la CDU ».
Mère de famille, Sarah a raconté son propre cheminement -pétitions, réseaux sociaux, manifestations- jusqu’à la prise de conscience qu’« à un moment, cela ne suffisait plus » : « J’ai réalisé qu’agir ne transforme pas seulement la société : cela me donne aussi de la force, un sentiment d’appartenance collective et un pouvoir d’action. Je me suis engagée parce que la peur recule dès que nous nous unissons ».
Son analyse a été sans complaisance envers les partis traditionnels : tenir l’AfD à distance des responsabilités gouvernementales ne suffira pas, car « une coalition dépourvue de projet politique commun produit de l’immobilisme, et cet immobilisme nourrit la rancœur dans laquelle l’AfD puise ses voix ».
En Saxe-Anhalt, le risque de pauvreté est largement supérieur à la moyenne et les services publics manquent de moyens : « L’AfD n’en est pas la cause. La responsabilité incombe aux partis et aux gouvernements qui dirigent le Land depuis des décennies et qui ont démantelé les acquis sociaux, en particulier la CDU ».
D’où la « double stratégie antifasciste » qu’elle a appelée de ses vœux : résister, des actions « larges, massives et déterminées » face aux défilés et congrès d’extrême droite -et bâtir une alternative solidaire, là où salariés, locataires et habitants font l’expérience que le changement est possible.
Une association de rescapés du nazisme dans la ligne de mire
Le moment le plus saisissant de l’après-midi est venu d’Erika, de l’Association des persécutés du régime nazi (VVN-BdA) de Fribourg. Elle a rappelé qu’Ulrich Siegmund, le vainqueur de l’élection en Saxe-Anhalt, avait annoncé dès août son intention de retirer le statut d’utilité publique à certaines ONG ou de le conditionner à une posture « patriotique » : « Ce sera l’un de mes premiers actes officiels », a-t-il menacé.
Mais l’attaque a déjà commencé ailleurs : Stefan Evers, sénateur aux Finances de Berlin (CDU) et tête de liste pour le scrutin du dimanche suivant, a lancé par « excès de zèle » un réexamen du statut de la VVN-BdA -organisation antifasciste fondée il y a 79 ans par des rescapés du régime nazi. Le centre des impôts berlinois exige de l’association un dépôt anticipé de ses déclarations fiscales et menace de lui retirer son statut, au motif que sa participation à la campagne pour l’interdiction de l’AfD « pourrait compromettre son caractère d’intérêt général ».
« En clair : parce que nous militons pour faire interdire et reculer l’AfD, nous perdrions notre statut d’utilité publique. Mesurez bien ce que cela implique. C’est une attaque contre notre engagement, mais aussi contre l’ensemble de la société civile », a dénoncé Erika, en appelant la foule à signer la pétition lancée sur Campact, totalisant plus de 823 000 signatures en quatorze jours.
« Le cordon sanitaire est une illusion »
Serkan, de l’association de jeunesse IATFA Fribourg, a prononcé son discours en anglais. Son propos a dévié du consensus ambiant : non, les grands défilés et le cordon sanitaire (Brandmauer) ne suffiront pas. « Ce sont les coupes budgétaires du gouvernement actuel et du précédent dans la santé, l’éducation et les services sociaux (sur fond d’inflation, de crises, de guerres et de massacres) qui nourrissent véritablement la bascule vers la droite. Le cordon sanitaire est une illusion : les compromissions avec l’AfD sont déjà innombrables ».
Il n’y a, selon lui, « aucun cordon sanitaire » quand le SPD, la CDU et les Verts « réclament toujours plus d’expulsions et un verrouillage des frontières, ce qui se traduit directement par des morts en mer Méditerranée ». « Les succès électoraux de l’AfD découlent directement des discours portés par les autres partis », qui désignent les immigrés comme boucs émissaires et trient entre « bons » et « mauvais » étrangers.
Son appel : porter le fer sur le terrain où l’AfD n’a aucune réponse, celui des revendications matérielles, « car l’AfD défend encore plus d’austérité sociale, la restriction des libertés syndicales et des allègements fiscaux pour les ultra-riches », et construire « un mouvement de masse rassembleur » : « Ce n’est pas une manifestation isolée qui fera reculer l’AfD. C’est un travail quotidien dans les lycées, les universités, les quartiers et sur les lieux de travail ». Avant de conclure par un slogan qui a fait lever la place : « 100 milliards pour l’éducation et la santé ! ».
Comprendre les 65 % pour mieux combattre leur choix
« Pour être tout à fait honnête, avant de venir, je me disais : encore une manif contre l’extrême droite. Est-ce que ça sert vraiment à quelque chose ? » Anni, du collectif « Ça suffit, stop à la casse sociale », a converti ce doute en colère pure : « 45 % pour l’AfD dans un Land gouverné depuis des décennies par la CDU. 65 % des voix pour l’AfD chez les personnes les plus précaires en Saxe-Anhalt. Rendez-vous compte ! ».
« Cette dynamique peut prendre partout où l’on supprime des postes, partout où ferment les hôpitaux et où le loyer engloutit la moitié des salaires. (…) Nous ferions mieux d’écouter et de nous préparer à voir l’AfD arriver en tête ici aussi, dans le Bade-Wurtemberg ! ».
Elle a conjoint deux vérités que beaucoup préfèrent séparer : l’AfD, désormais proche du pouvoir régional avec l’appui du BSW, met « concrètement en danger » les personnes immigrées, réfugiées, queer et handicapées, elle a cité les déclarations récentes d’Ulrich Siegmund (leader de l’AfD en Saxe-Anhalt) sur la fabrication d’armes, utile « pour mener des expulsions massives » : « C’est cela, leur fantasme de « remigration », et la menace est bien réelle ».
Et en même temps, beaucoup parmi ces 65 % « sont eux-mêmes des laissés-pour-compte de notre société depuis de longues années », héritiers du démantèlement industriel de l’après-1990 : leurs enfants « travaillent à l’usine Volkswagen de Zwickau et entendent exactement le même discours. Encore une fois ».
Avertissement à l’ouest : « Cette dynamique peut prendre partout où l’on supprime des postes, partout où ferment les hôpitaux et où le loyer engloutit la moitié des salaires. (…) Nous ferions mieux d’écouter et de nous préparer à voir l’AfD arriver en tête ici aussi, dans le Bade-Wurtemberg ! ».
Anni a ensuite épinglé la mystique du « front républicain » : les grandes mobilisations de l’après-guerre contre l’extrême droite, auxquelles participaient les partis de l’ancienne coalition, n’ont pas empêché le SPD de soutenir la fin du revenu citoyen dans sa forme initiale, les Verts d’approuver le durcissement du droit d’asile et les expulsions accélérées, ni la CDU de tenter « de faire adopter une motion sur l’immigration au Bundestag avec l’appui des voix de l’AfD ».
Son plaidoyer pour une démocratie concrète : un toit, des soins, des droits pour les personnes handicapées, la sécurité des personnes racisées, s’est conclu par un appel précis : être des dizaines de milliers de plus « le 26 septembre contre la casse sociale », en rappelant que la mobilisation populaire a déjà gagné, en 1996, la défense du maintien de salaire en cas d’arrêt maladie.
Et maintenant ?
La boucle est bouclée : le cortège est symboliquement revenu place de la Synagogue, où il avait commencé. Entre l’appel national à l’interdiction de l’AfD, idée toujours débattue, la question d’une procédure devant le Tribunal constitutionnel divisant les rangs des manifestants- et les étapes annoncées depuis la scène fribourgeoise (mobilisations antimilitaristes du 25 septembre et du 3 octobre, grève scolaire et étudiante du 4 novembre contre la vie chère sur les campus, soutien aux négociations de la métallurgie et de l’électronique), la société civile allemande a fixé son calendrier.
Le scrutin berlinois du 20 septembre donnera une première réponse à la question posée, ce samedi, sur des centaines de pancartes : la démocratie a-t-elle vraiment « besoin d’alternatives » ?

























« Aucun être humain n’est illégal ! »









Pour la responsabilité.
Pour la solidarité. »

Pour la diversité.
Pour le respect. »


Le petit poisson : « « C’est nous le peuple » »


























