Dessin : Veesse

Oyé, oyé, chers « Grands ». Le 27 septembre, l’Alsace renouvellera ses neuf sénateurs – quatre dans le Haut-Rhin, cinq dans le Bas-Rhin, et selon la méthode traditionnelle : sans les Alsaciens. Mais avec de « grands électeurs et électrices ».

Le collège de ces superbes citoyens se recrute à 96,6 % dans les conseils municipaux, le reste étant apporté par les parlementaires, les régionaux et les conseillers de la Collectivité européenne d’Alsace.

Total : un peu plus de 4 854 grands électeurs pour près de deux millions d’habitants. À l’échelle nationale, chaque siège renouvelé aura mobilisé quelque 539 personnes. La démocratie a ses comptes d’apothicaire, et ils sont bien tenus.

Faut-il le préciser : les sénateurs sortants sont électeurs. Les Républicains Christian Klinger et Sabine Drexler, candidats à leur propre succession, pourront donc, le jour venu, se voter en même temps qu’ils se briguent. Ce qui s’appelle, en haut lieu, la représentation des territoires. En bas lieu, on dit autrement.

On se souvient d’ailleurs, avec attendrissement, des sénatoriales de 2020 : 98,75 % de participation dans le Haut-Rhin, vingt-cinq abstentionnistes. Vingt-cinq, pas moins. La crise de la représentation a, elle aussi, ses artisans.

Dix listes visent les quatre fauteuils haut-rhinois, qui se sont négociés la dernière fois à l’échelle de 480 voix : les deux sortants, un élu Horizons arrivé au Palais en 2020 sous étiquette LREM-Agir (la fidélité a ses chemins), le maire de Zimmerbach pour Renaissance, une liste « La force des territoires », une gauche unie, des insoumis, des autonomistes, une union RN-UDR.

La liste officielle des candidat-e-s dans le Haut-Rhin :

Tête de listeIntitulé de la listeÉtiquette ou rattachement mentionné
Florence Claudepierre« La France insoumise »La France insoumise
Christian Debève« L’Alsace au cœur »Union des démocrates et indépendants / centre droit
Ludovic Haye« L’Alsace au Sénat »Horizons / Union centriste
Antoine Homé« Une Alsace humaniste et progressiste »Parti socialiste
Benjamin Huin« La voix des villes et des villages »Renaissance / centre
Christian Klinger« Une Alsace forte au Sénat »Les Républicains
Patrick Striby« Une Alsace unie pour ses territoires »Liste sans étiquette revendiquée, de sensibilité centriste
Jessica Vonderscher« Le Haut-Rhin au Sénat »Sans étiquette
Christèle Willer« La force des territoires »Droite et centre ; vice-présidente LR de la Région Grand Est
Christian Zimmermann« Pour une Alsace forte »Rassemblement national

La liste officielle des candidat-e-s dans le Bas-Rhin :

Tête de listeIntitulé de la listeÉtiquette ou rattachement mentionné
Jean-François Delanoue« Au service des communes pour défendre l’Alsace »Rassemblement national
Emmanuel Fernandes« Faisons entrer le programme du Nouveau Front populaire au Sénat »La France insoumise
Jacques Fernique« Votre voix au Sénat avec Jacques Fernique »Les Écologistes
Alice Morel« Avec Alice Morel, votre voix au Sénat »MoDem
Laurence Muller-Bronn« Une nouvelle énergie pour l’Alsace au Sénat »Nouvelle Énergie
Pernelle Richardot« L’union des forces »Parti socialiste
Elsa Schalck« L’Alsace au Sénat »Les Républicains

À Paris, ces sièges convoitent les convoitises : LR espère ne perdre que trois à cinq élus, les centristes visent la deuxième place devant les socialistes, le RN rêve de dix sénateurs pour exister en groupe à sept mois de la présidentielle. On croit rêver : il y a de la demande pour des fauteuils qu’aucune loi (ou presque) ne rendra décisifs.

La question de l’utilité

Pour mémoire, le Sénat a survécu à tout. À la révision de 1884, qui lui retira l’inamovibilité et lui laissa le reste. Au général Boulanger, qui promettait sa suppression et qui, faute de mieux, s’y fit élire en 1888 (avant de démissionner aussitôt, l’institution paraissant lésiner avec ses convictions). Aux programmes radicaux et socialistes de la Belle Époque, favorables à la chambre unique. À la Constituante de 1946, qui la réinventa sous le nom pudique de « Conseil de la République ». Aux pétitions qui, à chaque crise, réclament sa disparition.

La République l’a pourtant tentée, la chambre unique, de 1848 à 1851. L’expérience s’est soldée par un coup d’État ; il n’est pas établi que ce fût par la faute de l’absence de sénateurs !

L’institution n’a connu qu’un éphémère moment de « gloire », en vérité bien misérable : le 10 juillet 1940, quand l’Assemblée nationale, sénateurs compris, accorda les pleins pouvoirs au maréchal Pétain par 569 voix contre 80. On lui a beaucoup pardonné depuis, et il faut reconnaître qu’elle n’a plus jamais été aussi utile.

Les sénateurs ont ainsi le veto sur une seule chose au monde, leur propre suppression.

Pour le reste, l’article 45 de la Constitution réserve le dernier mot à l’Assemblée nationale.

Dans le détail, la fabrique de la loi est une navette : le texte passe du Palais Bourbon au Luxembourg, revient, repart, une commission mixte s’y colle, et si rien n’en sort, le Gouvernement tend le dernier mot à l’Assemblée.

Le Sénat ne dit donc jamais non ; il dit « pas tout de suite », formule que la Constitution rend définitive en toutes circonstances, sauf une : la révision constitutionnelle.

Les sénateurs ont ainsi le veto sur une seule chose au monde, leur propre suppression. On comprend qu’ils y veillent : c’est bien la peine d’avoir une chambre haute, quand le dernier mot est toujours en bas.

Et on ne les comprend que trop bien : un ancien pensionnaire du palais l’avait, paraît-il, surnommé « boulodrome ». Le sobriquet a survécu aussi. Toutefois, on y travaille utilement, mais en de rares occasions : en témoigne le rapport sur l’utilisation des aides publiques aux grandes entreprises et à leurs sous-traitants, du sénateur PCF Fabien Gay.

La France insoumise : le changement à train de sénateurs…

Le programme présidentiel du « parti d’extrême-gauche » La France insoumise inscrit noir sur blanc l’abolition de la Haute Assemblée, tout en lui présentant, cette année, deux listes en Alsace : celle du député Emmanuel Fernandes dans le Bas-Rhin, et celle de Florence Claudepierre dans le Haut-Rhin, mentionnée plus haut.

Si le député Fernandes était battu le 27 septembre, il resterait député, point. S’il est élu, il dispose d’un délai d’option de quinze jours : ou il choisit l’Assemblée, et le siège sénatorial revient au premier non-élu de sa liste ; ou il choisit le Luxembourg, et son siège de député revient à sa suppléante. Il n’y a pas d’élection législative partielle, c’est le propre du scrutin majoritaire à deux tours.

Certains se demandent comment on abolit une institution. Réponse provisoire (pour LFI) : en y postant du personnel des deux côtés du Rhin, pour ne rien manquer de ce que l’on compte supprimer. On comprend surtout qu’on ne l’abolit pas depuis l’intérieur : il faut pour cela s’y maintenir, et l’on voit le résultat.

Quand le Sénat fait mine de quelque chose

Le Rassemblement national a lancé sa campagne sénatoriale le 6 juillet à Wittelsheim, commune de 10 300 âmes présentée par le parti comme la première ville RN d’Alsace. Ordre du jour : sortie du Grand Est, bilan des cent jours municipaux, présentation des candidats.

Stocamine, soit 42 000 tonnes de déchets ultimes entreposées sous la commune de 1999 à 2002 n’a pas eu les honneurs du protocole. La liste RN-UDR compte heureusement, en sixième position, l’adjointe au maire de Wittelsheim : l’implantation, à défaut d’être d’opinion, y est verticale.

Il paraît pourtant qu’il y a urgence. Le 30 mai 2025, neuf parlementaires alsaciens de bords différents (dont 6 sénateurs), signaient une lettre ouverte réclamant l’arrêt du confinement et le déstockage (et la remise en état du cuvelage du puits Joseph) : les cuvelages y sont corrodés, de 20 millimètres contre 45 à l’origine, des puits sont « au bord de la rupture », un « ennoiement total du site » menace, et donc la contamination possible de la nappe phréatique rhénane (on en reparle très prochainement).

À l’origine, la sénatrice Sabine Drexler, candidate à sa réélection, cumule cinq ans d’alertes à l’adresse de tous les ministres, et 100 000 euros arrachés au budget pour le financement d’une étude indépendante. « Dans leur esprit [celui de ses collègues], on a 300 ans pour agir », résume-t-elle, consternée. C’est bien la peine d’être élu sans suffrages : on ne peut même pas se presser d’avoir le temps.

L’affaire, elle, se passe de collège électoral : le contentieux est remonté devant la cour administrative d’appel de Nancy, le résultat d’une expertise indépendante est attendu fin septembre-début octobre, le bétonnage du fond de mine, se poursuit, imperturbablement.

Les neuf élus du 27 septembre siègeront dès octobre, pile au moment où l’expertise atterrira sur leurs bureaux, pour y rester posée, sans doute.

L’institution sénatoriale, superfétatoire en toute autre matière, possédait toutefois le pouvoir d’ouvrir une commission d’enquête. Elle ne l’a jamais fait pour Stocamine.

Si les parois de la mine menacent de s’effondrer. Les flots entiers de béton, eux, ne risquent pas d’ennoyer nos grands électeurs. Pourtant leurs oreilles sont ennuyées par le murmure incessant des générations futures, réclamant démocratie, justice et réparation, pour leur coupable indifférence.