Crédit photos : Martin Wilhelm et documents remis

« Le feu des poubelles fait peur aux ordures »

Alors que le pays fait face à une ébullition sociale, à la fois très intense et fort imprévisible, la jeunesse se réinvite au premier plan de l’histoire politique, cette fois comme une nouvelle force de contestation systémique de l’ordre social.

Il n’y est plus question de demandes d’autonomie et de liberté à l’intérieur d’un carcan politique, tel que le Gaullisme des années soixante pouvait l’incarner, mais de rage et de volonté de survie, à l’intérieur d’un espace politique et mental devenu suffocant.

Né d’une accumulation de crises démocratiques et d’un sentiment d’asphyxie face au néolibéralisme rejeté par une frange grandissante de la population, le mouvement lycéen et étudiant dépasse aujourd’hui le simple cadre des revendications matérielles, pour porter une exigence démocratique globale.

Entre conscience politique aiguisée, et confrontation directe avec un appareil étatique macroniste aux accents toujours plus autoritaires (voir plus bas), cette mobilisation inédite redéfinit les codes de la contestation politique par sa capacité à agréger parmi tous les milieux sociaux, en ébranlant durablement les certitudes du pouvoir en place. Lequel ne sait plus trop comment réagir.

À Mulhouse

Avant le départ du cortège, ce mardi 6 octobre, depuis la place de la Bourse, un étudiant s’empare du mégaphone pour une annonce qu’il donne comme historique : « Pour la première fois de l’histoire de l’UHA, on a bloqué trois lieux d’enseignement » le même matin.

Le syndicat étudiant CSTE, coorganisateur de la mobilisation, confirme au fil de l’après-midi : les campus de la Fonderie, de l’IUT et de la Haute école des arts du Rhin ont été bloqués en solidarité avec les lycéens. « Ce n’était jamais arrivé à Mulhouse ».

Les barrages sont restés d’ampleur modeste, mais le symbole est là, salué par une quarantaine de syndicalistes CGT, SUD Solidaires et SNES-FO venus encadrer le défilé.

La manifestation de Mulhouse a largement atteint le millier de manifestant-e-s, selon notre comptage. Le cortège s’est ébranlé dans le calme, étudiants en tête, lycéens derrière eux, syndicats, associations et citoyens refermant la marche. Un ordre voulu, assumé au micro : la manifestation doit montrer que « lycéens, étudiants, et travailleurs » avancent ensemble.

Une femme révoltée

La halte Porte Jeune sert de tribune. L’animateur du meeting invite à prendre la parole, rappelant que les lycéens « ne méritent pas la répression qu’ils subissent ».

Une lycéenne se saisit du micro dans un feu roulant de colères : « Aujourd’hui, j’ai tenté d’user de la lutte pacifique, mais j’étais une femme en colère », « révoltée des lycées en manque de moyens », « révoltée d’un système géré par des robots qui dictent notre avenir pour toute notre vie », « révoltée d’une soi-disant méritocratie », « révoltée du manque de personnel », « lassée qu’un voile dérange plus que le viol ». Elle vise aussi la réforme du logement : « la suppression des 200 000 APL nous concerne tous ».

Sa conclusion tient en une phrase que la jeunesse mulhousienne répétera toute la journée : « l’État ne nous donnera pas de droits, alors nous devons les arracher ». Au départ du cortège, une autre lycéenne parlait elle de « violence institutionnelle » : classes surchargées, personnels épuisés, et réclamait « des conditions d’études dignes ».

Un syndicaliste présent au micro insiste sur la fonction formatrice de la journée : les lycéens « se mettent en mouvement », et c’est « aussi une éducation à la mobilisation, à la revendication de ces droits et au rapport de force ». La CGT, elle, a joué les utilités : au mégaphone, elle a rappelé qu’elle met à disposition des numéros d’avocats, « pour les majeurs comme pour les mineurs », et a exhorté les jeunes à se syndiquer.

« C’est pas aujourd’hui le plus important, c’est la suite »

« Faut arrêter de penser que ça va s’arrêter après une manifestation, deux manifestations », lança un jeune devant la sono, avant d’ajouter : « Faut continuer les gars, faut continuer ». Dès 17h30, étudiants et lycéens ont convoqué une assemblée générale devant la Fonderie « pour organiser la suite dès demain, toujours en soutien des lycéens ».

Des anciens sont venus sceller la relève. Une étudiante réagit : les problèmes égrenés dans la rue « appartenaient déjà à ma génération, et à celle d’avant, on n’a jamais été écoutés » ; puis, à l’adresse des lycéens : « Vous avez lancé la révolution et nous, on va tous vous suivre ». « Nous sommes les futurs étudiants, les étudiants sont les futurs travailleurs, donc les futurs retraités. Il faut qu’on se mobilise tous pour que le système change ».

Les dérapages des forces de l’ordre sont dénoncés

C’est le fil rouge de la manifestation. À l’égal de ce qui remonte de l’ensemble du territoire, la police semble en effet littéralement débridée et déchaînée. Y compris avec le concours de la police municipale, constatée au niveau du rond-point situé au niveau de champ de foire de Dornach, par exemple.

Sur les nombreux enregistrements vidéos dont nous disposons, on entend en effet à de multiples reprises des adultes hurler aux policiers : « Mais ce sont des enfants !« , sans que le rappel de cette évidence n’affecte en rien la détermination des policiers. Il n’y a d’ailleurs rien de surprenant à cela, dès lors que le ministre de l’Intérieur, Laurant Nunez, qualifie les manifestants d' »émeutiers« .

En témoignent ces quelques images issues de vidéos prises dans les rues de Mulhouse, entre le 30 septembre et le 1er octobre.

Clé d’étranglement
Maintien au sol avec pression cervicale
Gazage massif devant le lycée Louis Armand

Les témoignages lus au micro, « parvenus durant la seule matinée du 2 octobre », dressent un tableau sans fard des violences policières :

  • Lycée Montaigne à Mulhouse, le 1er octobre : un jeune pacifique reçoit un tir de LBD dans l’abdomen, blessure visible, prise en charge rapide par les pompiers.
  • 1er octobre, lycée Pasteur à Strasbourg : des groupes de lycéens massés devant l’établissement essuient des tirs de gaz lacrymogène et de LBD, alors que rien ne bloque la circulation ; des collégiens du collège Pasteur voisin « arrivent au collège incommodés par les gaz »
  • A Mulhouse, 2 octobre : des lycéens décrivent des clés d’étranglement par des policiers « en civil, sans identification »
  • À Mulhouse–Illzach, au lycée Bugatti : des insultes racistes visant deux élèves noirs, « pacifiques », premiers sortis. Un agent aurait glissé : « surveillez ces deux Noirs, ils vont faire n’importe quoi »
  • Lycée Marie Curie, Strasbourg : une « dispersion très violente » dans le parc voisin de la Citadelle, des tirs dans des groupes « assis ou debout » ; place de Bordeaux, les trams ne sont pas bloqués et « les jeunes étaient obligés de courir sur la chaussée. C’était très dangereux »

Devant ces récits, une question a fusé au micro, très applaudi : « Est-ce que nous, on a quelque chose pour se défendre ? Pourquoi continuer à se laisser faire ? ».

En garde à vue : « ils nous frappaient »

Un jeune passé par la case garde à vue s’est adressé à la foule, cru et direct : « On était nombreux. Ils nous frappaient. Des propos racistes. » Il raconte qu’un ami, également détenu, prétendait avoir un tapis de prière, et la riposte cinglante d’un fonctionnaire : « ton Dieu, il te voit pas, il te pisse dessus » ; puis, dans le fourgon, des insultes visant « nos mères et nos familles ».

D’autres, au micro, ont transformé la scène en cours pratique de droit : notez le numéro d’identification des policiers qui vous interpellent, « ils sont dans l’obligation de vous le donner », et, à la sortie de garde à vue, « vous allez chez le médecin ».

Avant de fustiger un ordre public à géométrie variable : « ils sont plus là pour ceux qui foutent le bordel que pour les gens qui se font violer et qui demandent de l’aide ». Un autre a rappelé aux jeunes victimes d’insultes racistes en manifestation la devise du pays : « liberté, égalité, fraternité, une devise que même eux ne respectent pas. La liberté [de manifester], c’est pour tout le monde ». Et ce rappel, appuyé : « Vous êtes les victimes, le peuple le voit. Ne vous laissez pas faire passer par des tortionnaires ».

Situation à Colmar et Strasbourg

Le cortège s’est dispersé dans le calme vers 16h15-16h45. La journée s’est achevée comme elle avait commencé : par l’organisation. L’AG de 17h30 devant le campus Fonderie devait fixer les actions des jours suivants. Une lycéenne en résumait l’esprit : « tous ceux qui vous disent que votre cause n’est pas légitime, c’est juste des privilégiés qui n’ont jamais eu besoin d’aller dans la rue ». Et la consigne, répétée jusqu’au bout : « Faut continuer les gars, faut continuer ».

Si la journée fut calme à Mulhouse et à Colmar (par la sécurisation de l’encadrement syndical et celle des parents), elle a été très tendue à Strasbourg (où le cortège a compté jusque 15 000 personnes selon les sources) : on signale un jeune homme blessé à la mâchoire par un tir de LBD à plus de 50 mètres en fin de journée. Le député LFI de Strasbourg Emmanuel Fernandes a annoncé la saisine de la procureure.

Au total, on décompte une quinzaine d’interpellations, quatre gardes à vue, et un policier grièvement blessé. La Ligue des droits de l’Homme et le Syndicat des avocats ont obtenu lundi soir la suspension de l’arrêté interdisant les rassemblements devant les établissements scolaires du Bas-Rhin.

Un total de 5 060 gardes à vue était comptabilisé en France, dont 87 % étaient mineurs.

Les cours sont annulés sur le campus Fonderie jusqu’à la fin de la semaine.