Crédit photos : Martin Wilhelm
Le 24 septembre, à partir de 18 heures, Yvan Renckly, René Reinauer et Yves Frey ont proposé dans les locaux de KM0, à Mulhouse, une table ronde inédite : « Une journée à la SACM ». Pendant près d’une heure et demie, d’anciens salariés de la célèbre entreprise mulhousienne ont revécu leur journée de travail, telle qu’elle existait jusqu’au crépuscule des Trente Glorieuses, entre anecdotes, chansons et émotions. L’entreprise perdure à travers la multinationale finlandaise Wärtsilä, qui a repris l’activité diesel. Son siège français est toujours implanté à Mulhouse, dans le quartier de la gare.

Il est 17 h 58 quand l’afterwork de KM0 se mue en voyage dans le temps. Une centaine de personnes, anciens ou descendants, beaucoup de seniors, quoi qu’il en soit. La soirée s’inscrit dans le grand cycle du bicentenaire de la maison fondée par André Koechlin et Cie (AKC) devenue SACM, un programme que KM0, installé sur ce qui fut l’un des plus vastes sites industriels de la ville (26 hectares à l’apogée), a porté avec son équipe.

Yvan Renckly, principal animateur de la soirée, tenant le livre D’Giesserei (la fonderie), comme était surnommée l’entreprise

Le principe était simple et habile : faire parler des témoins disséminés dans la salle, autour de cinq thèmes qui rythmaient une journée ordinaire, ou exceptionnelle : l’arrivée à l’usine, la prise de poste, la pause méridienne, le conflit et la vie syndicale, enfin l’après-travail et l’action du comité d’entreprise. Chaque chapitre était ouvert par une chanson choisie, pour « mettre dans l’ambiance ».

Le train des « moineaux« 

Comment arrivait-on à la SACM ? À vélo, d’abord : 2 000 à 2 500 bicyclettes dans les années 1950-60, des masses de cyclistes qui convergeaient à l’aube et se reconnaissaient au fur et à mesure du chemin.

Par les bus ensuite, au nombre de dix-neuf, raconte-t-on, et certains matins une cour plus peuplée que les ateliers elles-mêmes. Et par le fameux « train des moineaux », qui descendait les vallées et le bassin de recrutement, étendu jusqu’à la vallée de Masevaux. Le surnom venait de loin : ces paysans venus « picorer le grain sur le pavé de la ville » acceptaient des salaires modestes, et savaient, avec les produits de leur ferme, s’attirer les bonnes grâces des chefs d’équipe !

Sonneries, jetons et pointeurs

Prise de poste à 6 h 30 : une pré-sonnerie un quart d’heure avant, une seconde cinq minutes avant, puis la sonnerie du « départ de travail ». Dans certains ateliers, comme le 152, des jetons de présence étaient à décrocher devant l’armoire à clés. Sans jeton, un quart d’heure en moins sur la paie. Les « pointeurs » tenaient les registres, et il y avait souvent moyen de s’arranger avec eux quand le bus était en retard.

La journée type : 6h30/12 h et 13h/18 h (avec pas mal de variantes en fonction des ateliers), entrecoupée d’un casse-croûte à 8h15. Les apprentis de première année, eux, faisaient une heure de moins par jour.

De l’embauche à l’apprentissage : une affaire de familles

« Ils sont venus à nous », se souvient Martine, embauchée en 1973 après une visite de l’entreprise dans son école des Vosges, appartements compris. M. Muller, responsable de l’embauche, puisait aussi jusqu’au Maroc, séduit par des programmes d’enseignement technique identiques à ceux de France ; les recruteurs de la SACM se déplaçaient là-bas.

Martine a été recrutée chez elle, dans les Vosges, par l’entreprise. Elle y est restée une dizaine d’années.

Un ancien arrivé fin 1973 avec une équipe de cinquante Marocains a raconté l’injonction du recruteur : « s’il y a une grève, continuez à travailler », la grande grève de 1976, les augmentations arrachées, puis tout un engagement syndical.

Un ancien salarié d’origine marocaine raconte comment la SACM est venue à Casablanca pour recruter son personnel

L’apprentissage, vivier de tous les métiers, se transmettait de père en fils. Mathieu, qui fit partie de la dernière session, a montré ses carnets : sa famille comptait plus de quatre salariés de la SACM, ajusteurs, mouleur, et chaudronnier pour ce qui le concerne.

La fermeture de l’école d’apprentissage fut, pour l’ensemble des témoins, le premier signe de la fin. Mais la SACM poussait aussi à la promotion sociale : cours du soir, brevets professionnels, P1 à P3 (ouvriers qualifiés), accès aux BTS, et au CNAM, permettant à des ouvriers de devenir ingénieurs, au point que « tout le monde les regardait de loin ».

Une usine intégrée, des métiers infinis

Usine « intégrée », la SACM faisait tout elle-même (et son catalogue est impressionnant, comme une prochaine conférence l’illustrera) : des mouleurs, noyauteurs, fondeurs aux ajusteurs, tourneurs, fraiseurs, aléseurs, rectifieurs, tauliers, chaudronniers, soudeurs ; les dessinateurs, les méthodes, l’ordonnancement, les « chasseurs de pièces » indispensables aux ateliers ; même un réseau ferré intérieur avec ses wagons.

Deux mondes coexistaient : les artisans du montage textile qui montaient leurs machines « de A à Z », et le travail au rendement, aux « rythmes infernaux », fixé par les chronométreurs, repérés dès qu’ils descendaient à l’atelier, et contournés par le fameux « freinage », jusqu’à ces menaces de mort dont le fils d’un ancien chronométreur a fait le récit.

Le sprint de la cantine

À midi, le sprint derrière les portes d’atelier : partir en bleu pour être les premiers, ou se changer au vestiaire et arriver parmi les derniers. L’ancienne cantine, servie à table par des élus du comité d’entreprise, a laissé des souvenirs croustillants. Une réplique restée célèbre au PDG Louis Maillard, venu de Paris vendre le repas en un quart d’heure, s’est entendu répondre : « Le moment à table est un moment important. On échange, on parle. C’est excellent pour l’ambiance de l’usine ».

Il y avait la tisane du matin, le jeudi des frites, quelques 1 500 repas servis chaque jour au début des années 1980, les fêtes d’atelier et le commissionnaire qui rapportait outils usés, limonade et casse-croûte : tout y est passé, avec gourmandise.

Sept semaines de grève, nuit et jour

Introduit par une chanson de lutte (« On lâche rien » du groupe HK & Les Saltimbanks), le volet syndical a rappelé que la SACM fut aussi un théâtre d’histoire sociale. André Thévenot, ajusteur intérimaire, entré en 1972 dans le textile alors que le métier à tisser MAV se vendait « comme des petits pains » jusqu’aux États-Unis, est devenu délégué CFDT.

Il a raconté la grève de 1979 : sept semaines d’occupation nuit et jour de l’atelier MAV, carnet de commandes plein, pour 100 francs réclamés (15 euros), et ce coup de force magnifique, en 1986, quand l’UR 1000 fut présentée en état de marche, plus de 800 battements par minute, au ministre à Strasbourg puis à la foire d’octobre de Mulhouse.

« Quarante ans que j’ai ça sur le cœur », confie-t-il : il a quitté le navire le 31 octobre 1986, année de la liquidation judiciaire, en regrettant que les pouvoirs publics aient abandonné un secteur où l’Allemagne, la Suisse et l’Italie occupaient les marchés. Un délégué CGT a répondu en rappelant la force syndicale d’alors : « Les organisations syndicales, c’est les salariés », sur fond de rivalité entre les deux centrales pour le leadership. André Thévenot est devenu journaliste.

André Thévenot, syndicaliste CFDT, devenu journaliste, ancien maire de Chavannes-sur-l’Étang

L’après-travail, c’est aussi la SACM

Le comité d’entreprise, avec sa dotation de 1,65 % de la masse salariale, faisait vivre une vraie communauté : 810 enfants en colonie de vacances avec visite médicale et bus au départ, camps d’ados, clubs de football, tennis de table, pétanque, handball, volley, le tournoi inter-ateliers dont la finale se jouait devant le PDG « comme à la Coupe de France », la bibliothèque gratuite, le club photo et son laboratoire, les caravanes dès 1978, l’étang de pêche entretenu bénévolement, les fêtes de Noël et des mères, et les remises de médailles du travail réunissant 700 à 800 personnes dans la cantine.

Et ce geste « dont les journalistes ne parlent pas » : en 1958, pendant le service militaire, la SACM envoyait 1 000 francs par mois à ses appelés. Un ancien salarié témoigne. A son père qui s’inquiétait de le savoir sans le sou avec sa solde de soldat : « J’ai dit non à mon père : j’ai la SACM qui me paye ! ».

Un lieu de vie, et une odeur qui manque

En conclusion, les organisateurs ont posé l’essentiel : l’entreprise n’est pas qu’un capital d’actionnaires, c’est « un lieu de vie d’une communauté humaine » ; et la soirée a montré les interstices que les salariés trouvaient pour gagner un peu de liberté et de convivialité dans le dur labeur, de la tisane du matin à la « perruque », ces travaux menés à côté du travail, dont les fondeurs ont tiré de superbes pièces de bronze.

Un mot de la fin, simple et saisissant, restera sans doute dans toutes les mémoires : « L’odeur qu’on avait dans les ateliers, je n’arrive pas à la retrouver. Nulle part ».

La suite du bicentenaire

La soirée s’est achevée autour d’un verre, mais le calendrier des évènements et conférences autour du bicentenaire, reste encore bien rempli : le 7 octobre, « SACM, quelle belle usine ? » dans le cadre des Journées européennes de l’architecture (paysages industriels, bâtiments, réhabilitation des sites), suivie d’une déambulation dans le quartier et d’une visite de la chaudronnerie, en rappelant que KM0 est installé au kilomètre zéro de la première ligne ferroviaire, Mulhouse-Thann ; le 19 novembre, les documents et catalogues de la SACM à la bibliothèque municipale ; une conférence au musée de l’impression sur étoffes ; « Pionniers du rail au kilomètre zéro » ; et le 21 janvier 2027, une soirée cinéma, films 16 mm à l’appui, pour ceux qui veulent encore voir tourner les machines.

Le programme est intégralement reproduit ci-dessous :

D’André Koechlin à la SACM: 200 ans déjà!

Juillet — septembre

Conférence
D’André Koechlin à la SACM, la saga (inauguration de la série de manifs).

Description

Tous les aspects entrepreneuriaux, ouvriers et l’architecture du site (Patrick Perrot CRESAT)

Lieu

Campus UHA fonderie, amphi Madeleine Rebérioux

DateSamedi 25 juillet 15h

Visite Village Industriel Fonderie La SACM ÉVENTAIL D’ARCHITECTURES INDUSTRIELLES

Description

Vocation et histoire des bâtiments de l’ex-SACM, architectures remarquables (Patrick Perrot CRESAT) suivie d’une visite de l’expo à KMØ

Lieu

Village industriel Fonderie
Déambulation partant du campus fonderie

DateSamedi 25 juillet 16h30

Expo de panneaux didactiques
D’André Koechlin à KMØ

Description

Trois expositions en une ! RUE DE LA FONDERIE (photos de Didier Chambon), LA FONDERIE D’GESSER, IMAGES D’UNE AMBITION ALSACIENNE, (travail des étudiants en master 2 muséographie) et D’ANDRÉ KOECHLIN À KMØ (panneaux didactiques Patrick Perrot)

Lieu

Dans les espaces accessibles au public de KMØ face à la terrasse intérieure du pantographe.

DateDu 20 juillet au 31 août

Conférence
LA SACM À JUNGHOLTZ

Description

la SACM à Jungholtz (Bertrand Risacher-CRESAT) ; la SACM et ses succursales, produits fabriqués à Jungholtz (Patrick Perrot-CRESAT)

Lieu

Salle polyvalente de Jungholtz

DateVendredi 18 septembre 20h

Visite de site
LA SACM À JUNGHOLTZ

Description

Visites guidées de la turbine hydraulique, de la machine à vapeur de Woolf-SACM et du compresseur (Bertrand Risacher – CRESAT)

Lieu

Ancien site SACM, usine du bas

DateSamedi 19 septembre 14 h

Conférence
LA SACM À MASEVAUX

Description

De Vogt à la SACM à Masevaux (Théo Behra-SHVM) ; la SACM et ses succursales, les fabrications à Masevaux (Patrick Perrot-CRESAT)

Lieu

Maison du patrimoine Masevaux

DateSamedi 19 septembre 18h

Expo d’objets et documents
LA SACM À JUNGHOLTZ

Description

Expo temporaire d’objets, documents, plans de l’usine et de cités (Bertrand Risacher CRESAT)

Lieu

Salle polyvalente de Jungholtz

DateSam.-dim. 19-20 septembre

Expo d’images et d’objets
LA SACM À MASEVAUX
(Fonderie et société de décolletage de Masevaux)

Description

Expo temporaire par la société d’histoire de Masevaux, avec maquette SDM, objets, photos et plans d’architecture. (Société d’histoire de la vallée de Masevaux)

Lieu

Maison du patrimoine Masevaux

Date19-20 septembre + soirées la semaine suivante (à définir exactement)

Exposition de catalogues et photos
ÉQUIPEMENTS FERROVIAIRES SACM

Description

Expo de pages de catalogues et de photos montrant les machines-outils, appareils de levage, de pesage et de signalisation (LPS) (Patrick Perrot)

Lieu

Gare aux artistes de Sentheim.

DateSam.-dim. 19-20 septembre 11h-18h

Table ronde
UNE JOURNÉE À LA SACM

Description

Table ronde proposée par Yann Rencky René Reinauer et Yves Frey animateur.

Des anciens de l’entreprise font revivre par leurs témoignages une journée à la SACM dans les trente glorieuses.

Lieu

KMØ

DateJeudi 24 septembre 18h

Octobre — janvier

Conférence
SACM QUELLE BELLE USINE !

Description

Des années 1820 à nos jours, l’histoire d’une usine à l’architecture diversifiée : de grands sites industriels d’Alsace (Pierre Vidal-CCPM, Patrick Perrot-CRESAT, Frank Schwarz – SR des Inventaires Grand Est)

Lieu

KMØ

Datemercredi 7 octobre 18h

Conférence
RÉHABILITATION DOUCE ET PATRIMONIALE.

Description

Le patrimoine bâti de KMØ était à restaurer en gardant son authenticité tout en respectant les contraintes des normes actuelles (Guillaume Delamarre – DEA architectes)

Lieu

KMØ

Datemercredi 21 Octobre 18h

Déambulation au village Fonderie
PAYSAGES INDUSTRIELS SACM ET RECONVERSIONS DU XIXe AU XXIe SIÈCLES

Description

Visite commentée du site, paysages industriels et bâtiments patrimoniaux, aménagements paysagers réhabilitation du pôle CETIM. (Pierre Vidal-CCPM, Patrick Perrot – CRESAT ; Emilie Beneyton-Sortons du bois, Pierre Lynde – Formats Urbains)

Lieu

Village Industriel Fonderie, départ devant KMØ

DateSamedi 24 octobre, 14h30
Journées Européennes de l’Architecture (JEA)

Conférence
SACM QUELS BEAUX PRODUITS !

Description

Partant de la production de machines textiles par André Koechlin & Cie, l’entreprise s’est diversifiée vers la production d’énergie, le ferroviaire, la grosse construction et les activités électro- nucléaires au XXe siècle. (Patrick Perrot – CRESAT)

Lieu

KMØ

Datejeudi 5 novembre 18h

Conférence
LA SACM ET LA SIM, UNE HISTOIRE D’INNOVATION ET D’INTELLIGENCE COLLECTIVE

Description

Les hommes de AKC et de la SACM ont été fondateurs ou administrateurs de la SIM. (Régis Boulat CRESAT), les réalisations audacieuses du textile à l’atome (Patrick Perrot CRESAT)

Lieu

SIM salle Koechlin

DateJeudi 12 Novembre à 18h

Conférence
PUBLICITÉ ET DOCUMENTATION À LA SACM

Description

Partons à la découverte des magnifiques publicités et brochures éditées par la SACM pour vendre ses produits ainsi que des documents fonctionnels internes. Albums à feuilleter après la conférence. (Patrick Perrot CRESAT)

Lieu

Bibliothèque Municipale de Mulhouse, Grand’rue

DateJeudi 19 novembre, 18h30

Conférence
LA SACM DANS L’INDIENNAGE

Description

L’histoire des techniques de l’impression sur tissu, les machines d’impression SACM au rouleau, au cadre, au pochoir rotatif, l’impression du papier en héliochromie. (Patrick Perrot CRESAT)

Lieu

MISE
les amis du MISE
(participation 10€ pour extension du gardiennage du musée)

DateJeudi 3 décembre 18h

Conférence
DES PIONNIERS DU RAIL AU KMØ

Description

L’histoire de la ligne Mulhouse-Thann et les locomotives produites/étudiées à Mulhouse (Patrick Perrot CRESAT)

Lieu

KMØ

DateJeudi 10 décembre à 18h

Conférence-projection
16mm LA SACM FAIT SON CINÉMA

Description

« La fabrication du moteur MGO » 1957, et « SACM Mulhouse » 1979 projection 16mm commentée en direct par Patrick Perrot CRESAT

Lieu

KMØ

DateJeudi 21 janvier 2027 à 18h