Six mois après l’élection de Frédéric Marquet allié à Lara Million, le conseil municipal fixe ses règles du jeu, au prix de 12 amendements de l’opposition rejetés. Entre « fabriques de quartier », drame des tours Plein ciel et vœu palestinien retoqué, la séance du jeudi 24 septembre, longue de 7 heures, dessinait déjà les lignes de fracture des six prochaines années.
Installation définitive de l’exécutif
Pour comprendre cette séance, il faut se remémorer le contexte. Les municipales de mars 2026 ont recomposé le paysage politique mulhousien, et non sans surprise : la maire sortante Michèle Lutz a été battue, et la liste centriste de Frédéric Marquet, ralliée au second tour par celle de Lara Million (Renaissance), a raflé 35 des 55 sièges, avec une prime majoritaire qui laisse une opposition nombreuse mais fragmentée en quatre blocs : les écologistes et alliés de gauche (Mulhouse en commun), la gauche populaire d’Annouar Sassi (Nous sommes Mulhouse), la droite de Michèle Lutz, aujourd’hui Alain Couchot (Fiers de Mulhouse), et le RN de Christelle Ritz (Rassemblement pour Mulhouse).
Conséquence mécanique : ce conseil municipal du 24 septembre était encore en phase de construction institutionnelle. Six mois après l’installation de l’exécutif, la loi impose d’avoir adopté le règlement intérieur, d’où le calendrier serré assumé par la majorité, qui a tenu à voter séance tenante plutôt que de reporter. Un choix de méthode qui n’a pas plu au sein des oppositions.
Nouvelles adjointes, démission, et reclassement
Avant même le premier débat, le conseil a procédé à son petit ménage d’automne. Aude Bruno Sisselin a été installé au sein de l’assemblée suite à la démission de Sarah Zehri.
Deux nouvelles adjointes ont ensuite été élues au scrutin secret, recueillant chacune 34 voix : Fatou Sisoko (19e adjointe) et Maïté Ruggero (20e adjointe). L’opposition n’a pas pris part au vote. Un choix cohérent avec sa stratégie globale de non-participation aux votes d’organisation, mais qui illustre aussi le mode de fonctionnement d’un exécutif qui dispose d’une majorité confortable et n’a pas besoin de négocier chaque siège.
Catherine Chopin, enfin, a quitté ses fonctions d’adjointe pour devenir conseillère municipale déléguée, une évolution qui, en pratique, lui conserve des responsabilités tout en libérant un strapontin d’adjointe dans un exécutif déjà bien garni.
Règlement intérieur : 12 amendements à zéro
Le règlement intérieur est le document qui fixe les règles du jeu pour six ans : fréquence des séances, modalités de débat, fonctionnement des groupes. Élaboré après une phase de concertation pendant l’été, il a fait l’objet de 12 amendements déposés par le groupe Mulhouse en commun. Une opposition qui, à en juger par la cadence, a joué le jeu de l’amendement plutôt que celui du blocage pur et simple.
Mais le résultat fut sans appel : chaque amendement a été rejeté ou a fait l’objet d’une abstention, et le texte initial a été adopté tel quel. L’enjeu de fond, ici, dépasse la technique : c’est la question du degré de contre-pouvoir réel laissé aux groupes minoritaires dans une assemblée où la majorité détient les deux tiers des sièges. Les oppositions ont-elles un vrai droit d’inflexion, ou seulement un droit de séance ? Ce vote, à lui seul, a donné un début de réponse.
Cinq commissions permanentes et vibrionnantes
Une délibération a consacré la création de cinq commissions permanentes : Bien vivre, S’épanouir, Vibrer, Finances et Participation citoyenne, composés de 12 membres chacune.
Ces commissions sont les usines à délibérations de la mandature : c’est là que les dossiers sont instruits, amendés et pré-mâchés avant d’arriver au conseil. Leur découpage dit beaucoup des priorités d’un exécutif : ici, une commission dédiée à la participation citoyenne et une dédiée aux finances traduisent une double obsession : réconcilier les Mulhousiens avec leur ville, si tant est que cela soit possible, et tenir les comptes.
Détail révélateur : le domaine de la culture a été explicitement rattaché à la commission Vibrer suite aux remarques de l’opposition. Preuve que même la nomenclature des commissions peut faire l’objet d’une vigilance politique, et que Vibrer, sans cette insistance, aurait sans doute vibré d’une autre manière.
Triptyque liminaire : fierté estivale, fermeté sécuritaire, contrainte budgétaire…
Comme le veut l’usage, le maire a ouvert la séance par un bilan et une feuille de route. Frédéric Marquet a dressé le portrait d’une saison estivale dynamique (fan zones, passage du Tour de France, événements de quartier) visant à restaurer « fierté et convivialité » chez les Mulhousiens. Le message politique : après une campagne municipale tendue, l’exécutif veut incarner une ville qui se retrouve plutôt qu’une ville qui s’affronte.
Deuxième pilier du discours : la fermeté en matière de sécurité, avec une mention explicite de l’intervention policière lors d’une agression au centre-ville et de l’annulation d’un mariage pour « incivilités majeures ». Un cas limite entre rappel à l’ordre et démonstration de force, qui illustre la ligne rouge que la majorité entend tracer sur le terrain de l’ordre public.
Troisième pilier, plus discret mais structurant : la contrainte financière. Le maire a averti que des choix budgétaires stricts s’imposent. Un avertissement qui préfigure les arbitrages à venir et qui n’est pas tombé dans des oreilles bouchées : les oppositions ont aussitôt réclamé plus de transparence sur les comptes.
Les oppositions à la manœuvre d’abordage
Chaque groupe d’opposition a joué sa partition, et chacune est éclairante sur sa stratégie propre.
Christelle Ritz (Rassemblement pour Mulhouse) a mené une triangulation : transparence financière avec demande d’un audit indépendant, défense du « drame humain » des propriétaires des Tours Plein Ciel, et tolérance zéro en matière de sécurité. Un positionnement classique du RN dans l’opposition municipale : saisir les dossiers qui touchent au quotidien et à l’insécurité ressentie, et réclamer un contrôle externe des comptes de la ville.
Léonie Hébert (Mulhouse en commun) a ciblé trois sujets très concrets : le manque d’anticipation des canicules dans les écoles (un enjeu qui deviendra chaque été plus brûlant, littéralement), l’interdiction ciblée des vélos électriques en zone piétonne, et la gratuité des transports. Un programme de gauche écologiste assumé, qui refuse de laisser le monopole de la mobilité et du climat aux seuls discours.
Annouar Sassi et Marie Autinger (Oppositions) ont, elles, contesté la méthode de réouverture de l’avenue Aristide Briand, l’impact des restrictions de circulation sur les livreurs, la hausse du prix des cantines et le risque de « centralisation de la démocratie locale ».
« Fabrique de quartier » : la démocratie locale au format franchise
L’une des nouveautés les plus structurantes de la séance : la présentation par la première adjointe Lara Million d’un dispositif qui remplace l’ancienne Agence de la participation citoyenne par 16 « Fabriques de Quartier », soit une par quartier.
Concrètement : chaque quartier se voit doté d’un QG physique, d’un binôme composé d’un élu référent et d’un « ambassadeur citoyen » (à recruter), et d’un budget dédié 62 500 € d’investissement et 5 000 € de fonctionnement par an et par quartier, complétés par une enveloppe interquartiers de 300 000 €. Total : 1,38 million d’euros. À cela s’ajoutent les 3,5 M€ de crédits de la politique de la ville, pour les 10 quartiers prioritaires.
L’enjeu de fond est double. D’abord rapprocher la décision des habitants : plutôt qu’une agence centralisée, la ville multiplie les points d’ancrage de proximité. Ensuite, reconstruire la confiance dans un contexte où les taux de participation aux municipales sont restés très faibles (46,92 % au second tour).
La réorganisation administrative qui accompagne le dispositif : intégration des agents de la Régie personnalisée de la participation citoyenne dans la fonction publique municipale, fusion avec les services de la politique de la ville, recrutement de 6 postes supplémentaires, montre qu’il s’agit bien d’une recomposition des services.
Reste la question que les oppositions, logiquement, ne manqueront pas de poser : un binôme élu–citoyen avec un budget, est-ce de la démocratie participative, ou de la démocratie sous tutelle ?
Habitat et copropriétés dégradées : le dossier qui squatte les priorités
C’est ici que la séance a quitté le registre de l’organisation pour celui de l’urgence sociale. Trois délibérations en particulier ont dessiné la politique du logement pour les années à venir.
Ajustement du taux d’aide : la ville réduit sa participation financière dans les opérations programmées d’amélioration de la copropriété dégradée (OPA CD) de 10 % à 5 %. Objectif affiché : pouvoir accompagner un plus grand nombre de copropriétés alors que les coûts des matériaux et de l’énergie explosent. La logique est celle de l’éparpillement par l’urgence : aider moins fort, mais aider plus de monde.
Le revers de la médaille : les copropriétés en grande difficulté reçoivent moitié moins d’appui public qu’avant. Un arbitrage dont les copropriétaires les plus fragiles pourraient faire les frais.
Opérations ciblées : lancement d’une OPA CD de 5 ans pour la copropriété La Martre (96 logements, 5,4 M€ de travaux prévus), et prolongation de 2 ans du Plan de Sauvegarde de la résidence Eugène Delacroix.
Deux outils lourds, mais indispensables pour éviter que des immeubles ne basculent dans la spirale de la déliquescence : charges impayées, travaux reportés, départs des copropriétaires solvables, et au bout, la tour abandonnée à elle-même…
Tours Plein Ciel : le sujet le plus humain de la séance. La ville et le bailleur social CDC Habitat rachètent un à un les appartements de ces tours jumelles (282 logements au total) avec l’idée de démolir et de changer le visage du quartier. Face à des copropriétaires mis en demeure de travaux qu’ils ne peuvent pas financer, l’exécutif a détaillé le dispositif d’accompagnement au relogement géré avec CDC Habitat et Urbanis : indemnités majorées de 20 %, aides aux déménagements, prise en charge des frais de notaire.
Mais la ville a aussi assumé les limites juridiques imposées aux collectivités, rappelant en creux que la mairie n’est pas toute-puissante sur un dossier qui mêle droit de la copropriété, décisions de justice et vie de centaines de familles. C’est précisément sur ce « drame humain » que Christelle Ritz cherche à capitaliser.
Friches et fiscalité sous surveillance de la Chambre régionale des comptes
Deux dossiers plus techniques, mais lourds de sens. Suite au rapport de la Chambre régionale des comptes, la ville a acté la mise en place d’un tableau de bord financier consolidé pour le site DMC, l’ancienne friche industrielle emblématique du nord de la ville (avec la SACM), dont la reconversion mobilise des fonds publics importants et dont le suivi financier mérit, visiblement, d’être encadré, selon la Cour des comptes régionale.
Autre délibération notable : la déclinaison du nouveau cadre légal instituant une taxe sur les logements vacants à compter du 1er janvier 2027. Un levier classique pour pousser les propriétaires de logements inoccupés à remettre leurs biens sur le marché locatif. Un enjeu majeur dans une ville confrontée à la fois à une pression sur le logement et à un parc ancien.
Sécurité, écoles, culture, solidarité : le révélateur des fractures socio-économiques
Vidéoprotection : convention autorisant le déport ponctuel des images des 600 caméras du parc M2A Habitat vers le Centre de Supervision Urbain (CSU) de la ville en cas d’incident. Techniquement, un flux d’images. Politiquement, un pas de plus vers une vidéosurveillance interconnectée à l’échelle de l’agglomération, avec les questions d’encadrement juridique et de proportionnalité que cela soulève immanquablement.
Éducation : revalorisation du forfait communal versé aux écoles privées, inchangé depuis 20 ans (désormais 929 € par élève en maternelle et 555 € en élémentaire, pour un total de 583 493 €).
Culture : l’Orchestre National de Mulhouse entre dans une période d’intérim : la direction générale est confiée à Marie-Laure Denet dans l’attente du recrutement d’une nouvelle direction au printemps 2027. L’orchestre, dont la direction musicale est assurée par Christoph Koncz, traverse ainsi une transition managériale à peu près aussi délicate qu’une partition de Mahler.
Enfin, le prix Design HEAR a été attribué à Ysendrel Marzin. L’occasion de rappeler que la Haute École des Arts du Rhin est l’un des joyaux créatifs de la ville, et pas uniquement le théâtre de la piñata la plus commentée de l’année.
Solidarités : présentation du rapport d’activité du CCAS. 34 000 passages, 8 000 bénéficiaires d’aides. Et du Contrat de ville 2025 : 261 actions financées à hauteur de 4,1 millions. Deux chiffres qui donnent la mesure du travail social silencieux qui se joue chaque jour à Mulhouse.
Jumeler Mulhouse avec une ville palestinienne : un débat en forme de chemin de croix
Le moment de haute tension de la séance. Déposé par Mulhouse en commun et Nous sommes Mulhouse, un vœu demandait le lancement d’un jumelage avec une collectivité palestinienne, en équilibre avec le partenariat historique que la ville entretient avec la ville israélienne de Givatayim, partenariat régulièrement critiqué par associations comme l’AFPS (notre article ici), qui réclament son abandon.
Le maire a refusé de soumettre le texte au vote en l’état. Son argument : on ne jumelle pas une ville « en réaction » : un jumelage est un engagement de long terme, pas une prise de position diplomatique. En contrepartie, Frédéric Marquet a proposé la création d’un groupe de travail pluraliste chargé d’étudier un partenariat avec une ville palestinienne, une porte laissée ouverte, mais un pas différé. Mis aux voix, le vœu a été rejeté.
L’enjeu dépasse largement les frontières municipales : dans le contexte actuel, les villes sont devenues des acteurs locaux de la soft-diplomatie, et chaque jumelage semble constituer un positionnement politique.
La piñata du en même temps version Frédéric Marquet
Last but not least : le Rassemblement pour Mulhouse (RN de Christelle Ritz) a interpellé le maire sur une performance étudiante de la Haute École des Arts du Rhin (HEAR), mettant en scène une piñata en forme de voiture de police. De quoi alimenter l’indignation d’une partie de l’opposition lors du précédent mandat, au cour duquel Michèle Lutz avait déposé plainte…
Frédéric Marquet a joué l’équilibriste : réaffirmation du soutien aux forces de l’ordre, mais rappel tout aussi ferme du principe fondamental de la liberté de création artistique. La procédure judiciaire ayant par ailleurs été classée sans suite. En clair : on peut ne pas aimer la piñata, mais la mairie n’a pas vocation à être le comité de censure des écoles d’art.
Bilan provisoire : 7 heures pour ça…
Cette séance du 24 septembre, en apparence technique, a posé les fondations du mandat Marquet : une majorité qui organise les règles à son avantage sans négocier, une opposition qui amende et proteste sans (pouvoir) peser sur les votes, une ville qui réinvente sa démocratie locale à coup de fabriques de quartier, un dossier d’habitat qui met à l’épreuve le discours social de l’exécutif, et des questions de société (Proche-Orient, liberté artistique, sécurité) qui rappellent que le conseil municipal est traversé d’enjeux (diplomatie, libertés fondamentales, surveillance de masse) devants lesquels il ne peut prétendre se soustraire… Surtout au cours de séances double marathon, comme seuls des exécutifs masochistes aiment à se les infliger.










