Crédit photos : Martin Wilhelm

Invité par le Mouvement pour une alternative non-violente (MAN), Henry Cervantes, militant et formateur à la non-violence de Chicago, a témoigné samedi 3 octobre, à 14h30, au Carré des associations, dans le cadre de la journée pour la paix.

Devant un public nombreux, cet Américain d’origine mexicaine a partagé sa « boîte à outils » de militant, l’histoire intime de son renoncement à la violence et le quotidien des communautés immigrées sous les coups de l’administration Trump.

« Bonjour, Buenas tardes. Good afternoon. » Samedi 3 octobre, dans la grande salle du Carré des associations, Henry Cervantes salue son auditoire en espagnol puis en anglais.

Le Chicagoan d’origine mexicaine est en France depuis une dizaine de jours, « et il m’en reste dix », sourit-il, traduit au fil de la rencontre par Pascal, bénévole du MAN.

Quatrième étape alsacienne d’une tournée que le mouvement lui consacre jusqu’au 10 octobre, lancée à l’occasion du soixantième anniversaire de la présence de Martin Luther King en France, à Lyon notamment, où le pasteur avait parlé devant quelque 5 000 personnes à la Bourse du travail, le 29 mars 1966.

C’est là, au colloque du MAN Lyon la semaine précédente, que Cervantes a ouvert cette tournée ; Colmar, Strasbourg et Sélestat l’ont accueilli en début de semaine, Nancy, Saint-Étienne, Rodez et Rouen le feront prochainement.

« J’ai passé dix jours incroyables. Je suis intervenu chaque soir dans des villes différentes, pour promouvoir et enseigner la pratique de l’action non-violente ». Un premier séjour en France qu’il dit, selon le MAN, « avide d’échanger avec les militant·es français·es ».

« Organiser, organiser, organiser »

Première partie du témoignage : ce que le militant a appris. À Chicago, Cervantes dirige The Peace Exchange, au sein de l’association Holy Family Ministries, qui forme des jeunes au « pouvoir de la non-violence » ; le soir, il enseigne les sciences humaines et l’histoire de la résistance, au Harold Washington College.

Sa conviction : la lutte non-violente n’est pas l’affaire de héros solitaires, mais d’équipes où chacun trouve sa place. « Dans l’action non-violente, chacun peut participer. Il y a différents rôles à prendre dans toute lutte sociale », énumère-t-il, photos à l’appui : organisateur, formateur, stratège, porte-parole : « c’est le Women’s Political Council de Montgomery qui a choisi Martin Luther King pour être la voix du mouvement », rappelle-t-il.

« Assurez-vous de casser au moins un maillon de la chaîne. Si quelqu’un tient un propos raciste, ne le laissez pas passer, sans lui faire de mal ».

Journaliste citoyen, animateur des réseaux sociaux, avocat des populations visées, cuisinier des militants, négociateur, membre d’une « équipe de paix », service d’ordre, artiste, jusqu’à la prière commémorative. « Il n’y a pas de petit rôle dans le mouvement ». Au public, il lance alors un sondage à main levée : « qui a déjà tenu l’un de ces rôles ?« 

Pourquoi organiser ? « Beaucoup de luttes sont interconnectées. Le docteur King disait que les luttes ne font qu’une. Et il faut organiser, organiser, organiser ». Reste à savoir contre quoi : c’est le cœur de sa pédagogie : les « 4 I de l’oppression ». Une idée d’abord (raciste, sexiste, homophobe : « ce sont des idées stupides, mais elles existent »), puis des institutions qui la perpétuent : les lois, les banques, les médias, « une économie de l’esclavage tout entière ».

Puis les rapports interpersonnels (il raconte cette étudiante sortie d’un cours de danse qu’un voisin arrose d’un seau d’eau parce que mexicaine), enfin l’oppression intériorisée : « L’arme la plus puissante de l’oppresseur, c’est l’esprit de l’opprimé », cite ce chercheur de la force intérieure en rappelant un activiste anti-apartheid sud-africain, avant d’évoquer la puissante personnalité de Harriet Tubman.

Son conseil aux militants est d’une simplicité désarmante : « Assurez-vous de casser au moins un maillon de la chaîne. Si quelqu’un tient un propos raciste, ne le laissez pas passer, sans lui faire de mal ».

Face aux raids de l’ICE, police trumpienne

Le thème annoncé ne contournait pas l’actualité : « La résistance non-violente à Trump aux États-Unis », des luttes Black Lives Matter à la protection des communautés immigrées. Dans son quartier de Little Village, à l’ouest de Chicago, « l’année passée a été très dure pour nos gens » : raids d’agents fédéraux lourdement armés de l’ICE (la police de l’immigration), ou habitants qui en sont venus à éviter la laverie ou l’école par peur ; « à Minneapolis, deux citoyens américains ont été tués », des faits qui ont défrayé la chronique en Europe… parce qu’ils étaient blancs !

À l’écran défilent des images où un haut responsable de la patrouille frontalière, Gregory Bovino, jette une première grenade lacrymogène « avec un sourire narquois », au lendemain d’une décision de justice encadrant l’usage du gaz. Face à cela, des réseaux de sifflets hérités du quartier préviennent les voisins de l’arrivée des agents, qui ont fini par se retirer. « Une des leçons de l’action non-violente, c’est que la violence finit par se retourner contre ses auteurs ».

Lui qui confesse avoir vécu l’élection de Trump comme « l’un des moments les plus effrayants de ma vie, je n’ai pas dormi cette nuit-là, j’avais peur » refuse la panique : « Nos ancêtres ont affronté des combats tout aussi importants. Je vis à l’ère Trump. Je dois vivre ma vie de façon à pouvoir répondre à mes enfants : qu’as-tu fait, à cette époque ? ».

À un participant allemand dont le fils a étudié à Yale, il répond sobrement sur les universités américaines : « C’est un moment très dangereux pour la dissidence » : bourses retirées pour un simple tee-shirt « Free Palestine », surtout pour les étudiants sans papiers ou sous visa.

Une conversion à 17 ans

Vient ensuite « la deuxième partie » : l’histoire personnelle, un récit à vif. Henry Cervantes a grandi dans un quartier pauvre de Chicago gangrené par les gangs, « dans un foyer violent, dans un bloc violent, dans un quartier violent, dans une ville violente ». Une violence si normale qu’elle ne se remarque plus : « Je pensais qu’il était normal qu’un mari batte sa femme. Je pensais qu’il était normal que des jeunes tirent sur d’autres jeunes. Mon père est l’homme le plus violent que je connaisse. Mon beau-père était pire encore ».

Enfant colérique, adolescent bagarreur, il a découvert que « la violence n’allait pas » à 17 ans, de la manière la plus brutale. Pendant une énième dispute des parents, toute la fratrie se cache ; sa sœur de 11 ans s’est enfermée dans la salle de bains ; il faut la police pour forcer la porte. « Ce jour-là, ma petite sœur s’est donnée la mort. C’est ce jour-là que j’ai appris que la violence était mauvaise. C’est ce jour-là que je suis devenu militant ».

Suivent la dépression, l’exclusion de l’école, puis la rencontre, « par chance », avec King et Gandhi, et surtout avec des personnes : le pasteur James Lawson, « le formateur » des militants des droits civiques avec qui il a travaillé dix ans et qui s’est éteint l’an passé, ou l’historienne Mary King. Le livre qui « a changé ma vie » : La Force d’aimer (« Strength to Love ») de Martin Luther King, le premier qu’il ait lu « du début à la fin ».

Il a rompu la chaîne que son père, son beau-père, ses oncles et cousins n’ont pas su briser. Eux tous qui sont passés par la prison, « parce qu’ils croyaient à la stupidité de la violence ».

Formateur bénévole auprès de personnes incarcérées (comté de Cook, centre correctionnel de Stateville), il affirme : « Les meilleures formations que j’ai reçues sur la non-violence, ce sont celles avec des gens qui ont commis des atrocités ». Et il rappelle un fait de Martin Luther King que « nos écoles n’enseignent pas » : celui dans lequel il s’installe à Chicago pour recruter de jeunes membres de gangs, alors qu’il négociait avec les gangs locaux de Memphis le matin même de son assassinat.

« Tout est affaire de stratégie »

Combien de temps faut-il ? Faut-il être nombreux ? À toutes les questions, Cervantes rabâche sa formule : « tout est affaire de stratégie ». Le mouvement des droits civiques a gagné « en visant petit » : les restaurants ségrégués ont été déségrégués « en cinq mois, entre Noël et Pâques ». « Il faut penser la non-violence en termes militaires… non-violents » : un but, des objectifs, des tactiques, « persévérant et insistant, sans jamais s’arrêter ».

Car « les pouvoirs qui reposent sur la violence craignent moins des groupuscules armés que la désobéissance ». Lui qui « lit le journal tous les jours » n’a pas manqué les protestations de lycéens qui traversent la France : « Ma question, c’est : quelles sont les revendications, et comment on y va ? Il faut une stratégie, un plan. Ce sont les petites actions de gens ordinaires, comme vous et moi, qui font les grands changements ».

Dans la salle, l’écho des luttes rhénanes ne tarde pas : une militante raconte la campagne contre l’usine chimique de Marckolsheim, abandonnée « en six mois » après une occupation du terrain. « Les politiciens français étaient si sûrs qu’on ne gagnerait pas qu’ils ne nous ont même pas envoyé la police au début », puis les dix ans de bataille contre un projet de centrale nucléaire à quelques kilomètres de là…

En clôture, le MAN a dressé sa table de livres, dont les travaux d’un chercheur américain ayant comparé plus de 300 conflits du XXe siècle : les luttes non-violentes y apparaissent deux fois plus efficaces que les luttes violentes, avec moins de victimes, des paix plus durables et plus souvent suivies de régimes démocratiques.

Le groupe MAN Mulhouse a présenté sa « fresque de la paix », atelier de réflexion collective face à la menace de guerre élaboré il y a deux ans, et annoncé le colloque international « Se défendre sans se détruire », les 13 et 14 novembre à Strasbourg, sur les alternatives au tout-militaire et au réarmement.